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Appel à la démission de Hakim El Karoui

Hakim El Karoui toujours sous pression. Le site oumma.com a lancé une pétition appelant à sa démission en qualité de Président de l’Institut des Cultures d’Islam nommé par le maire de Paris Bertrand Delanoë en mai 2010 :

« Nous exigeons la démission d’Hakim El Karoui du poste de Président de l’ICI, ainsi que des excuses publiques au peuple tunisien pour son soutien au régime de Ben Ali. »

Hakim El Karoui multiplie les casquettes : banquier chez Rostchild, et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, mais également membre du Conseil d’administration d’Orange Tunisie, entreprise dirigée par Marwan Mabrouk, gendre de Ben Ali.  En octobre 2010, il répondait aux questions du site Internet, Saphirnews.com sur sa nomination à la tête de l’établissement parisien :

« L’Institut des cultures d’islam n’est pas si jeune puisqu’il existe depuis maintenant près de 5 ans. La nouveauté, c’est son statut juridique : l’ICI est, en effet, depuis quelques mois, devenu une association de loi 1901. C’est à cette occasion que le maire de Paris m’a proposé d’en prendre la présidence. »

Sauf que depuis de l’eau a coulé. Mediapart révélait le 8 février 2011 que Hakim El Karoui avait donné quelques conseils en communication à Mohamed Ghannouchi, premier ministre tunisien aujourd’hui démissionnaire, mais qu’il avait également conseillé Ben Ali, quelques jours avant son départ, en pleine répression des manifestants :

« Mediapart s’est en effet procuré deux notes d’une page signées de la main d’Hakim El Karoui et adressées à «Son Excellence Ben Ali» Le banquier, fondateur du très sélect cercle de jeunes dirigeants Club XXIe siècle, y prodigue quelques conseils pour gérer la crise, alors même que le régime est en train de vivre ces derniers jours. La première est datée du 12 janvier. La seconde a été écrite le 14 au matin, quelques heures à peine avant la fuite du dictateur.»

Des informations que le journaliste de Libération, Christophe Ayad, avait déjà données le 5 février 2011 mais dans l’incapacité de les vérifier :

« Hakim al-Karoui, brillant banquier franco-tunisien et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin, est aperçu à Tunis. Des documents – dont la véracité est impossible à vérifier – circulent, attestant de ses conseils pour sauver Ben Ali. Aujourd’hui, Karoui, directeur à la banque Rothschild, conseille le Premier ministre de transition, Mohamed Ghannouchi, avec qui il a tissé des liens de longue date.»

Pour Saphirnews, « les agissements de M. El Karoui sont contraires à notre vision de la morale et de l’éthique politique. Ses actes dénotent une compromission avec un pouvoir corrompu et violent, et trahissent la lutte exemplaire de la jeunesse tunisienne. Ils sont totalement incompatibles avec l’exercice de responsabilités au sein d’un Institut qui a vocation à permettre l’affirmation d’un Islam empreint des valeurs de dignité, d’éthique, de justice et de liberté. »

Jusqu’à maintenant, cinq personnalités ont répondu à l’appel :

Mohamed Abbou, avocat tunisien détenu dans les geôles tunisienne sous la dictature de Ben Ali et défenseur des droits de l’homme,

Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux

Myriam Marzouki, metteur en scène, professeur de philosophie

Nahla Chahal, sociologue, professeur associé à l’université Saint-Esprit de Kaslik, à Beyrouth, et chroniqueuse au quotidien Al Hayat de Londres

Nadia Marzouki, Chercheuse en sciences politiques sur l’islam

Censure à l’Institut du monde arabe : interdit de parler politique – الرقابة بمعهد العالم العربي : ممنوع الكلام عن السياسة !

Censure à l’Institut du monde arabe (IMA) de Paris, l’institution franco-arabe présidée depuis 2007 par Dominique Baudis : un débat public prévu jeudi à propos de la situation en Egypte a dû être annulé en raison de l’exigence de la direction que les orateurs ne parlent pas… de politique ! Les intervenants de cette conférence consacrée à « l’Egypte à la croisée des chemins », programmée au lendemain d’élections législatives entachées de forts soupçons de fraude, ont décidé d’annuler leur participation après avoir été priés d’éviter ce sujet. Le débat, prévu dans le cadre des traditionnels « Jeudis de l’IMA », a dû être annulé.

Les intervenants prévus étaient quatre spécialistes de l’Egypte :
•Sophie Pommier, consultante sur le Moyen-Orient et chargée de cours à Sciences-Po Paris ;
•Tewfik Aclimandos, chercheur au Collège de France ;
•Youssel El Chazli, doctorant en co-tutelle à l’université de Lausanne et Sciences-Po Paris ;
•Shayma Hassabo, doctorante à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble,
Deux jours plus tôt, les quatre universitaires s’étaient entendus sur le contenu du débat :

« Analyser la situation politique actuelle en Egypte en proposant un point sur les élections législatives et la présidentielle à venir. »

Loïc Barrière, journaliste à Radio Orient, devait animer la conférence-débat. Elle n’aura jamais lieu.

« Filtrer les questions du public » 18h15. Dans la salle, une cinquantaine de personnes patientent. A peine arrivés, les quatre universitaires sont entrainés à l’écart par Badr-Eddine Arodaky, directeur général adjoint de l’IMA. « Il nous a défendu de parler politique et des élections », confie Sophie Pommier, scandalisée. Elle ajoute :

« Il voulait que je parle d’un chapitre de mon dernier ouvrage consacré à la démographie. Il en était hors de question. Les gens n’étaient pas venus pour ça. Il voulait même filtrer les questions du public. »

« Nous sommes des politologues. Evidemment que nous allions parler des élections. Je n’étais pas là pour parler des requins de Charm El-Cheikh », affirme de son côté Chaymaa Hassabo.

Collectivement, les chercheurs refusent de donner conférence et proposent, en guise de consolation, une discussion dans un café près de l’Institut. Selon Chaymaa Hassabo, Loïc Barrière était « sidéré » par ce qui se passait. Contacté, le journaliste nous donne un rendez-vous téléphonique, avant de se rétracter :

« Je préfère ne pas m’exprimer sur cette histoire. Je souhaite tourner la page. »

Possible au Caire, pas à Paris ?
Sophie Pommier ironise :

« Le comble, c’est de pouvoir faire ce type de conférence au Caire, et d’en être empêchée à Paris. »

Même commentaire de Chaymaa Hassabo :

« En Egypte, dans les journaux et dans les chaînes de télévision publiques, les gens parlent des élections. Je ne comprends pas pourquoi à Paris ça pose problème. On est en France quand même, non ? ! »

Pour Sophie Pommier, ancienne de l’IMA où elle a travaillé cinq ans, il y aurait une explication à cette censure, due au fait que Badr-Eddine Arodaky serait pressenti pour prendre la direction de l’IMA et se trouverait en ballotage avec une autre personne.

Contacté à plusieurs reprises à son bureau à l’IMA, Badr-Eddine Arodaky n’a pas donné suite à nos appels.

L’Institut du monde arabe est « un lieu de culture fruit d’un partenariat entre la France et vingt-deux pays arabes », dont l’Egypte. C’est aussi une Fondation de droit français, financée par l’Etat français et ses partenaires du monde arabe.

Nassira El Moaddem

Papier publié sur Rue89.com, cliquez ici

Bourses et logements universitaires : les Crous à la ramasse

Queues interminables, listes d’attente sans fin, frais de scolarité exigés avant examen des dossiers : en cette rentrée, l’exaspération des étudiants concernés est à son comble. L’enquête  à Paris et à Créteil.

nassiracrous12.jpgPas de ticket pour prendre son tour. Juste une interminable file d’attente. Bienvenue dans le monde enchanté des Crous, ces administrations chargées, entre autres, de la gestion des bourses et des logements universitaires. Chargées, mais surtout débordées en ce début d’année universitaire.

Fin septembre au Crous de Paris. Alors que les années précédentes, les étudiants pouvaient monter directement au premier étage et patienter avant d’espérer rencontrer un agent, c’est désormais un personnel de sécurité qui leur souhaite la bienvenue. Des hommes qui jouent à la police et aux régulateurs de flux. Une maman est venue s’occuper du dossier de bourses de ses enfants : « Ils sont en cours. Deux sont en prépa et ma fille est en double-cursus. Ils n’ont pas le temps de se déplacer donc je viens à leur place. Mercredi dernier, je suis venue pourtant assez tôt mais il y avait déjà du monde jusque devant les portes. Je n’ai pas eu le courage de rester. » Les étudiants font le pied de grue. Parfois pendant plusieurs heures. Certains sont arrivés bien avant l’horaire d’ouverture, 9 heures, pour espérer être parmi les premiers.

Pour beaucoup, la rentrée ayant déjà commencé, il n’y a pas d’autre choix que de rater des cours. C’est le cas d’Aurélie, étudiante en littérature. Certains repartiront bredouilles si le service ferme ses portes avant qu’ils n’aient atteint le guichet. Le Crous de Paris tente de gérer la situation comme il peut. Jusqu’à la fin du mois d’octobre, le service est ouvert jusqu’a 15h30 contre 13 heures habituellement. Mais inutile d’appeler le service au téléphone. Personne pour répondre.

Au Crous de Créteil, la situation est en apparence plus maîtrisée. Pas de queue interminable à l’arrivée, les étudiants semblent reçus assez rapidement et ont la chance de pouvoir s’asseoir sur les quelques sièges de la salle d’attente. Mais en discutant avec certains d’entre eux, en colère, la situation apparaît là comme tout autant difficile.

Comme au Crous de Paris, le flux tendu de cette rentrée y a entraîné des retards dans le traitement et la saisie des dossiers, et cela a eu des conséquences sur la mise en paiement des bourses. Au final, de nombreux étudiants se retrouvent en ce début d’année sans bourse mais également sans attestation prouvant qu’ils toucheront bien cette aide financière alors même que la plupart étaient déjà boursiers les années précédentes. Résultat : pas d’attribution conditionnelle ou définitive de bourses, obligation de payer les frais d’inscriptions à la fac.

« C’est scandaleux de devoir payer les frais de scolarité alors qu’on est boursier. J’ai dû trouver 378 euros pour mon inscription. Si j’ai une bourse, c’est qu’à la base, j’ai une situation modeste. 400 euros c’est pas donné à tout le monde. J’ai des amis qui étaient dans le même cas. Ils ne se sont pas inscrits parce qu’ils n’avaient pas l’argent. Je trouve ça grave », s’insurge Céline, en DUT carrières sociales à Paris XII. Sur avis d’un des agents du service des bourses, elle a rencontré une assistante sociale de sa fac. « Je suis partie lui expliquer ma situation et demander une aide pour le paiement de mes frais de scolarité. Elle ma dit que je n’étais pas prioritaire et que des étudiants se trouvaient dans des situations plus dramatiques que la mienne. Ça m’a vraiment énervée. »

Obligée donc de payer ses frais de scolarité. Là encore, les difficultés continuent : «Impossible d’échelonner le paiement comme je l’avais demandé, car 400 euros d’un coup c’était énorme pour moi. Et pour payer, c’est soit par mandat cash, soit par chéquier. Je n’en avais pas. J’ai dû demander à quelqu’un de ma famille. » Une autre étudiante rencontrée au Crous de Paris explique avoir montré son avis définitif de bourse de l’an dernier pour ne pas avoir à payer les frais de scolarité de cette rentrée. A charge pour elle de ramener la nouvelle notification une fois reçue. Une solution que seule cette étudiante semble connaître. D’autres étudiants rattachés aux Crous de Créteil et de Paris indiquent avoir dû s’acquitter des frais d’inscription, en raison du retard dans le traitement des dossiers.

Mathieu Beurois, chargé de la communication au Crous de Créteil, en veut à ces étudiants qui se réveillent, selon lui, à la dernière minute : « Beaucoup arrivent à la rentrée et demandent une bourse et un logement alors qu’ils n’ont pas respecté les délais de saisie des dossiers. Si on avait le courage de décider qu’après une certaine date, il n’est plus possible de faire sa demande, cela responsabiliserait peut-être les étudiants. »Au-delà de la saturation du service, il y le nouveau barème des bourses que le ministère n’a adressé aux Crous que vers les première et deuxième semaines de septembre. Il y a aussi les variations de dates de traitement des dossiers dues aux arrivées au compte-goutte des demandes. Selon Mathieu Beurois, si les étudiants saisissaient leurs demandes dans les délais impartis, les attributions de bourses leur arriveraient au plus tôt en juin, au plus tard en septembre. Pourtant, certains étudiants qui n’ont, à ce jour, toujours pas de réponse définitive, assurent avoir fait leur demande dans les temps.

A cela s’ajoutent les pièces manquantes aux dossiers qui retardent leur traitement, le manque de personnel et les bugs informatiques. Fin août, une panne du serveur a donné des sueurs froides aux étudiants qui, en se connectant sur le site des Crous, ne voyaient qu’une page blanche, sans aucun accès au suivi de leur dossier. Et en cette matinée de septembre seuls trois agents reçoivent les étudiants au Crous de Paris, pourtant présents en nombre. A Créteil, Mathieu Beurois reconnaît qu’il manque de mains: « On a bien recruté des étudiants, des vacataires que l’on a formés mais il est clair qu’il n’y a pas assez de personnel. »

Au Crous de Paris, une des personnes chargées de la sécurité répond à la plainte d’une des étudiantes : « Vous savez, dans mon quartier, j’ai bien demandé à des jeunes de venir travailler mais tu parles, ils préfèrent tenir les murs. » Et lorsque des pièces de dossiers viennent à manquer, aucun autre moyen pour les étudiants de le savoir si ce n’est en se déplaçant directement dans les Crous : la ligne téléphonique est très souvent saturée, et aucun courrier ni mail n’est envoyé.

Que ce soit à Paris ou à Créteil, inutile d’espérer un logement universitaire. Les résidences sont pleines. « Un taux d’occupation, non pas de 100% mais de 120% pour l’académie de Créteil. C’est-à-dire que toutes les résidences sont pleines, que les seuls logements vides actuellement sont ceux qui viennent d’être quittés et qui seront réoccupés dans quelques jours le temps que les étudiants arrivent. Et il y a également une liste d’attente de 2000 étudiants que nous venons d’arrêter. On s’est rendu compte qu’elle donnait de faux espoirs aux étudiants alors que ceux sur la liste ne sont même pas sûrs d’avoir quelque chose », explique Mathieu Beurois.

Des solutions alternatives existent pour les étudiants. Encore faut-il les connaître. Pour le chargé de la communication du Crous de Créteil, les moyens d’information ne manquent pas : site internet, stands du Crous à l’université, campagne d’e-mailing, plaquettes et livrets d’information, page officielle sur Dailymotion. Il assure même répondre aux questions des jeunes sur Twitter. « La population étudiante est une cible extrêmement difficile à toucher », regrette-t-il. Pourquoi ne pas envisager des séances obligatoires pour les étudiants en amphithéâtres dans les universités? « On s’est battu cette année avec les universités pour que le Crous fasse des interventions en amphithéâtre. Il y a eu d’âpres négociations. Au final on a pu intervenir en amphi mais pas de manière obligatoire. Résultat : seuls quatre étudiants étaient présents. »

Afin d’aider ceux en difficulté, il y a le FNAU, le Fonds national d’aide d’urgence des Crous qui remplace les anciens dispositifs de l’allocation unique d’aide d’urgence et de l’allocation d’études. Il permet, sur décision d’une commission, d’accorder des aides annuelles aux étudiants recevables à une bourse mais dont la situation familiale ne permet pas le traitement « classique » de leur dossier, et d’allouer des aides ponctuelles aux étudiants qui rencontrent des difficultés momentanées. Mais, selon les étudiants présents au Crous de Créteil, la grande majorité ignore l’existence de ce dispositif. Mathieu Beurois confie que quelques étudiants, ayant appris la tenue des commissions sans avoir bénéficié d’aides, ont adressé des menaces de mort par courrier, par téléphone et agressé verbalement et physiquement des agents du Crous.

Pour le logement, Mathieu Beurois insiste sur les rénovations et les prochaines constructions de résidences universitaires : selon ses chiffres, ente 85 et 90% du parc locatif géré par le Crous de Créteil a été rénové. Et de nouvelles résidences verront le jour à Villetaneuse, à Bobigny sur le site de la Vache à l’aise et à La Courneuve. « Cela prend du temps : le temps d’avoir les autorisations, d’avoir les permis de construire… » Ces projets de construction sont peu médiatisés : « C’est un choix stratégique, explique-t-il. Il ne faut pas en parler trop tôt car encore une fois, on est dépendant des délais de chantiers qui peuvent prendre du retard. Ça pourrait créer des frustrations. Il faut certes les mettre en avant pour montrer nos actions en la matière mais pas trop pour éviter que cela se retourne contre nous.»

Mathieu Beurois déplore l’image négative du Crous. « J’aimerais pouvoir montrer à quel point les agents des services ne ménagent pas leurs efforts au service des étudiants. La semaine dernière, 1536 ont été reçus du lundi au jeudi. L’accueil physique des étudiants est une vraie priorité pour nous. » C’est ainsi que le responsable de communication a organisé l’année dernière un casting dans les universités de l’académie. Objectif : donner une image moderne et en phase avec la réalité du monde de la vie étudiante. Cinq étudiants ont été sélectionnés par un jury pour représenter la nouvelle génération d’étudiants dans les campagnes d’affichage du Crous. Coût de l’opération : 5 000 euros.

Il faudra encore du temps et davantage d’efforts pour redorer la réputation des Crous. Il suffit de surfer sur les forums spécialisés et de lire les posts les concernant pour avoir une idée de l’opinion des étudiants à ce sujet. Céline, l’étudiante de carrières sociales, est catégorique : « Si on veut être informé, vaux mieux connaître des étudiants ayant traversé les mêmes galères et qui ont connu les mêmes problèmes. Ils savent nous informer beaucoup mieux que tous les services du Crous réunis. »

Hasard du calendrier? Voici le message que l’on pouvait lire sur le site internet du Crous de Paris au moment où je finissais de rédiger cet article : « Suite à une coupure d’alimentation électrique sur le réseau informatique, le service des bourses et du logement est fermé le mercredi 6 octobre. L’application internet « suivi du dossier social étudiant » est également fermée pendant la même période. »

Nassira El Moaddem

Billet paru sur le Bondy Blog : cliquez ici

Marielle de Sarnez : « L’UMP ressort le chiffon rouge : Turquie, insécurité et immigration »

L’abstention guette le scrutin du 7 juin. Tout le monde le dit. Malgré ce pessimisme, le Bondy Blog continue son tour des QG à la rencontre des têtes de listes pour essayer de comprendre pourquoi l’Europe « gonfle » à ce point l’opinion publique. Rencontre avec Marielle de Sarnez et Fadila Méhal, numéro 1 et 3 de la liste Modem en Ile-de-France. Interview.

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Que pensez-vous de l’impact de cette campagne auprès de l’opinion ? Marielle de Sarnez. Tous les jours, on nous prédit une abstention énorme. J’espère que la réalité démentira les sondages. Et en même temps, c’est vrai qu’il s’est installé selon moi une forme de malentendu entre les Français et l’idée européenne. Alors Aujourd’hui, on le voit bien, il n’y a plus de débat car plus personne ne dit qu’il faut quitter l’Europe. Cette question est réglée. Personne ne souhaite non plus quitter l’euro. Toutes ces questions qui faisaient l’objet de débats lourds et forts au moment des élections et surtout du référendum de 2005 ont disparu. Au fond tout le monde considère que l’Europe est incontournable mais on n’a pas réussi à donner aux citoyens l’idée qu’ils pouvaient peser sur l’Europe, sur les politiques de l’Europe et la réalité européenne, d’où mon engagement.

Est-ce qu’il ne manque pas une figure nationale qui incarnerait l’idée européenne ?

MDS. Il y avait de grands dirigeants européens, Giscard, Kohl… . C’est vrai que Chirac et Sarkozy sont des Européens plus de raison que de conviction. Et puis c’est vrai que le fonctionnement de l’Europe avec ses trois institutions le Conseil, le parlement, la commission est un fonctionnement qui peut apparaître compliqué. Troisième raison, c’est que l’Europe s’est beaucoup occupée au fond du marché, de la libre circulation des biens, des services et des hommes. Je crois que le grand défi c’est que l’Europe soit plus attentive aux Européens.

On nous dit que l’Europe est importante. Mais concrètement pourquoi elle est si importante que cela ?

MDS. C’est savoir qu’au fond, en dehors de l’Europe il n’y a pas d’autre cadre possible pour notre pays. Le destin et l’avenir de la France sont intimement liés à celui de l’Europe ; ce sont les deux revers d’une même médaille. Au fond tous les défis qui sont devant nous sont d’ordre planétaire : la crise financière, les questions environnementales, démographiques… Si l’on souhaite peser, me semble-t-il, il s’agit là de mon intime conviction, on ne peut le faire que sur le plan européen.

S’agissant de l’importance de l’Europe, on a l’impression que ce discours est sans cesse répété pendant les élections mais que le reste du temps…

MDS. Nous, au Modem, on parle de l’Europe tout le temps et pour moi l’Europe c’est l’horizon et le cadre de l’action de la France mais c’est vrai que l’Europe est une question dont on parle uniquement tous les 5 ans à l’occasion des élections européennes. Et on a même entendu durant cette campagne et ça avait pour moi un côté surréaliste, des commentaires sur Bayrou lui reprochant de parler de la France durant la campagne européenne. Il y a plein de gens qui aimeraient que l’Europe soit une affaire d’experts, une affaire d’entre soi pour garder ces questions dans le huis clos des initiés et des savants.

Qui souhaite laisser ces questions aux mains d’experts ?

MDS. J’ai entendu plein de gens me dire : « L’Europe c’est un sujet tellement important que franchement Marielle c’est mieux que les peuples ne s’en occupent pas. » D’ailleurs, ce sont ceux qui ne souhaitent jamais de référendum. C’est vrai que les gens se demandent comment ils peuvent peser car l’Europe prend des orientations et des décisions lourdes. Les gens se demandent comment ils donnent leurs avis. Qui décide de ces orientations ? Je souhaite que les citoyens réinvestissent ces questions.

Fadila Mehal. Par rapport à notre conviction, il ne vous aura pas échappé que notre slogan c’est « Nous l’Europe ». Pourquoi ? Parce que je pense qu’avec notre parti, il y a une filiation directe avec ceux qui ont pensé l’Europe, comme Schuman ou Monnet. Nous sommes les héritiers de ces personnes. Nous pensons qu’il n’y a pas d’horizon « indépassable » hormis celui de l’Europe. Les enjeux sont planétaires, le périmètre pour faire le poids par rapport aux grands pays émergents, par rapport à la Chine par exemple.

Comment concrètement vous avez agi sur le terrain ces dernières années ? Si un jeune de Bondy ou d’Ile-de-France souhaite venir vous voir, peut-il le faire ?

MDS. Oui bien sûr, il m’envoie un mail, il vient me voir évidemment. J’ai reçu beaucoup de jeunes au parlement pendant 5 ans, des groupes scolaires, des étudiants. Toutefois, je ne peux pas non plus recevoir des milliers de personnes. C’est vrai que nous, on a de la chance d’être dans un parti politique. Il y a des adhérents, des gens qui bossent dans le parti, qui font le lien et qui font remonter les sujets, les projets, les questions et qui nous permettent d’être en contact avec les gens. A Bondy par exemple il y a des adhérents du Modem. Durant cette campagne on aura fait partout en Ile-de-France 300 cafés débats. Alors cela ne se sait pas parce que les grands médias, ça ne les intéresse pas… Sur des thèmes, de vrais sujets de fond à chaque fois.

Fadila Mehal, vous êtes numéro 3 sur la liste du Modem en Ile-de-France. Il y a donc des chances que vous soyez élue ? Vous allez changer quoi vous au parlement européen ?

FM. J’espère bien être élue. Comme disait Marielle, je pense qu’il faut une représentation plus diverse. C’est vrai que ma diversité me vient aussi de mon origine mais aussi de ma compétence. Je suis très engagée dans le domaine associatif et plus particulièrement sur la question des médias. Le lien avec la Méditerranée me paraît également très important depuis la création de l’Union Pour la Méditerranée. Même si ce processus est aujourd’hui complètement arrêté à cause du conflit au Moyen-Orient, je pense qu’il y a lieu de prendre des initiatives dans ce sens. Et puis, il y a la question plus large de l’Afrique. Dans notre programme c’est un point qui me paraît très fort. C’est quand même une réflexion plus globale sur les déséquilibres du monde et comment on peut faire sortir un continent qui est en train de plonger dans la dictature et la misère. Il y a également la question de certaines règles de l’OMC qui paupérisent davantage ce continent. Voilà les axes sur lesquels j’aimerai travailler.

Qu’est ce qui a motivé cet engagement européen ?

FM. On parle de l’Europe comme si elle était une planète étrangère. On peut s’intéresser à la politique interne de l’Europe et comment la France transpose et met en oeuvre les politiques européennes. Pourquoi je m’intéresse à l’Europe ? Il y avait une opportunité d’élargir les points de vue et que notre parti a souhaité être représentatif de cette diversité. J’ai trouvé que c’était une opportunité formidable d’élargir le champ d’horizon et être candidate aux europénnes. C’est une question qui est à mon sens assez symptomatique. Par exemple, on ne pose jamais ce genre de question à des hommes. Jamais on ne leur demande pourquoi ils souhaitent être députés. Souvent on me demande : « Mais pourquoi vous vous êtes engagée en politique ? » Et pourquoi vous voulez élargir vos horizons ? J’ai toujours l’impression que les femmes sont dans une démarche d’égalité mais sous conditions. C’est à dire que l’on veut bien que vous soyez conseillère municipale mais vous devez vous occuper d’éducation, d’intégration, de diversité, de culture. Il y a toujours une condition au préalable comme si les femmes devaient à chaque fois se justifier.

Qu’est ce que deux futures députés européennes pourraient faire contre le chômage des jeunes ?

MDS. La crise touche en priorité les jeunes et d’abord les jeunes des quartiers avec des taux de chômage qui explosent littéralement. On nous a promis que tout allait être réglé mais rien n’est fait. On nous a raconté des blagues. Alors qu’est-ce que fera l’Europe ? D’abord la France doit agir. Elle pourrait faire les choses dans les quartiers qu’elle ne fait pas. On pourrait par exemple avoir le même taux d’encadrement des jeunes des collèges, des lycées dans les quartiers que dans les établissements de centre ville. Je suis persuadée et convaincue et je vais faire une étude sur la question, que le coût d’un jeune dans un lycée de centre ville à Paris et celui d’un lycée à Bondy doit être du simple au double entre la suppression des options, le taux d’encadrement de l’état délabré des locaux, je suis persuadée que nous n’avons pas d’égalité réelle. La France peut déjà faire son job à savoir offrir à tous les jeunes la même égalité de traitement à l’école.

Et l’Europe pourrait imposer à la France de faire cela alors ?

MDS. Il faut arrêter de faire croire aux jeunes que ceux qui réussissent c’est ceux qui entrent dans les grandes écoles. C’est le côté élitiste de la France. C’est bien que l’on ait des grandes écoles. Mais il faut dire aux jeunes que l’on peut réussir aussi en allant à l’université, en faisant des CAP, des études d’ingénieurs. Bref il y a des milliers de façons de réussir. Je dis cela parce que je trouve qu’en France on se trompe de combat sur cette question. Il faut donc une égalité des chances, égalité des formations, le fait de pouvoir favoriser la création d’emploi et aider les PME. On accorde 10 milliards d’euros au secteur automobile sans condition. On leur dit voilà l’argent et après plus rien. On ne leur demande même pas de faire des véhicules électriques, des voitures propres, de développer de nouveaux moteurs, rien! Idem pour les banques. J’ai le sentiment qu’on n’aide pas assez les gens de la vie réelle. Deuxième chose : depuis 9 mois on n’a pas aligné un plan de relance européen. J’aimerai que la France et l’Europe prennent cela en compte et je demande un plan de relance européen.

Justement, les gens se disent : les Etats européens eux-mêmes n’ont pas été capables de mettre en place un plan de relance global alors qu’on nous demande de croire en une Europe dans laquelle les Etats eux-mêmes ne croient pas…

MDS. Je dis simplement que j’en veux aux 27 chefs d’Etat et de gouvernement d’avoir loupé cette chance historique. J’espère qu’on va les obliger à le faire au lendemain des élections. C’est à dire, les obliger à se mettre ensemble autour d’une table et arrêter le chacun pour soi et qu’ils comprennent qu’il y a un intérêt général et collectif qui dépasse leurs intérêts particuliers.

S’il y avait une vraie campagne en Europe peut-être qu’on y arriverait…

MDS. Et bien écoutez, nous le plan de relance européen est un des premiers engagements que l’on porte et qui doit avoir 3 directions : soutenir les PME/TPE tous ceux qui font la création d’emploi pas seulement les grands groupes. On a des milliards qui coulent à flot pour les uns et on n’a rien pour les autres. Deuxièmement, pour soutenir les gens qui sont en difficulté : les jeunes, les chômeurs, les salariés qui vont perdre considérablement de leur pouvoir d’achat. Il y a par exemple un Fonds européen d’ajustement. S’ils avaient simplement décidé de multiplier par 10 son contenu et bien cela aurait été un geste symbolique en disant : « Eh bien vous voyez l’Europe est à vos côtés. » Simplement au fond ça ne les intéressait pas. Enfin, je pense que c’est l’occasion pour faire ce que j’appelle des grands travaux en Europe, une idée qu’avait Jacques Delors il y a très longtemps et qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Ce serait par exemple de décider que l’on mette aux normes durables tous les bâtiments publics européens. C’est des ambitions comme cela dont l’Europe a besoin.

Que pensez-vous de la liste antisioniste de Dieudonné pour les Européennes, qui peut dans une certaine mesure, séduire certains jeunes des quartiers ?

MDS. Pour moi, la première responsabilité des hommes politiques c’est plutôt d’apaiser, c’est plutôt d’essayer en tous les cas de ne pas jouer l’exacerbation des uns contre les autres. Les problèmes sont complexes et ceux du Proche-Orient sont très compliqués. C’est quelqu’un qui se présente aux élections. Alors on peut dire que c’est un amuseur qui se présente aux élections. Mais se présenter aux élections, c’est faire de la politique. Il se présente, donc il a forcément un engagement, il pense des choses. Dans nos sociétés très fragiles, la première responsabilité de ceux qui se présentent aux élections c’est de ne pas rajouter de l’huile sur le feu et c’est plutôt d’essayer d’apaiser les choses.

Quand François Bayrou publie un pamphlet à l’égard de Nicolas Sarkozy, est ce que l’on peut dire qu’il apaise les choses ?

MDS. On ne continue pas l’interview si vous faîtes des comparaisons comme ça. C’est pas bien.

Vous parliez d’apaisement…

MDS. Je parlais du Proche-Orient, vous ne pouvez pas tout amalgamer. Vous ne pouvez pas tout mettre au même niveau. Vous devez hiérarchisez les choses. Vous ne pouvez pas dire des phrases comme cela. On parle de choses qui sont profondément différentes. Le terroriste Carlos a dit ce matin qu’il soutenait Dieudonné. Vous trouvez cela bien ? Moi je ne trouve pas cela bien. Cela ne vous interpelle pas ? Moi cela m’interpelle. Il faut vraiment pas mettre cela sur le même niveau.

FM. Je pense que c’est très important ce que vous dîtes parce que j’ai été confrontée à des réactions extrêmement vives lors de café démocrates dans les quartiers. Je crois que ce que disait Marielle est très vrai. Il y a un vrai terreau et il y a de vraies questions. Il pose de vraies questions mais il a de mauvaises réponses. Sa réponse est de nous resservir le truc du bouc-émissaire.

MDS. Il monte surtout les communautés les unes contre les autres.

FM. Toute ma campagne je l’ai axée sur l’Europe car ce qui est formidable avec l’Europe c’est la transposition du droit et que l’Europe est un vecteur de consolidation du droit. Et dans la République française, le problème c’est que l’on est pas passé de l’égalité formelle à l’égalité réelle. Nous sommes les premiers à avoir demandé la mise en place d’un observatoire et au delà d’un vrai plan d’action pour lutter contre les discriminations. 

FM. A partir de ce thème des discriminations, Dieudonné développe un discours antisémite. J’ai entendu beaucoup de jeunes reprendre son discours. Et ce qui les intéressait dans ce discours, c’est leur situation personnelle et la question du Moyen-Orient. Je suis comme Marielle, je trouve que c’est une responsabilité terrible.

MDS. C’est même au-delà de cela. Au fond, l’Etat a failli. C’est bien au delà des partis politiques. L’Etat a successivement failli depuis plusieurs décennies. C’est cela que l’on ramasse aujourd’hui.

FM. Je tiens quand même à apporter des réflexions et surtout des témoignages que j’ai vécus. Parmi les jeunes des cités sensibles, il y a une écoute et je dirai une attention très particulière par rapport à François Bayrou. Ce sont vraiment des choses que j’ai constatées. Beaucoup de personnes notamment de la jeune génération, ont beaucoup d’empathie pour François Bayrou parce qu’il a eu un discours de rassembleur aux présidentielles. Et je pense qu’il a actuellement une capacité à répondre à ces défis. Je ne suis pas si pessimiste que cela.

Récemment dans un entretien au Nouvel observateur Martine Aubry a déclaré qu’elle n’était pas pour l’entrée de la Turquie mais pour poursuivre les négociations. C’était un petit peu confus. Quelle est la position du Modem sur la question de l’entrée de la Turquie ?

MDS. Le parti socialiste de tout temps a été pour l’entrée de la Turquie en Europe et en ce moment Martine Aubry est en train d’essayer de se positionner de manière confuse en disant : « On est pour la poursuite des négociations d’adhésion mais pas pour tout de suite ». Elle s’emmêle les pinceaux. Nous, nous sommes au fond pour une Europe politique forte avec un premier cercle qui pèse. Après si on est trente on peut avoir un deuxième cercle. Nous sommes pour une Union européenne qui pèse et qui doit avoir des frontières. Et donc pour nous la Turquie n’a pas vocation à être dans l’Union européenne. Après on peut imaginer, comme le pensait Mitterrand, une Europe à deux cercles avec un premier cercle dense et politique, uni et puis un deuxième cercle. Ce qui me choque aujourd’hui dans la campagne c’est au fond l’utilisation que font le gouvernement et l’UMP de la Turquie. C’est à dire qu’ils essaient de mettre la question de la Turquie dans la campagne, d’agiter le chiffon rouge et de pointer du doigt la Turquie. Je trouve cela dégueulasse. D’abord, c’est absolument gratuit parce que ce n’est pas une question qui va être abordée dans les 5 années qui viennent au Parlement européen. Donc faire croire aux gens qu’il pourrait y avoir une accélération du processus est mensonger.

C’est pourtant ce que veut la Suède qui prendra la présidence tournante de l’Union européenne le 1er juillet 2009. Son ministre des affaires étrangères l’a d’ailleurs déclaré récemment…

MDS. J’en suis convaincue. Même si le processus se poursuivait l’adhésion ne se fera pas avant 10 ou 15 ans. Donc c’est absolument dégueulasse de faire croire aux Français que c’est aujourd’hui que cela se joue.

Pourquoi ne pas le dire ?

MDS. Quand on m’invite dans les médias, je le dis. Vous savez dans nos cafés démocrates, on a pendant deux heures des questions réponses avec le public. Et bien je n’ai pas eu une question sur la Turquie depuis le début de la campagne. L’UMP essaye de la mettre dans la campagne de façon politisée. Mais il faudra que l’on ait de bonnes relations avec elle, moi je n’ai pas envie d’un choc des civilisations.

Est- ce que ce n’est pas déjà trop tard parce que l’on a fait des promesses à la Turquie ? C’est le premier pays avec qui l’on a fait un accord d’association et elle est candidate depuis 1987.

MDS. J’essaye de nuancer parce que ce sont des choses compliquées. Oui, c’est vrai que cela a démarré depuis longtemps, c’est vrai que de la part des gouvernements, il y a double langage et vachement d’hypocrisie, c’est vrai que lorsque Sarkozy dit « je suis hostile » depuis qu’il est président il n’a jamais mis de véto. C’est du pipeau bingo absolu ! Moi, je ne vais pas en faire un truc incontournable dans la campagne. Je vous dis qu’a priori si on veut une Union européenne forte, il faut bien un moment qu’elle ait des frontières et que dans ce premier cercle, je ne vois pas à terme la Turquie. Maintenant on verra de quoi sera fait l’avenir.

On voit que le thème de l’insécurité revient…

MDS. Oui, bah voilà ,Turquie, insécurité et j’attends immigration. Je trouve cela dégueulasse. Xavier Bertrand a mangé le morceau totalement, il a dit : « C’est fait pour mobiliser notre électorat. » C’est terrible.

Comment se situe la France en Europe, comment est-elle perçue ?

MDS. La France est perçue comme une nation arrogante, pensant en général qu’elle a raison sur tout, seule contre les autres et comme faisant aussi beaucoup d’effets de manche ! Moi je ne crois pas qu’on aura à nouveau de la croissance en Europe si on ne fait pas de l’intégration économique. Parce que faire une monnaie sans aller plus loin, dans la politique agricole commune, dans la politique industrielle, ça ne sert à rien. Il faut faire une harmonisation fiscale pour éviter une concurrence sauvage entre états européens. Il faut également une harmonisation sociale. On sait bien que tous les Etats ne sont pas au même niveau de protection sociale mais il faut tout faire monter vers le haut. Nous on dit plan de convergence sociale à 10 ans : se dire que dans 10 ans tous les pays européens sont au niveau social sur le plus haut revenu, pas par le bas, par le haut évidemment. Il faut que l’Europe soit exemplaire en matière de régulation financière parce que si l’Europe ne le fait pas ce ne sera pas fait au plan planétaire.

Et sur les politiques d’immigration ?

MDS. Il faut qu’on ait une politique d’immigration qui soit plutôt européenne que nationale. Je ne crois pas au fond à des politiques nationales d’immigration pour éviter que ces questions soient utilisées à des visées électorales. Je préfèrerai que ce soit l’Europe qui gère cette question, qui n’est pas facile mais l’immigration il faut la réguler de façon humaine. Ca c’est un point aussi important pour moi.

Vous êtes une des seules personnes à avoir été chef de cabinet, de François Bayrou au ministère de l’Education nationale, à ne pas avoir fait l’ENA. Pensez-vous qu’il faille supprimer l’ENA ?

MDS. Je pense qu’il faut complètement transformer la formation de ce qu’on appelle les élites en France. Je pense qu’il y a une chose tragique dans la société française, c’est que tous les mômes qui réussissent leur concours à 20 ans, c’est bloquant pour la société. Au fond, je pense qu’il faut aussi donner de l’importance à l’expérience des gens, à valoriser le parcours de ceux qui ont de l’expérience. Je pense qu’il faut complètement transformer tout cela.

Nassira El Moaddem, Hanane Kaddour, Widad Ketfi, Nordine Nabili

 Interview publié sur le site du Bondy Blog : cliquez ici.

Ces jeunes Européens qui apprennent le turc

Pour des raisons professionnelles ou personnelles, de plus en plus d’Européens se mettent à l’apprentissage de la langue turque. Zoom sur ces jeunes, aux profils très divers, qui ont choisi d’en savoir plus sur la culture turque, qu’ils ne voient plus de la même manière.

Clément Girardot est un jeune français de 24 ans. Il a débuté l’apprentissage du turc par des cours privés qu’une étudiante Erasmus turque lui donnait à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble où il finit son master de journalisme. En 2008, il se rend en Turquie en séjour Erasmus à l’Université francophone Galatasaray et débute alors sérieusement l’apprentissage du turc : « Arrivé à Istanbul, j’ai suivi un stage linguistique de 2 semaines financé par le programme Erasmus. Et puis j’avais quelques cours de turc à l’Université Galatasaray et j’ai suivi des cours en mars et en avril 2008 à l’institut TÖMER à lstanbul pour me perfectionner. » Clément souhaite améliorer son niveau en turc pour atteindre un niveau de compréhension courante et lire les journaux, véritable frustration pour cet étudiant qui souhaite devenir journaliste. Selon lui, l’apprentissage du turc n’est pas forcément difficile : « Le système de syntaxe et la grammaire sont très différents du français mais par d’autres aspects c’est une langue sympathique pour les étrangers car il y a très peu d’exceptions et elle se prononce comme elle s’écrit. Et puis il y a beaucoup de mot français, c’est marrant parfois car les gens n’en ont par forcément conscience ».

Le turc, une langue facile?

Maxime lui, étudiant chercheur en histoire de l’art, n’est pas encore parti en immersion en Turquie. Mais ce ne serait tarder puisqu’il compte réaliser une année Erasmus à partir d’octobre prochain. Depuis deux ans, Maxime apprend le turc : d’abord seul puis depuis un an en licence de turc à l’INALCO, Institut National des Langues et des Civilisations Orientales de Paris. L’étude du turc est essentielle pour l’avancée de ses recherches : l’étudiant français travaille sur l’histoire de l’art de la Turquie médiévale. Maxime, tout comme Clément, souhaite arriver à niveau de compréhension courante et envisage même de travailler et « pourquoi pas de vivre en Turquie». Selon Maxime, « le turc est assez facile par certains points, comme la grammaire, mais difficile par d’autres car la logique des suffixes est très différente du français ».

De Cracovie à Paris pour étudier le turc

gabriela3.jpgGabriela Lukasik, elle, n’est pas française mais polonaise. Du haut de ses 20 ans, c’est vers l’apprentissage du turc qu’elle s’est tournée. Au lycée à Cracovie en Pologne, Gabriela étudiait dans une classe bilingue français polonais et avait envie d’apprendre une nouvelle langue originale : « Un jour, pendant les vacances d’été, un jeune homme turc m’a parlé sur internet via Skype. Au début, je l’ignorais. Au fur et à mesure des discussions, nous avons sympathisé. Je lui demandais des mots en turc. J’ai acheté un dictionnaire turc-polonais et un livre de grammaire, j’écoutais des chansons turques. Il m’envoyait des photos de son pays ». Gabriela est donc venue en France pour perfectionner son français. Un de ses amis lui avait parlé de l’INALCO. Un bon moyen pour elle de concilier vie en France et apprentissage du turc : « La France c’était plus facile pour moi que la Turquie pour apprendre le turc. Je connaissais la langue, je connaissais un peu le pays. » Aujourd’hui, Gabriela étudie le turc en deuxième année à l’INALCO mais confie que les premières semaines n’étaient pas faciles pour elle : « Il y avait le problème des termes techniques grammaticaux à apprendre en français : cas locatif, ablatif…Et puis, beaucoup d’élèves étaient turcophones. Mais j’avais appris quelques bases toute seule seulement! ».

Un apprentissage personnel et informel

Aymeric de Poyen est un jeune français de 25 ans. Il a commencé le turc en 2001 de manière irrégulière. Par curiosité d’abord, puis pour raisons professionnelles. Aymeric est interprète de conférence et espère utiliser le turc à l’avenir comme nouvelle langue de travail afin d’enrichir ses compétences linguistiques. Aymeric n’a jamais bénéficié de cours de turc à proprement parler. Une nouvelle forme d’apprentissage informelle et facilitée par les nouveaux modes de vies et les méthodes de langues. Il s’est ainsi procuré une des méthodes de langues dédiée au turc disponible sur le marché : la méthode Assimil, composée d’une méthode de langue, de précisions de grammaire, d’exercices corrigés, d’un lexique et de CD qui permettent dans un premier temps de se familiariser avec le turc. « J’ai commencé avec Assimil et je continue mon apprentissage en solitaire avec l’aide de mes colocataires, qui sont tous turcs ». Aymeric vit à Londres et essaie d’être en contact autant que possible avec la communauté turque pour améliorer son niveau de langue mais aussi pour en savoir plus sur la culture turque. Aujourd’hui, il est à Istanbul pour rendre visite à la famille de ses amis et assister au mariage de l’un de ses colocataires.

La fin des idées reçues ?

Pour tous, l’apprentissage du turc a fait évoluer leurs opinions sur la Turquie et sur les grands débats qui l’agitent. Pour Aymeric, des sujets que l’on considère comme sensibles ne sont pas si tabous que cela en Turquie ou chez les Turcs : « J’ai pu parler ouvertement de beaucoup de choses avec toutes mes connaissances turques. Ma vision des choses s’en est évidemment enrichie, mais je reste toujours aussi indécis face à ces questions. ». Quant à Clément, il affirme que « l’apprentissage de la langue est indispensable pour aborder une société et pour en comprendre certaines problématiques ». L’apprentissage de la langue et de la culture turques, et ses nombreux séjours en Turquie, ont fait évoluer ses opinions sur le pays. Pour lui, « le débat politique parfois consternant est aussi très enrichissant et stimulant en Turquie, concernant la démocratie, l’Europe, la laïcité notamment ». Quant à Gabriela, l’évolution de son opinion a été radicale : « Avant, j’imaginais un pays sale, noir de monde, des transports et des infrastructures délabrés. Maintenant, je vois plus les points communs que les différences. On se ressemble beaucoup au niveau des expressions idiomatiques, de la superstition. Aujourd’hui, je suis beaucoup moins méfiante. En tout cas, ce que j’aime c’est la confiance entre les gens qui règne en Turquie comme chez nous d’ailleurs.»

Où apprendre le turc?

Si l’apprentissage de la langue se fait de manière informelle ou par le biais de méthodes linguistiques, des instituts et des associations proposent des cours de turc. A Paris, l’association Philotechnique propose 3 niveaux de cours de turc à raison de 1 à 2 heures de cours par semaine. Des associations comme ELELE ou Acort à Paris offrent également des cours de turc. Par ailleurs, les centres d’accompagnement scolaire Etudes Plus, nombreux dans la capitale, offre déjà des cours de turc pour les lycéens et s’apprêtent à élargir ces cours vers les étudiants. Au niveau de l’enseignement supérieur, l’INALCO à Paris propose licences, masters et doctorat en langue turque avec des enseignements de langue mais aussi d’histoire, de géographie, d’histoire des religions, de sciences politiques. L’Université Marc Bloch à Strasbourg propose également des diplômes de la licence au doctorat en turc. Les universités Jean Moulin à Lyon et d’Aix en Provence comportent des diplômes universitaires (DU) en 3 ans d’apprentissage de la langue turque. A Paris, la célèbre EHESS, école de recherches en sciences sociales propose des enseignements sur les études turques et ottomanes à ses étudiants de niveau master et doctorat.

Nassira El Moaddem.

Article paru dans l’hebdomadaire franco-turc Zaman France. Photo: Gabriela Lukasik.

SOS jeune super-diplômée en détresse !

Hypokhâgne, khâgne, doctorante ès sciences politiques : Soraya dispose d’un solide bagage. Mais toujours pas d’emploi. Elle songe à s’expatrier.

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Martin Hirsch, Père Noël des temps modernes ? En tout cas, pour Yannick Miel, ce jeune diplômé qui s’est « vendu » sur le site internet Ebay, la provision de la hotte du haut commissaire à la jeunesse a été bonne. Il s’est ainsi vu offrir un CDD de quatre mois au sein d’une commission chargée de réfléchir sur l’intégration des jeunes diplômés. Eh oui ! Aujourd’hui, on est content avec peu : un CDD, ça ouvre les portes… Pour Soraya, 26 ans, brillante diplômée, et pour d’autres, l’avenir est plus sombre.

Lemonde.fr consacrait récemment un de ses articles aux jeunes, avec ce titre : « Les 16-25 ans, une génération qui a perdu foi en l’avenir ». Un billet qui en disait long sur les espoirs déçus d’une génération. Soraya, aujourd’hui doctorante en sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon, en sait quelque chose de la difficulté d’y arriver, même avec les meilleurs diplômes en poche.

Après son baccalauréat littéraire, Soraya s’oriente vers une classe préparatoire aux grandes écoles dans un lycée de Versailles ; hypokhâgne puis khâgne. C’est à l’Université de Tours qu’elle poursuit son parcours universitaire : deug, licence, enfin maîtrise de philosophie politique qu’elle obtient avec la mention « très bien ». Elle sort major de promotion. Avec tout cela, elle trouve même le temps d’obtenir un certificat d’études européennes, une licence d’administration publique et un master « droits de l’homme et droit international humanitaire ».

Puis Soraya se lance dans un doctorat en sciences politiques. Des études onéreuses qui l’ont obligé à travailler pour pouvoir les financer : « En dépit des sacrifices de la famille et même si l’on bénéficie d’une bourse quelque temps, les études, surtout quand elles durent pendant 10 ans après le bac comme c’est le cas pour moi, sont très coûteuses. Et pour peu qu’on ait le malheur de se montrer plus ambitieux encore, il y a aussi à payer les frais liés aux préparations aux concours et aux grandes écoles que l’on suit en pensant – à tort ou à raison – que c’est un plus pour son avenir et que tôt ou tard ça portera ses fruits… »

Tour à tour, Soraya a été animatrice en centre aéré, accompagnatrice scolaire, hôtesse, réceptionniste, secrétaire, agent commerciale, serveuse, surveillante d’examen, organisatrice de conférences ou opératrice de saisie informatique. Mais aussi : vacataire au lycée ou chargée de cours à l’Université.

Ambitieuse et pugnace, Soraya, malgré les difficultés qu’elle rencontre pour trouver un emploi à la hauteur de son talent, garde un peu d’espoir : « Je suis désemparée par la situation mais pas découragée pour autant. J’ai cette désagréable impression d’avoir tellement redoublé d’effort durant toutes ces années, de m’être dépassée, d’avoir multiplié les formations afin d’être armée pour la vie active, d’avoir cherché à me constituer un bagage solide, pour me retrouver finalement dans l’impasse. Néanmoins, cela n’entame pas ma persévérance et ma volonté de réussir. »

C’est dans le domaine des droits de l’homme ou dans celui de la diplomatie et des relations internationales que Soraya souhaite travailler. Et pour cela, elle a empilé les stages et autres missions : attachée parlementaire d’une sénatrice, stagiaire aux Nations Unies, à Genève puis à New-York (emploi non rémunéré) et assistante d’ambassadeur au ministère des affaires étrangères à Paris. Soraya ne compte plus les candidatures qu’elle envoie : « J’ai accumulé des centaines de demandes et de candidatures ; dans les réponses on ne tarit pas d’éloges quant à mon profil mais au final, la réponse est immanquablement la même : négative. »

Soraya ne veut pas s’apitoyer sur son sort. Pour elle, pas question de s’arrêter sur d’éventuelles discriminations quant à ses origines : « Je pense que c’est une réalité, mais une réalité à dépasser. C’est à double tranchant, ça peut permettre d’identifier l’une des sources du problème mais en même temps on peut rapidement verser dans la victimisation exacerbée. »

Tenter sa chance ailleurs ? Soraya y pense de plus en plus: « J’aurais aimé trouver ma voie en France. Mais dans l’éventualité où la situation continuerait à se dégrader, je pense effectivement à partir, car là ce n’est pas viable et ça devient insupportable. Je pense notamment à la possibilité de partir dans les pays anglo-saxons, voire en Suisse ou dans les pays du Golfe. »

Fatiguée de toute cette énergie dépensée sans y voir une issue concrète, Soraya souligne que son cas n’est pas « isolé ». « C’est alarmant, dit-elle, beaucoup de jeunes diplômés vivent la même situation que moi. Les exigences augmentent : on nous demande d’être à la fois jeunes, très diplômés et très expérimentés. Il y a quelque chose de contradictoire dans tout cela : on exige de nous de l’expérience sans nous donner l’opportunité de l’acquérir, c’est un véritable cercle vicieux. »

Nassira El Moaddem

Article paru sur le Bondy Blog : cliquez ici.

Hüseyin, fier de sa langue, de sa religion, de ses enfants

TÊTES DE TURCS (3/3). Ce commerçant a fait une demande de naturalisation pour lui et ses deux fils. Refusée. Il compte retourner s’installer dans son pays.

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Hüseyin, 60 ans, est propriétaire d’une épicerie dans le quartier turc de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Assis sur sa chaise derrière sa caisse, il me reçoit gentiment. Son français est approximatif mais il est content lorsque je me présente à lui en turc. Originaire de Bursa, ville située à environ 200 kilomètres d’Istanbul, Hüseyin est arrivé en France en 1972. Avant de s’installer en région parisienne, Hüseyin a vécu pendant quinze ans à Vendôme, dans le Loir-et-Cher : « C’était calme, là-bas. Pour le travail, il n’y avait pas grand-chose mais on était tranquille. Moi, je travaillais comme ouvrier à l’usine De Dietrich, mais j’ai eu un accident de travail et je me suis fait opérer deux fois dans le dos. J’ai dû arrêter de travailler à l’usine. »

Hüseyin a quatre enfants, trois filles et un garçon. Tous ont fait des études à l’université et je sens la fierté qu’il a à me parler d’eux, notamment de son cadet, devenu ingénieur en informatique : « Tous mes enfants ont fait des études. Une de mes filles a fait Langues étrangères appliquées à la fac. » Hüseyin rentre en Turquie tous les deux ans et y reste à chaque fois un mois un et demi. Il compte y retourner définitivement dans les prochaines années : « Je serai bientôt à la retraite. J’ai 60 ans et je pense m’installer en Turquie. Mais si j’y vais, il faudra que je bouge, que je visite les pays, que je fasse des activités, que je monte des projets. Je ne pourrai pas rester sans rien faire. »

Pour Hüseyin, sa culture turque d’origine et sa religion sont essentielles : « Nous sommes musulmans et l’islam est important dans nos vies. Moi, tous les vendredi après-midi, à l’heure de la grande prière, je ferme le magasin et je me rends dans une des mosquées du Faubourg-Saint-Denis. Il y a le choix ici : mosquée turque, kurde, pakistanaise, arabe. Mes enfants aussi font la prière. » Et en famille, quelle langue parle-t-on ? « Mes enfants parlent turc avec moi. Ils le parlent couramment, d’ailleurs, mais entre eux, ils parlent français. »

Hüseyin, qui a demandé une naturalisation française à deux reprises mais sans succès, ressent une certaine amertume : « Même la demande de deux de mes enfants qui ne sont pas nés ici mais qui y sont depuis tout petits, n’a pas été acceptée ; je ne referai pas une autre demande. S’ils ne veulent pas de moi, pourquoi je redemanderais ? » Hüseyin se plaint d’une baisse de fréquentation de son épicerie : « Ceux qui viennent sont quelques clients fidèles mais c’est difficile depuis quelques années. Avant, on travaillait bien, il y avait même la queue dans mon magasin. Mais aujourd’hui, si je trouve un acheteur pour reprendre la boutique, je la vends. » Sage, Hüseyin conclut : « Mais il y a toujours pire que nous, el hamdoulilah. »

Nassira el Moaddem

Articles précédents de la série :
Les-turcs-existent-nous-les-avons-rencontres
A-force-de-travail-je-sais-que-j-y-arriverai

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« On est là pour apprendre, l’université n’est pas une entreprise »

dcfc0039.jpgL’ambiance est particulière à l’Université Paris 8 de Saint-Denis, en ce mercredi 11 février. L’entrée du bâtiment, décorée de banderoles en tout genre, annonce la couleur : « Université en grève ». En s’engouffrant dans les locaux, on croise certains professeurs, brassard blanc autour du bras, des étudiants distribuant des tracts, et les stands de quelques syndicats de gauche. Jusqu’ici, rien d’étonnant pour une université en grève. Pourtant, les bâtiments ne sont pas déserts. Car ce jour-là, c’est opération séduction pour Paris VIII qui ouvre ses portes aux futurs étudiants. Au programme : présentation de l’université en amphi, discussions sur les différentes filières en comité restreint et échanges avec professeurs et étudiants tuteurs.

Je me rends à la réunion. Le président de l’université, un trentenaire bien dans ses pompes, dresse un tableau enchanté de son établissement : plein d’associations, des activités sportives à tout va, des filières en veux-tu en voilà, des professeurs ultra-compétents et des partenariats avec le monde entier pour des étudiants en quête d’ailleurs. La description fait rêver. Je regarde autour de moi : l’amphi est archiplein et les jeunes gens, assis sur leur siège, écoutent attentivement les discours des intervenants. Tout semble beau et gentil, mais dans les couloirs, dans le hall de l’université, les étudiants mobilisés s’inquiètent pour leur avenir.

Le lendemain c’est un tout autre son de cloches. Je me rends à l’assemblée générale, AG pour les habitués. Des étudiants, professeurs et personnel en grève doivent décider de reconduire ou non leur mouvement. Dès 11h30, le bâtiment C est réquisitionné. Des chaises sont disposées dans le hall d’entrée mais en nombre insuffisant : plusieurs personnes s’assoient les pieds en tailleur à même le sol ou restent debout. Escaliers et passerelles sont investis faute de place. Un micro est à disposition pour les différentes interventions. L’ambiance s’annonce festive : des étudiants et des professeurs se sont improvisés chanteurs de rock en parodiant la célèbre chanson des Rita Mitsouko « Andie », rebaptisée « Valérie » et destinée à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse.

Depuis fin janvier, les enseignants-chercheurs de l’Université Paris 8, réunis au sein de la Coordination nationale, mènent une fronde contre la ministre. Objectif : la faire plier sur la loi de modernisation des universités, la LRU et sur le décret qui envisage de réformer le statut des enseignants-chercheurs. Tout à tour, enseignants-chercheurs et étudiants en colère, prennent le micro pour donner de la voix, proposer de nouvelles actions, faire part de leur crainte, et sensibiliser les plus dubitatifs à leur cause. Derrière eux, un grand tableau blanc où quelques étudiants sont chargés de noter au fur et à mesure les propositions d’action et de mobilisation retenues par l’assemblée : rassemblements, boycott de la bibliothèque universitaire, manifestations…

Dans le flot d’interventions, celle d’un professeur de philosophie marque les esprits : il s’en prend à « un système politique qui, depuis de longues années déjà, bafoue l’expression ». Emu et déchaîné, il poursuit : « L’université n’est pas uniquement un endroit où on acquiert des connaissances, mais est surtout un lieu où l’on donne un sens humain dans une société de merde ! » Et de clore son discours ainsi : « Non à la merde anti-culturelle ! » La salle jubile et applaudit le professeur. Quelques minutes suffisent à l’AG pour décider de la reconduction de la grève jusqu’à la prochaine… AG.

Je décide d’en savoir un peu plus sur les motivations des étudiants. Je rencontre Julien Messemer, 24 ans, étudiant en deuxième année de licence de théâtre et mobilisé contre les projets de réforme de l’université. Il me fait part de ses doutes quant au bien fondé de la réforme : « Personnellement, je me rends compte qu’au fur et à mesure des réformes, il y a une véritable dégradation de l’état d’esprit de l’Université. Par exemple, dans notre département, il y a des cours qui ont disparu et d’autres qui seront amenés à être supprimés. Quand on écoute les témoignages d’enseignants âgés, il y a beaucoup de choses qui évoluent et pas dans le bon sens. Le danger c’est que des filières comme la mienne, jugées moins rentables, disparaissent. Il faut se battre pour continuer à pouvoir créer, s’exprimer. »

Interrogé sur le caractère inévitable des réformes, l’étudiant répond : « Nous faisons des grèves construites. Avant, c’était plus du gueulage. Désormais, on construit, car il y a une réelle envie de changer les choses. Il y a des cours alternatifs, on débat avec les professeurs d’autres propositions… » Et de poursuivre, inquiet : « Aujourd’hui, ce qui tend à disparaître, c’est toute la réflexion autour de la création. Si on est dénué d’esprit créatif, il n’y a plus de raison d’être. La mondialisation, ça peut être aussi ceci : des échanges humains, une expression libre. » Julien, sévère, critique l’incompétence des décideurs : « La seule chose dont je me rende compte, c’est qu’en haut, ils ne connaissent pas le sujet. Ils décident des réformes à faire mais ils ne savent pas de quoi ils parlent, ce n’est pas logique par exemple de vouloir dissocier l’enseignement de la recherche. »

Julien est pessimiste : « Mon avenir ? C’est une bonne question : cela dépendra de l’avenir de l’université. On est là pour apprendre. L’université n’est pas une entreprise. Mais si elle le devient, on devra répondre alors à une offre de marché. Et ça fait peur… »

Nassira El Moaddem

(Photo : Entrée côté gare de l’Université Paris VIII/Nassira El Moaddem )

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