Au Crous de Paris : entre espoirs et inquiétudes

dcfc0038.jpgReportage : Mercredi 30 juillet, 9 heures, avenue Georges Bernanos dans le 5ème arrondissement.

Une demi-heure avant l’ouverture, déjà une vingtaine d’étudiants attendent patiemment devant le bureau du service bourses et logements du Crous de Paris. Le Crous, Centre Régional des Oeuvres Universitaires et Scolaires, est un établissement public régional dont la mission principale est de favoriser le cadre et les conditions de vie des étudiants de l’académie. Pourtant malgré cette mission de service public, le Crous est bien l’endroit par excellence que les étudiants boursiers parisiens aimeraient éviter : attente, bureaucratie, chaleur, nervosité … Certains doivent rater une journée de leur stage ou de leur job d’été pour accomplir les formalités administratives. Pour ces étudiants, les étés se suivent et se ressemblent.

Tous les ans à cette époque, ils se pressent au service des bourses et logements du Crous afin d’obtenir une admission en résidence universitaire et s’assurer de bénéficier d’une bourse en septembre. La saison des nouvelles arrivées pour la prochaine rentrée universitaire bat son plein au grand dam des étudiants boursiers qui résignés, prennent leur mal en patience et espèrent se voir attribuer une chambre en résidence. La difficile situation du logement à Paris n’est pas un scoop. Pour ces étudiants, il est quasi impossible d’envisager de financer un loyer du parc locatif privé de la capitale : obtenir une admission en résidence Crous sonne comme l’opération de la dernière chance.

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Un des étudiants décide d’improviser une liste de passage selon l’ordre d’arrivée de chacun. Quelques minutes plus tard, le service ouvre et un des agents d’accueil distribue au hasard des mains tendues des tickets numérotés. Lorsque l’étudiant lui présente la liste déjà établie, il refuse de la prendre et lui montre l’écran suspendu sur lequel chaque étudiant sera appelé en fonction du numéro attribué. Le geste ne plaît pas. Les étudiants se redistribuent alors les tickets en fonction de leur arrivée.

Au bout d’une heure d’attente, stress et nervosité commencent à se lire sur les visages des étudiants. On a comme l’impression que tout se joue sur cette liste de numéros qui défile lentement sur l’écran. Les nouveaux arrivés prennent un ticket. Pas de place assise. Assis sur le sol et adossés au mur, chacun attend son tour. Même les escaliers et les recoins sont investis. Le silence de cette salle d’attente improvisée est quasi imperturbable. Dans le bureau, la tension monte. Une étudiante s’accroche avec un des agents. Les horaires d’ouverture du bureau des bourses et logements sont limités : l’accueil des étudiants se fait entre 9h30 et 12h. Aujourd’hui, 1 personne reçoit pour le logement et deux pour les bourses: « Il y a trop peu de personnel», estime Juliette, 24 ans doctorante en linguistique à Paris VII. Habiba, étudiante en première année de master de psychologie à l’Institut Henri Piéron de Paris V, ironise : « Ce matin j’étais en panique! Ma soeur me disait que ça ne servait à rien de venir au Crous et qu’il y aurait trop de monde! Un jour je suis venue. J’ai attendu presque 4 heures. Je me suis dite que ce n’était pas possible d’attendre autant de temps sans passer surtout que je ratais des cours pour pouvoir venir (…) Au Crous, il faut venir très tôt. C’est connu! Dès qu’on parle du Crous, il faut se lever à 6h. C’est dommage car le Crous pour nous est synonyme d »attente ». Juliette confirme en souriant : « En septembre faut se lever à 6 heures du matin, c’est la folie ! Y’a des gens jusqu’en haut des escaliers! (…) De toute façon, il n’y pas assez de monde pour l’accueil».

Le Crous de Paris gère plus de 300 000 étudiants dont environ 37 000 boursiers soit moins de 15 % des effectifs. Paris, Lyon et Strasbourg recensent les plus faibles nombres de boursiers contrairement aux académies d’Amiens, de Lille et de Corse dans lesquelles ces derniers forment entre 30 et 40% des étudiants. Quant aux logements étudiants parisiens, on en compte environ 3 500 répartis sur 36 résidences universitaires. L’objectif affiché par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse est d’accroître l’offre de logements universitaires et d’augmenter le nombre d’étudiants bénéficiaires de bourses sur critères sociaux. Depuis janvier 2008, un 6ème échelon a été mis en place et pour la rentrée les critères d’attribution des bourses ont été ramenés à 3 : revenus des parents, éloignement géographique du domicile familial et nombre d’enfants à la charge des parents. Résultat : des critères sont supprimés comme celui de parent isolé ou celui lié à un handicap ce que l’UNEF considère comme « allant à l’encontre de la logique d’autonomie des étudiants ». Ce changement des règles d’attribution va sans nul doute bousculer les octrois définitifs de la bourse : certains verront leur bourse diminuer d’autres augmenter. Le ministère s’y prépare. Le recours autorisé auprès du recteur d’académie pour contester la décision d’attribution ou de non attribution risque de prendre du temps pour des étudiants à la situation déjà précaire.

Juliette parallèlement à son doctorat étudie l’ hongrois à l’INALCO et espère bénéficier d’une exonération des frais d’inscription en thèse et d’une bourse d’études grâce à ce double cursus. « Il me reste encore un droit à la bourse. Avec mon inscription en 3ème année de licence d’ hongrois j’espère pouvoir obtenir une bourse pour l’an prochain ». En effet, l’attribution des bourses du Crous s’opère jusqu’en deuxième année de master avec une répartition comme telle : 4 droits à la bourse maximum pour la Licence et trois maximum pour le Master. Les doctorants, qui ne rentrent pas dans ce système, doivent se débrouiller pour trouver un financement.

Quant à l’offre de logement actuelle, celle-ci est loin de satisfaire la demande de plus en plus croissante. De plus, les résidences universitaires parisiennes ne sont accessibles qu’aux seuls étudiants ayant déjà accompli deux années dans l’enseignement supérieur et la durée maximale d’occupation est de 3 ans. Pour les étudiants boursiers malheureux, il faudra se replier sur d’autres solutions : colocation, foyers, petites-annonces, sous-location… Certains devant la difficulté de la tâche décident de partager une chambre ou un studio d’une résidence Crous. Comme Hamid, étudiant boursier mais qui n’a pas eu la chance de figurer sur la liste des heureux élus. Il vit avec sa petite amie qui elle a obtenu une chambre de 15 mètres carré dans une résidence universitaire du Crous. « Ce n’est pas évident tous les jours mais on s’y fait. C’est soit ça soit dormir dehors. On n’a pas le choix. Mais ça va on n’est pas mal lotis ici. Il y a toujours pire ». Une façon de se rassurer. « Ce qui est embêtant c’est pour le courrier et d’avoir peur d’être découvert car le règlement stipule bien qu’on n’a pas le droit de vivre à plusieurs ». Pour Habiba, une admission en chambre universitaire est synonyme d’autonomie : « Je pourrai me mettre en colocation mais cela reste cher. Il faut débourser 250 voire 300 euros pour le loyer sans compter le dépôt de garantie, les charges et trouver le garant alors qu’un logement du Crous on peut le trouver à 150 euros. (…) C’est nécessaire. Même pour avancer, pour me sentir bien. J’ai besoin de cela pour avancer. Il faut que je m’accroche ». L’année prochaine Hamid retentera sa chance en espérant cette fois-ci obtenir le précieux sésame. Pour Juliette, originaire de Toulouse, l’arrivée à Paris a été difficile. « En arrivant ici, je n’avais pas de logement. Le transfert de dossier de mon Crous d’origine à celui de Paris a pris du temps. Heureusement, j’ai de la famille ici. Je suis restée chez ma tante le temps que l’on m’attribue un logement en novembre. Je ne sais pas comment j’aurai fait sinon. J’imagine que certains doivent rester à l’hôtel».

Habiba est boursière à échelon 3. Derrière les grands yeux noirs de cette jeune fille brillante et dynamique se cache une certaine anxiété : « J’ai 24 ans et j’habite toujours chez mes parents. J’aimerai avoir un logement Crous. Ce qui est dommage c’est que l’attribution d’une bourse repose sur des critères uniquement sociaux. Ce qu’il faudrait c’est prendre en compte aussi le vécu des étudiants. Mais si l’on a des problèmes par exemple avec ses parents c’est difficile à prouver. Avoir un bon climat pour travailler c’est aussi important ». Avec des parents qui vivent en petite couronne, Habiba est peu optimiste quant à l’attribution d’une chambre en résidence universitaire : « Je suis sur liste d’attente. On m’a dit qu’ il fallait que je confirme ma demande de logement sur internet et attendre que quelqu’un se désiste ».

Nassira El Moaddem

(Ci-dessus : Photos du Crous de Paris et étudiants patientant devant le bureau des bourses et des logements. Nassira El Moaddem.)

 

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