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Quand la France délègue au privé la délivrance des visas

Un espace insuffisant pour accueillir dignement des demandeurs et des délais de traitement de dossiers trop longs. Voici deux des arguments avancés par le quai d’Orsay pour justifier le processus d’externalisation en cours dans ses consulats. Aujourd’hui, un nouveau pas a été franchi : l’externalisation des données biométriques. Depuis le 11 octobre, le consulat de France à Alger a en effet lancé la délégation de cette procédure à un prestataire privé : désormais, les demandeurs de visas prennent leurs empreintes biométriques non plus dans les locaux du consulat mais chez le prestataire privé TLS contact, une entreprise française spécialisée dans ce domaine. Après Alger, l’expérimentation sera élargie dans quelques mois aux consulats de France à Londres et à Istanbul, trois gros centres de délivrance de visas.

Cette externalisation n’est pas nouvelle : depuis quelques années, la France, à l’instar de quelques partenaires européens, délègue à des entreprises privées certaines parties du processus de délivrance des visas. En 2010, sur 235 postes consulaires, 55 avaient mis en place une procédure d’externalisation : pour 26 d’entre eux, cette dernière ne concernait que la prise de rendez-vous ; pour les 29 autres, s’ajoutait la collecte d’informations pour la constitution du dossier. Si l’externalisation ne s’opère aujourd’hui que dans 20 % des consulats français, elle concerne 70 % du nombre total de visas délivrés.

Réaliser des économies et améliorer la performance des missions de service public, tel est l’objectif affiché du ministère. Du côté des agents, on reconnaît que ce système a permis certains progrès : suppression, dans certains cas, de longues files d’attente, désengorgement des consulats et allégement de la charge de travail. Une situation qu’a pu vérifier l’association Cimade lors de son enquête menée en 2009 dans six pays où les consulats français externalisent la procédure. Mais les associations et un certain nombre d’agents voient aussi dans cette politique d’externalisation un surcoût pour le demandeur et une vision de la rentabilité à très court terme, au détriment de l’examen scrupuleux des dossiers et de la sécurité des données.

UNE SITUATION QUASI MONOPOLISTIQUE

« L’externalisation se fait à coût nul pour l’Etat, mais pas pour les demandeurs de visas », écrivait le sénateur UMP Adrien Gouteyron dans son rapport de juin 2007 sur les visas. Ainsi, pour un visa court-séjour (soit la majorité des demandes), il faut compter 60 euros à verser au consulat. « On se demande pour quelle raison l’usager doit continuer à verser cette somme alors que l’externalisation décharge le consulat d’une partie de ses missions », souligne Sarah Belaïsh, coordinatrice en 2010 de l’enquête de la Cimade. « Les 60 euros sont des frais de dossier. Ils ne sont pas liés au prix du service rendu », se défend Catherine Calothy, chef de la mission pour la politique des visas au quai d’Orsay. Mais, avec l’externalisation, l’usager doit également payer le prestataire : par le biais d’une communication Internet ou téléphonique pour les seules prises de rendez-vous et en payant le service de constitution du dossier. « Un tarif raisonnable auquel s’engage le prestataire », selon Catherine Calothy. En réalité, il est raisonnable selon le bon vouloir de l’entreprise car aucun plafonnement ne lui est imposé. A Ankara, en Turquie, l’appel téléphonique pour la prise de rendez-vous auprès de la société IKS s’élève à 21 lires turques, soit près de 9 euros. Au Caire, où le prestataire TLS Contact organise prise de rendez-vous et constitution du dossier du demandeur, le tarif atteint les 200 livres égyptiennes, soit près de 24 euros.

Plusieurs sociétés se partagent le marché de l’externalisation des visas, mais deux d’entre elles sont surreprésentées dans les consulats français. VFS, société indienne, filiale du groupe de voyages suisse Kuoni, leader du secteur, et TLS contact. Une situation quasi monopolistique que dénoncent les syndicats, qui estiment être rès peu informés du processus de choix des entreprises. « Il s’agit d’un appel à candidatures lancé sur les sites Web des consulats. Les sociétés sélectionnées le sont car elles ont développé un savoir-faire dans le domaine et répondent au cahier des charges », rétorque Catherine Calothy. Les critères du cahier des charges : locaux envisagés, effectifs affectés, sécurité et protection des données, contrôle-qualité… L’entreprise s’engage également à laisser le consulat opérer des contrôles pour vérification du respect des procédures, de la confidentialité de la conservation des données et de la sécurité du système informatique. Elle doit par exemple effacer dans un délai de 5 à 7 jours après restitution des passeports, les données des demandeurs. Si le consulat demande un compte-rendu de l‘effacement, celui-ci n’est pas toujours transmis par les prestataires. Des fiches de contrôle doivent être également remplies par le prestataire et retournées une fois par an au consul, deux fois par an au chef du service des visas.

« Concernant la sécurité informatique, nous avons réalisé deux audits depuis 2010. Deux autres seront prévus fin 2011. Nous reconnaissons que cela n’est pas suffisant. Si vous me demandez : pouvons-nous à 100 % dire que le système est sûr ? La réponse est non« , reconnaît Catherine Calothy. « On ne sait rien de ces contrôles organisés par les consulats. Je n’en ai jamais vu ni même entendus parler », affirme Marie-Renée Simon, déléguée syndicale CGT-MAE, en poste il y a quelques années à Dakar. Laurent Serra, secrétaire général SUPMAE-FSU, regrette le manque de transparence de la part du ministère : « Lors des différents comités techniques ministériels, nous avons demandé d’avoir un retour sur les contrôles censés être réalisés, de nous dire quels moyens y étaient affectés. Cela n’a jamais été fait. Certes, par nature les syndicats sont suspicieux, mais dans ce dossier, on nous donne matière à l’être encore plus ».

« DES RISQUES D’ATTEINTES GRAVES AUX LIBERTÉS INDIVIDUELLES »

Cette délégation à des prestataires extérieurs n’est pas sans causer des fraudes, ce qui remet en cause la sécurité de la procédure. Au Maroc, des personnes revendaient les rendez-vous qu’elles prenaient en masse sur le site Internet. Même chose à Bamako, au Mali. « Une telle démarche, qui relève du désengagement de l’Etat de ses prérogatives, est dangereuse. Dans ces pays, les connexions par Internet ne sont pas personnalisées et se font à partir de cybercafés où n’importe qui peut se connecter et prendre des rendez-vous à l’envi », déclare un agent consulaire souhaitant rester anonyme. Des pratiques qui inquiètent syndicats et associations avec l’expérimentation à Alger de l’externalisation des données biométriques, notamment en termes de sécurité des données. En septembre 2009, la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) émettait de sérieuses réserves compte tenu « des usages possibles de ces données par des prestataires de service ainsi que par les autorités locales, et des risques d’atteintes graves à la vie privée et aux libertés individuelles ». A terme, l’externalisation du recueil des données biométriques pourra être envisagée à partir de 2012 et de 2013 dans la vingtaine de postes à forte demande, comme en Russie, en Chine, en Inde et en Arabie saoudite.

Nassira El Moaddem

Article paru sur LeMonde.fr le 14 octobre 2011: cliquez ici

L’intense campagne de réhabilitation des Moudjahidines du Peuple iranien

La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, cédera-t-elle aux revendications de l’organisation des 114733239500maryamrajavileaderdesmoudjahidinesetdu.jpgMoudjahidines du peuple iranien (OMPI) ? Sur Internet, notamment à travers les réseaux sociaux et dans la presse anglo-saxonne, les membres de cette organisation de lutte contre le pouvoir iranien se mobilisent tous azimuts.

Dans le moteur de recherche d’actualités de Google, les articles favorables à l’OMPI issus des sites pro-Moudjahidines côtoient ceux des grands titres de la presse américaine et britannique où des personnalités politiques témoignent de leur soutien à l’organisation. Celle-ci bataille depuis des mois pour un objectif : sa suppression de la liste terroriste du département d’Etat. Une décision devrait être rendue publique dans les prochains jours.

En Europe, où l’organisation tente également de rallier ‘opinion, les Moudjahidines multiplient les rendez-vous en présence de personnalités importantes. Fin juillet, à Paris, l’OMPI, dont le siège est à Auvers-sur-Oise, avait invité lors d’une conférence un parterre de personnalités dont Howard Dean, président du Parti Démocrate de 2005 à 2009, et Louis Freeh, ancien directeur du FBI.

A leurs côtés, plusieurs élus, associations et intellectuels français : Jean Dionis du Séjour, député-maire (Nouveau Centre) d’Agen, Yves Bonnet, préfet honoraire et ancien directeur de la DST, Emmanuel Poilane, directeur de France-Libertés, association présidée par Danielle Mitterrand, François Colcombet, magistrat et ancien député PS, Jean-Philippe Maurer, député UMP du Bas-Rhin… Une relative diversité d’étiquettes mise en avant par l’organisation comme preuve de son apolitisme.

ASHRAF, L’ARGUMENT DE POIDS

Tous ont adressé un concert de louanges à la présidente de l’OMPI, Maryam Radjavi, et des témoignages de soutien au camp d’Ashraf, une ville située en Irak, à soixante kilomètres au nord de Bagdad, qui abrite 3 400 membres de l’organisation. A l’origine, Ashraf était un camp militaire. En 1986, Saddam Hussein, allié des Moudjahidines contre l’Iran, le leur a cédé, mais il a été désarmé par les Etats-Unis depuis l’invasion du pays en 2003.

En avril, une opération imputée à l’armée irakienne à Ashraf a fait 34 morts et plus de 300 blessés. Les Moudjahidines accusent le nouveau gouvernement irakien, désormais proche de Téhéran, de chercher à exterminer ses habitants.

Aujourd’hui, c’est bien à travers le sort du camp d’Ashraf que l’organisation cherche à récolter des soutiens. Et la méthode paie puisque l’OMPI peut se targuer d’avoir ccueilli récemment Ingrid Betancourt, Rudolph Giuliani, ancien maire de New-York, Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, James Jones, ex conseiller à la sécurité de Barack Obama, Wesley Clark, ancien général des Forces armées américaines, ou encore José-Maria Aznar, ancien premier ministre espagnol.

DERRIÈRE ASHRAF, LE RETRAIT DE LA LISTE TERRORISTE

Si la résolution de la crise humanitaire d’Ashraf est une priorité pour l’OMPI, elle sert d’argument à une cause plus cruciale pour l’avenir de l’organisation : sa reconnaissance par l’administration américaine. Depuis plusieurs mois, les Moudjahidines tentent de convaincre Washington de la nécessité du retrait de leur organisation de la liste terroriste du département d’Etat.

Outre-Atlantique, l’OMPI, connue sous l’acronyme MeK (Mujahedin e-Khalq), est accusée par le gouvernement américain d’avoir fomenté plusieurs attentats de 1979 à 2001, dont certains ayant visé des ambassades américaines. Pour les défenseurs de l’organisation, son inscription sur la liste terroriste américaine en 1997 était un gage donné par les Etats-Unis à l’Iran dans le cadre d’une politique de rapprochement.

« Nous avons la chance de démontrer que nous sommes désormais du bon côté de la barrière. Il est temps que l’OMPI ne soit plus reconnue comme organisation terroriste par les Etats-Unis « , a répété à Paris l’ancien leader des démocrates américains Howard Dean.

LE TRAVAIL DES LOBBYS

Au Congrès à Washington, l’OMPI peut compter sur la campagne très active des lobbyistes en faveur du retrait, moyennant de gros budgets. La Iranian-American Community of North California, association en soutien à l’OMPI, loue les services d’un puissant cabinet d’avocats, l’Akin Gump Strauss Hauer & Feld LLP, où d’anciens responsables politiques se sont reconvertis en conseillers pour réhabiliter l’OMPI. Comme Victor Fazio, ancien congressiste républicain, ou Hal Shapiro, ex-conseiller du président Clinton.

Selon les registres du cabinet, l’association a versé 100 000 dollars à l’Akin Gump au deuxième trimestre pour ses activités de lobby auprès des institutions américaines. Un autre cabinet, la diGenova & Toensing LLP, a reçu de la part de l’Iranian-American Community of North Texas la même somme, au premier semestre 2011.

En mai, le Wall Street Journal révélait que plusieurs personnalités américaines comme Rudolph Giuliani ou Wesley Clark avaient reçu entre 25 000 et 40 000 dollars pour soutenir publiquement les Moudjahidines. « Je ne veux pas rentrer dans ces considérations. Tout ce qui m’importe, c’est le sort de la population d’Ashraf », a répondu au Monde.fr Howard Dean.

Les soutiens hexagonaux, quant à eux, assurent ne recevoir aucune rétribution. L’OMPI nie également tout paiement. Mais le flou persiste autour du financement de l’organisation. Selon Afchine Alavi, porte-parole de l’OMPI en France, « il s’agit uniquement de dons d’Iraniens en Iran et d’Iraniens de la diaspora ».

« Difficile de croire que de telles activités soient uniquement financées par des dons de particuliers », souligne Karim Pakzad, chercheur sur l’Iran à l’IRIS. « Ce que l’on sait, c’est que les Moudjahidines ont été un réseau de renseignement important sur l’Iran pour les pays occidentaux et Israël. Ils ont un trésor de guerre amassé grâce aux aides de Saddam Hussein, ce qui leur permet d’avoir aujourd’hui une vraie autonomie financière », explique Bernard Hourcade, chercheur sur l’Iran au CNRS.

S’OPPOSER AUX MOLLAHS À TOUT PRIX

Une réhabilitation de l’organisation aux Etats-Unis lui permettrait de devenir une force politique crédible, voire d’apparaître comme l’alternative en cas de chute du régime iranien, l’objectif ultime de l’OMPI. Les nombreux rassemblements sont d’ailleurs l’occasion pour elle de montrer à quel point son organisation est structurée, dotée d’une base militante importante, maîtrisant un argumentaire politique rôdé, et soutenue de toutes parts.

Mais avec quelle base dans la société iranienne ? « Aucune, selon Bernard Hourcade. C’est une force virtuelle qui fascine les Occidentaux mais sans aucune place dans le jeu politique iranien actuel. Leur alliance avec l’ennemi irakien, les Iraniens ne l’ont pas oubliée. Le problème c’est que leur action discrédite les forces démocratiques du pays ».

« Si nous ne représentons vraiment rien, pourquoi le régime iranien s’acharne-t-il contre nous ? « , rétorque Afchine Alavi. Un argument qui trouve écho chez les personnalités politiques occidentales qui voient en un soutien aux Moudjahidines une manière de s’opposer au régime des Mollahs. Et ce, en dépit des critiques formulées par plusieurs chercheurs et les témoignages d’anciens membres de l’OMPI dénonçant un fonctionnement opaque, un culte de la personnalité et des pratiques sectaires.

« A un moment donné, il faut se mouiller. Je reconnais ne pas être en position d’authentifier le fonctionnement de l’organisation mais moi, ce qui me poserait problème, ce serait de ne rien faire sur l’Iran », argue le député Jean Dionis du Séjour.

Nassira El Moaddem

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Un été très politique pour les jeunes Tunisiens de France

L’envie malgré la distance. La volonté de s’engager en dépit de la confusion qui règne dans le paysage politique. Les jeunes de la diaspora tunisienne de France ont soif de participation et d’engagement dans la nouvelle vie démocratique en Tunisie. Depuis lundi 11 juillet et jusqu’au 2 août, les listes électorales sont ouvertes pour le vote de la future Assemblée constituante prévu le 23 octobre 2011. Au total, dix sièges sur deux-cent quinze seront réservés aux Tunisiens de France.

155018038ea0meetingdupartitunisienafektounesle12.jpgUn enjeu pour les partis et une chance pour les jeunes Tunisiens de l’Hexagone, impatients d’exprimer leur opinion politique à travers les urnes. Car pour beaucoup d’entre eux, ce scrutin sera une grande première. « J’ai 26 ans et je vais voter pour la première fois. Avant, cela ne servait à rien. Il y avait Ben Ali et ceux qui étaient adoubés par le système. Voter c’était légitimer leur mascarade !, confie Nabil Lakhdar, ingénieur en informatique à Paris. Là c’est différent. Il s’agit d’élire la prochaine assemblée constituante et donc de poser les bases d’un vrai changement. »

UN VOTE QUI COMPTE

En nombre, ils se sont déplacés ce samedi 16 juillet au consulat de Tunisie, rue de Lübeck à Paris (16e), pour l’inscription sur les listes électorales. « Venir au consulat, ça a toujours été synonyme de complications administratives, de stress, d’attente. Aujourd’hui, c’est un geste fort de l’engagement des jeunes Tunisiens de France », explique Amira Yahyaoui, jeune militante tunisienne qui vit à Paris. Chacun s’interroge sur le rôle qu’il pourra jouer dans l’avenir politique de la Tunisie : militer dans une association, s’engager dans un parti, ou simplement aller voter ?

Feriel Ben Ayed, étudiante de 20 ans à l’école de commerce de Reims, a déjà sauté le pas. Secrétaire général de l’association parisienne de soutien au parti « Afek Tounès » (Horizons Tunisie), c’est dans cette formation politique née au lendemain de la révolution qu’elle a pris sa carte. « Parce que c’est un parti jeune et que ses leaders sont compétents, ont fait de grandes études à l’étranger et ont donc une sensibilité politique dans laquelle je me reconnais. »

Un constat que partage Mariem Halloul, diplômée de finances de 24 ans qui projette de militer dans un parti, mais pas avant d’avoir défriché les programmes : « J’écoute avec intérêt ce qu’ils proposent comme réformes et idées pour relancer et moerniser l’économie tunisienne. »

Thameur Zghal, ingénieur de 26 ans, espère surtout que les partis donneront les moyens aux jeunes Tunisiens de l’étranger de participer à la reconstruction du pays : « Il ne faut pas oublier que nous sommes 1 million de Tunisiens à vivre à l’extérieur du pays, sur une population globale de 10 millions d’habitants. »

LES JEUNES, BOÎTES À IDÉES POUR LES PARTIS

Ce poids politique, les partis tunisiens l’ont bien compris. A Paris, ils défilent déjà depuis plusieurs mois. Ennahda, Tejddid, le Parti Démocrate Progressiste, le Congrès Pour la République, Afek Tounès, Ettakatol, tous sont venus pour leurs meetings ou pour des rencontres à l’invitation d’associations. Objectif : séduire les jeunes diplômés dynamiques que la diaspora compte. les quelques 600 000 Tunisiens de France et

Les meetings sont l’occasion pour les formations politiques de recruter eurs futures boîtes à idées. « Rejoignez-nous dans les commissions. Nous avons besoin de vous », lance Yassine Brahim à une dizaine de jeunes venus l’interroger Le tout juste démissionnaire ministre des transports tunisien était à Paris le 12 juillet pour le deuxième meeting de Afek Tounès. « La France représente l’équivalent de notre 5e circonscription en Tunisie. C’est donc une région capitale au niveau politique et un relais important pour le futur de notre parti. Ici, il y a un énorme potentiel : de jeunes cadres, des personnes qualifiées, des jeunes très bien informés et hyperconnectés qui peuvent être intéressés par notre programme ».

Par dizaines, les jeunes Tunisiens de France apportent leur expertise au sein des commissions. D’autres ont créé leurs associations, certaines proches des partis. Sur les réseaux sociaux, via Twitter ou Facebook, ils informent des rendez-vous politiques tunisiens incontournables, tiennent une veille sur les débats en cours en Tunisie et discutent des enjeux politiques des prochaines élections. Ce qui ne les empêche pas d’être « aient fait du populisme et de la démagogie pour ramasser des voix » critiques sur le jeu mené par les partis. Comme Mohamed Naceur Jeziri, 28 ans, chef de projet en informatique à Paris, qui regrette que tous les partis, sans exception, « aient fait du populisme et de la démagogie pour ramasser des voix ».

En cette fin juillet, beaucoup d’entre eux rentrent en Tunisie, souvent pour la première fois depuis la révolution de janvier, avec le projet d’observer attentivement les événements sur place. Un été résolument politique qui augure déjà de l’ambiance et du ton des mois à venir.

Nassira El Moaddem

Au Consulat de Tunisie à Paris, les jeunes s’organisent

Un consulat ouvert le week-end ? Un exploit à l’initiative d’un groupe de cinq jeunes Tunisiens. Aux guichets du consulat de Tunisie à Paris, ce samedi 16 juillet, de jeunes bénévoles ont remplacé les employés pour inscrire les Tunisiens sur les listes électorales. Deux semaines pour un enjeu aussi capital, qui plus est en période de vacances, pour beaucoup c’était insuffisant. D’autres se sont plaints de la complication des formalités administratives et des dysfonctionnements au consulat : manque de personnel, un seul guichet ouvert, une photocopieuse sur quatre seulement qui fonctionne. « Le consulat à Paris demandait même à certains Tunisiens de présenter pièce d’identité et carte consulaire alors que cette dernière n’est pas obligatoire », s’agace Imène Ayoub, étudiante.

« Le pire c’est la méconnaissance de la loi et de la procédure. L’Instance supérieure indépendante pour les élections avait dit que les Tunisiens pouvaient s’inscrire n’importe où ; au consulat à Paris, on leur disait le contraire ! », explique Amira Yahyaoui. Accompagnée de quatre compatriotes, elle a obtenu de la part du consul Hichem Khellil et du ministère des Affaires étrangères tunisien l’accord pour une ouverture les week-ends grâce à l’aide de dizaines de bénévoles pour assurer l’accueil du public « Nous sommes également en train de négocier pour une prolongation d’une semaine de l’inscription à l’échelle de tous les consulats », affirme Amira Yahyaoui.

Cette jeune militante de 26 ans ne compte plus les mails venus de toute la France de jeunes Tunisiens proposant d’apporter leur aide. « Même si ce sont des jeunes bénévoles, on essaye de faire les choses comme il faut et de respecter les règles de fonctionnement comme celle de la neutralité des agents. Certains des bénévoles qui ne sont pas dépendants de ce consulat ne peuvent même pas s’inscrire sur les listes ici ! C’est frustrant mais on doit s’y plier. »

Article paru sur LeMonde.fr le 18 juillet 2011: cliquez ici

Bourses et logements universitaires : les Crous à la ramasse

Queues interminables, listes d’attente sans fin, frais de scolarité exigés avant examen des dossiers : en cette rentrée, l’exaspération des étudiants concernés est à son comble. L’enquête  à Paris et à Créteil.

nassiracrous12.jpgPas de ticket pour prendre son tour. Juste une interminable file d’attente. Bienvenue dans le monde enchanté des Crous, ces administrations chargées, entre autres, de la gestion des bourses et des logements universitaires. Chargées, mais surtout débordées en ce début d’année universitaire.

Fin septembre au Crous de Paris. Alors que les années précédentes, les étudiants pouvaient monter directement au premier étage et patienter avant d’espérer rencontrer un agent, c’est désormais un personnel de sécurité qui leur souhaite la bienvenue. Des hommes qui jouent à la police et aux régulateurs de flux. Une maman est venue s’occuper du dossier de bourses de ses enfants : « Ils sont en cours. Deux sont en prépa et ma fille est en double-cursus. Ils n’ont pas le temps de se déplacer donc je viens à leur place. Mercredi dernier, je suis venue pourtant assez tôt mais il y avait déjà du monde jusque devant les portes. Je n’ai pas eu le courage de rester. » Les étudiants font le pied de grue. Parfois pendant plusieurs heures. Certains sont arrivés bien avant l’horaire d’ouverture, 9 heures, pour espérer être parmi les premiers.

Pour beaucoup, la rentrée ayant déjà commencé, il n’y a pas d’autre choix que de rater des cours. C’est le cas d’Aurélie, étudiante en littérature. Certains repartiront bredouilles si le service ferme ses portes avant qu’ils n’aient atteint le guichet. Le Crous de Paris tente de gérer la situation comme il peut. Jusqu’à la fin du mois d’octobre, le service est ouvert jusqu’a 15h30 contre 13 heures habituellement. Mais inutile d’appeler le service au téléphone. Personne pour répondre.

Au Crous de Créteil, la situation est en apparence plus maîtrisée. Pas de queue interminable à l’arrivée, les étudiants semblent reçus assez rapidement et ont la chance de pouvoir s’asseoir sur les quelques sièges de la salle d’attente. Mais en discutant avec certains d’entre eux, en colère, la situation apparaît là comme tout autant difficile.

Comme au Crous de Paris, le flux tendu de cette rentrée y a entraîné des retards dans le traitement et la saisie des dossiers, et cela a eu des conséquences sur la mise en paiement des bourses. Au final, de nombreux étudiants se retrouvent en ce début d’année sans bourse mais également sans attestation prouvant qu’ils toucheront bien cette aide financière alors même que la plupart étaient déjà boursiers les années précédentes. Résultat : pas d’attribution conditionnelle ou définitive de bourses, obligation de payer les frais d’inscriptions à la fac.

« C’est scandaleux de devoir payer les frais de scolarité alors qu’on est boursier. J’ai dû trouver 378 euros pour mon inscription. Si j’ai une bourse, c’est qu’à la base, j’ai une situation modeste. 400 euros c’est pas donné à tout le monde. J’ai des amis qui étaient dans le même cas. Ils ne se sont pas inscrits parce qu’ils n’avaient pas l’argent. Je trouve ça grave », s’insurge Céline, en DUT carrières sociales à Paris XII. Sur avis d’un des agents du service des bourses, elle a rencontré une assistante sociale de sa fac. « Je suis partie lui expliquer ma situation et demander une aide pour le paiement de mes frais de scolarité. Elle ma dit que je n’étais pas prioritaire et que des étudiants se trouvaient dans des situations plus dramatiques que la mienne. Ça m’a vraiment énervée. »

Obligée donc de payer ses frais de scolarité. Là encore, les difficultés continuent : «Impossible d’échelonner le paiement comme je l’avais demandé, car 400 euros d’un coup c’était énorme pour moi. Et pour payer, c’est soit par mandat cash, soit par chéquier. Je n’en avais pas. J’ai dû demander à quelqu’un de ma famille. » Une autre étudiante rencontrée au Crous de Paris explique avoir montré son avis définitif de bourse de l’an dernier pour ne pas avoir à payer les frais de scolarité de cette rentrée. A charge pour elle de ramener la nouvelle notification une fois reçue. Une solution que seule cette étudiante semble connaître. D’autres étudiants rattachés aux Crous de Créteil et de Paris indiquent avoir dû s’acquitter des frais d’inscription, en raison du retard dans le traitement des dossiers.

Mathieu Beurois, chargé de la communication au Crous de Créteil, en veut à ces étudiants qui se réveillent, selon lui, à la dernière minute : « Beaucoup arrivent à la rentrée et demandent une bourse et un logement alors qu’ils n’ont pas respecté les délais de saisie des dossiers. Si on avait le courage de décider qu’après une certaine date, il n’est plus possible de faire sa demande, cela responsabiliserait peut-être les étudiants. »Au-delà de la saturation du service, il y le nouveau barème des bourses que le ministère n’a adressé aux Crous que vers les première et deuxième semaines de septembre. Il y a aussi les variations de dates de traitement des dossiers dues aux arrivées au compte-goutte des demandes. Selon Mathieu Beurois, si les étudiants saisissaient leurs demandes dans les délais impartis, les attributions de bourses leur arriveraient au plus tôt en juin, au plus tard en septembre. Pourtant, certains étudiants qui n’ont, à ce jour, toujours pas de réponse définitive, assurent avoir fait leur demande dans les temps.

A cela s’ajoutent les pièces manquantes aux dossiers qui retardent leur traitement, le manque de personnel et les bugs informatiques. Fin août, une panne du serveur a donné des sueurs froides aux étudiants qui, en se connectant sur le site des Crous, ne voyaient qu’une page blanche, sans aucun accès au suivi de leur dossier. Et en cette matinée de septembre seuls trois agents reçoivent les étudiants au Crous de Paris, pourtant présents en nombre. A Créteil, Mathieu Beurois reconnaît qu’il manque de mains: « On a bien recruté des étudiants, des vacataires que l’on a formés mais il est clair qu’il n’y a pas assez de personnel. »

Au Crous de Paris, une des personnes chargées de la sécurité répond à la plainte d’une des étudiantes : « Vous savez, dans mon quartier, j’ai bien demandé à des jeunes de venir travailler mais tu parles, ils préfèrent tenir les murs. » Et lorsque des pièces de dossiers viennent à manquer, aucun autre moyen pour les étudiants de le savoir si ce n’est en se déplaçant directement dans les Crous : la ligne téléphonique est très souvent saturée, et aucun courrier ni mail n’est envoyé.

Que ce soit à Paris ou à Créteil, inutile d’espérer un logement universitaire. Les résidences sont pleines. « Un taux d’occupation, non pas de 100% mais de 120% pour l’académie de Créteil. C’est-à-dire que toutes les résidences sont pleines, que les seuls logements vides actuellement sont ceux qui viennent d’être quittés et qui seront réoccupés dans quelques jours le temps que les étudiants arrivent. Et il y a également une liste d’attente de 2000 étudiants que nous venons d’arrêter. On s’est rendu compte qu’elle donnait de faux espoirs aux étudiants alors que ceux sur la liste ne sont même pas sûrs d’avoir quelque chose », explique Mathieu Beurois.

Des solutions alternatives existent pour les étudiants. Encore faut-il les connaître. Pour le chargé de la communication du Crous de Créteil, les moyens d’information ne manquent pas : site internet, stands du Crous à l’université, campagne d’e-mailing, plaquettes et livrets d’information, page officielle sur Dailymotion. Il assure même répondre aux questions des jeunes sur Twitter. « La population étudiante est une cible extrêmement difficile à toucher », regrette-t-il. Pourquoi ne pas envisager des séances obligatoires pour les étudiants en amphithéâtres dans les universités? « On s’est battu cette année avec les universités pour que le Crous fasse des interventions en amphithéâtre. Il y a eu d’âpres négociations. Au final on a pu intervenir en amphi mais pas de manière obligatoire. Résultat : seuls quatre étudiants étaient présents. »

Afin d’aider ceux en difficulté, il y a le FNAU, le Fonds national d’aide d’urgence des Crous qui remplace les anciens dispositifs de l’allocation unique d’aide d’urgence et de l’allocation d’études. Il permet, sur décision d’une commission, d’accorder des aides annuelles aux étudiants recevables à une bourse mais dont la situation familiale ne permet pas le traitement « classique » de leur dossier, et d’allouer des aides ponctuelles aux étudiants qui rencontrent des difficultés momentanées. Mais, selon les étudiants présents au Crous de Créteil, la grande majorité ignore l’existence de ce dispositif. Mathieu Beurois confie que quelques étudiants, ayant appris la tenue des commissions sans avoir bénéficié d’aides, ont adressé des menaces de mort par courrier, par téléphone et agressé verbalement et physiquement des agents du Crous.

Pour le logement, Mathieu Beurois insiste sur les rénovations et les prochaines constructions de résidences universitaires : selon ses chiffres, ente 85 et 90% du parc locatif géré par le Crous de Créteil a été rénové. Et de nouvelles résidences verront le jour à Villetaneuse, à Bobigny sur le site de la Vache à l’aise et à La Courneuve. « Cela prend du temps : le temps d’avoir les autorisations, d’avoir les permis de construire… » Ces projets de construction sont peu médiatisés : « C’est un choix stratégique, explique-t-il. Il ne faut pas en parler trop tôt car encore une fois, on est dépendant des délais de chantiers qui peuvent prendre du retard. Ça pourrait créer des frustrations. Il faut certes les mettre en avant pour montrer nos actions en la matière mais pas trop pour éviter que cela se retourne contre nous.»

Mathieu Beurois déplore l’image négative du Crous. « J’aimerais pouvoir montrer à quel point les agents des services ne ménagent pas leurs efforts au service des étudiants. La semaine dernière, 1536 ont été reçus du lundi au jeudi. L’accueil physique des étudiants est une vraie priorité pour nous. » C’est ainsi que le responsable de communication a organisé l’année dernière un casting dans les universités de l’académie. Objectif : donner une image moderne et en phase avec la réalité du monde de la vie étudiante. Cinq étudiants ont été sélectionnés par un jury pour représenter la nouvelle génération d’étudiants dans les campagnes d’affichage du Crous. Coût de l’opération : 5 000 euros.

Il faudra encore du temps et davantage d’efforts pour redorer la réputation des Crous. Il suffit de surfer sur les forums spécialisés et de lire les posts les concernant pour avoir une idée de l’opinion des étudiants à ce sujet. Céline, l’étudiante de carrières sociales, est catégorique : « Si on veut être informé, vaux mieux connaître des étudiants ayant traversé les mêmes galères et qui ont connu les mêmes problèmes. Ils savent nous informer beaucoup mieux que tous les services du Crous réunis. »

Hasard du calendrier? Voici le message que l’on pouvait lire sur le site internet du Crous de Paris au moment où je finissais de rédiger cet article : « Suite à une coupure d’alimentation électrique sur le réseau informatique, le service des bourses et du logement est fermé le mercredi 6 octobre. L’application internet « suivi du dossier social étudiant » est également fermée pendant la même période. »

Nassira El Moaddem

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Business des photos de presse dans les camps roms

Dans le campement de Pantin, des médias paient pour avoir des images, créant des tensions et des jalousies entre Roms. Reportage.

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En me rendant dans le campement rom de Pantin, j’étais loin d’imaginer dans quelle misère toutes ces familles vivaient. Avant de venir, j’avais prévenu Isabelle de mon arrivée. Elle appartient au collectif de soutien aux Roms de Pantin et coordonne la mobilisation. Depuis plusieurs jours, elle tente de sensibiliser riverains et habitants de la ville au sort de ces familles. Fatiguée et un peu démoralisée par les évènements récents, elle me fait rencontrer quelques familles. Le comportement de certains médias, couplé aux discours et pratiques sécuritaires du gouvernement, l’a mise en colère.

Arrivée dans le campement de Pantin, j’ai l’impression d’être comme toutes ces caméras qui se sont précipitées ces dernières semaines pour une photo ou quelques images de la misère des bidonvilles. Je ne voulais pas me pointer chez ces familles sans passer par une association ou des gens de terrain qui ont un contact régulier avec elles. Car, malgré le caractère précaire de leurs habitations, les tas d’ordures disposés à l’entrée et l’odeur qui va avec, des familles entières vivent ici. Je ne voulais pas m’introduire chez eux comme je me rends au spectacle.

Le camp de Roms de Pantin se situe à quelques minutes à pied de la gare, au fond de la rue Denis Papin, sur un terrain appartenant à Réseaux ferrés de France. Une décision de justice début juillet les a enjoints de quitter les lieux. Une expulsion est imminente. Les Roms de Pantin vivent avec cette épée de Damoclès sur la tête.

Les baraquements sont disposés le long d’un petit chemin pavé. De part et d’autre se suivent les habitations où vivent plusieurs dizaines de Roms. Mais également un Maghrébin et un Africain, confie Elena, une des Roms, installée à Pantin avec son fils, sa belle-mère et plusieurs autres membres de sa famille. Elena a 26 ans et vit en France depuis trois ans, avec des interruptions fréquentes pour retourner au pays, la Roumanie : « Je n’ai jamais passé l’hiver ici. Les habitations ne sont pas faites pour le froid. On rentre passer l’hiver en Roumanie.»

Elena est maman d’un petit garçon de 3 ans. « Il souffre d’une maladie musculaire rare », explique-t-elle. Elle m’invite dans son logement : une grande pièce à vivre où se retrouve toute la famille et une pièce aménagée en cuisine. A l’entrée du camp, quelques toilettes ont été installées par la mairie : « Ils n’ont été mis en place qu’il y a quelques jours. Cela faisait des mois qu’on les avait demandés », précise Isabelle. Il n’y a pas d’eau courante dans le campement. Aux habitants de se débrouiller pour la récupérer.

A l’intérieur de la « maison » d’Elena, beaucoup d’humidité, des meubles récupérés par-ci par-là, quelques photos accrochées aux murs. Et les rires des enfants des familles voisines qui viennent nous rendre visite. Avec Elena, on parle de la Roumanie, pays que j’ai visité au printemps 2007. Sa belle-mère, allongée par terre, me dit des choses gentilles : « Vous êtes jolie. » L’accueil est chaleureux : « Qu’est-ce que vous voulez boire ? Café, thé, coca ? » Elena, lorsqu’elle ne s’occupe pas de son fils, vend des souvenirs à la Tour Eiffel.

Je rencontre d’autres habitants du campement. Méfiants au début, ils finissent par me proposer des cadeaux. Je décline poliment leur offre. Tout le monde se demande pour quelle chaîne de télévision je travaille. « L’arrivée de plusieurs médias, ça a foutu une pagaille monstre ici », confie Isabelle. Avant de venir sur place, j’avais lu les reportages sur le camp de Pantin. Dont un de Paris Match dont j’ai une copie avec moi.

Je la tends à Isabelle qui, prise dans le tourbillon des activités de soutien, n’avait pas eu le temps de le lire. « Ce papier a créé pas mal de problèmes au sein de la communauté », affirme-t-elle. J’apprendrai plus tard que Paris Match a payé 200 euros pour les photos. Al Jazeera aussi, 50 euros, ainsi que la BBC. « Cela se passe très mal en ce moment sur le terrain… La presse est encore revenue. Cela fout une empoigne entre tous et c’est le bordel. Tu rajoutes qu’ils sont tous persuadés d’être virés avant la fin du mois et tu as une hystérie collective ! », me dira plus tard Isabelle.

Evidemment, sur place, ce sont les plus aptes à parler français et à répondre aux journalistes qui récoltent les fruits de ce business. Ceci n’est pas sans causer des jalousies et des tensions au sein des familles. Je demande à Elena si je peux prendre quelques photos : « Tu as vu ce que tout cela a causé ces derniers temps. Je ne préfère pas. » Seulement voilà, les médias, j’en fais partie. Je prendrai donc une photo aussi, à l’extérieur des baraquements. Sans payer.

Deux cents euros, 50 euros, c’est donc le prix pour montrer à l’Europe entière la misère de ces bidonvilles. Des habitants de nos quartiers que l’on a ignorés toutes ces années, alors même que nous les croisons tous les jours dans le métro, dans la rue… Deux cents euros donc : qui dit mieux ?

Nassira El Moaddem

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Pyramides : épisode 2

Me voici de retour en France. Depuis désormais deux mois. N’ai pas eu le temps de réfléchir à toute cette année qui vient de s’écouler et dont j’ai essayé de vous donner quelques bribes d’aventures à travers mes photos, mes textos et les quelques vidéos mis en ligne. Je crois que j’aurai encore besoin de quelques temps pour me poser et faire le bilan de ces neuf mois passés au Caire. Il me reste quand même des choses à partager avec vous. Certaines que j’ai voulu publier sur mon blog mais les jours filant à la vitesse de l’éclair, n’avais jamais eu le temps de le faire.

imga0067.jpgVous vous souvenez, j’avais posté sur mon blog la photo de ce vieux monsieur assis sur son chameau, déambulant autour des pyramides de Gizah. Je vous avais promis de revenir plus longuement sur ce site touristique qui attire chaque année des millions de visiteurs. Et comme je vous le disais, le plus intéressant dans les Pyramides, c’est tout sauf …… les Pyramides!!!

J’ai attendu plusieurs mois avant de m’y rendre. La peur d’être déçue je pense. Evidemment quand on est au Caire ou en Egypte pour quelques jours, la visite des Pyramides semble un passage quasi obligé. Quand on y vit pour plusieurs mois, c’est tout autre chose. J’avais repoussé au maximum ce qui représentait pour moi le symbole du tourisme de masse. Les craintes se sont malheureusement révélées bien fondées.

En arrivant sur le site, c’est d’abord de nombreux bus qui vous attendent. Des bus à n’en plus finir. La visite est réglée à la minute près pour les touristes impatients. Pas le temps de discuter, de flairer un peu le quartier. Tout est chronométré. Il fait chaud. La plupart fait le tour des trois pyramides, immortalise l’instant devant ces prouesses pharaoniques, avant de vite rentrer dans les bus climatisés et de rejoindre les hôtels. Seules les personnes en sac à dos, sans contraintes liées aux voyages organisés, poussent la marche un peu plus loin, se fraient le chemin, et se laissent emporter par la foule et l’agitation créée par ce site impressionnant. Impressionnant, il l’est évidemment. C’est une prouesse architecturale que l’on se prend en pleine gueule. Mais difficile pourtant d’être émue. Le site est très peu entretenu. Canettes, sacs plastiques, l’endroit regorge de détritus en tout genre.

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En s’engouffrant et en déambulant autour des Pyramides, je m’aperçois que le site n’est pas pris d’assaut que par les touristes étrangers. Des Egyptiens y viennent se prendre en photo en famille. Mais c’est aussi l’endroit idéal pour les jeunes couples pour se retrouver à l’écart, sur les hauteurs de la ville comme ces deux adolescents rencontrés en m’enfonçant un peu plus loin.

En me baladant, je rencontre ce vieil officier dont j’ai oublié le prénom (qu’il me pardonne). Il y travaille depuis plusieurs années. Lorsque je lui demande ce que ça fait de voir tant d’étrangers en même temps, le monsieur a l’air un peu blasé : « On en voit tellement. On s’est habitués à les voir toute l’année. » Et les filles étrangères habillées de façon….. » Je ne fais même plus attention. Elles font partie du décor maintenant ». Pourtant, des hommes salivant devant ces blondes a moitié dénudées, j’en ai croisés. Et peut-on les blâmer? Travailler sous un soleil de plomb, sans aire d’ombre pour se poser, pour trois francs six sous, et se passer d’un tel spectacle??? Ici les dos nus côtoient les uniformes en laine noire des policiers.

 

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Pour les hommes qui tiennent les lieux, il y a donc les jolies étrangères, et les relations avec les touristes. On n’hésite pas à demander quelques pièces pour un renseignement donné, un chemin indiqué. A baragouiner quelques mots d’anglais, de français, d’italien, histoire d’entretenir le niveau de langue. De leur côté, guides et autres professionnels du site rentrent parfois en conflit avec les touristes pour des tarifs pas respectés, comme cette famille d’ Espagnols, excédée, qui a levé le ton.

Image de prévisualisation YouTube

Il y a également le jeu du chat et la souris entre policiers et adolescents Ces derniers montent sur les trois pyramides des Reines (peu élevées)  situées à l’est de la grande Pyramide de Kheops, énervant les policiers, qui impuissants, tentent de les faire redescendre en soufflant sur leur sifflet. Les gamins à peine redescendus, d’autres remontent. Et c’est comme ça toute la journée.

Image de prévisualisation YouTube

Et puis il y a les plus jeunes, des classes entières d’élèves de primaires, venues admirer les grandeurs de la civilisation pharaonique, plus impressionnées par les femmes étrangères aux shorts et jupes raccourcis que par les pyramides ! »Hello, what’s your name? », me lance une petite fille au grand sourire. « I love you » me dit un de ses camarades, qui à mon « me too » se cache, timide, derrière ses petits copains!

Reste que le tourisme permet de faire vivre des millions de familles dans ce pays. Sur le site, les vendeurs d’eau fraîche, de petits souvenirs, les conducteurs de calèche et les taxis attendent debout en nombre incalculable sur le chemin de bitume qui mène à la sortie du site.

Voilà les scènes qui rythment la vie autour de ce poumon économique de l’Egypte. Il y aurait encore des milliers d’autres choses à dire, d’autres scènes de vie à raconter. Pour clore ce billet, j’avais envie de vous montrer cette image, celle du Caire, dos aux pyramides, qui rappelle combien ces dernières sont au coeur de la vie, au coeur de la ville. Mais un projet d’aménagement du plateau de Gizah envisage de créer deux entrées distinctes : une pour les touristes au nord, une seconde, éloignée, pour les Egyptiens… Il en faudra plus pour empêcher ceux et celles qui vivent des fruits du tourisme de ne pas entrer en interaction avec les visiteurs…

 

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« Plus personne ne dort sur le trottoir »

img0857copycropdisplay.jpgDepuis des mois, les trottoirs qui longent les bâtiments institutionnels de la capitale sont occupés par des travailleurs en colère. En février dernier, je vous avais parlé, dans un de mes billets, de la protestation des ouvriers d’une usine textile de Tanta, qui faisaient sit-in devant la Présidence du Conseil des Ministres. Idem pour le trottoir du Conseil Consultatif (Majlis A-Shourah) situé sur une artère principale du centre-ville du Caire, qui a lui accueilli ces derniers mois des centaines d’ouvriers venus également manifester leur colère. Tous protestaient contre le non versement par leurs entreprises de plusieurs mois de salaires. Selon un récent rapport réalisé par l’Observatoire ouvrier égyptien, déjà 45 sit-in auraient été réalisés depuis le début de l’année.

Les ouvriers des usines « Amonesto » et « Mobaria », occupant le trottoir du Conseil Consultatif, n’ont pas eu l’issue « plus ou moins heureuse » des salariés de Tanta, qui quelques semaines avant, avaient réussi, à obtenir certaines indemnisations. Il y a deux jours, ils ont été évacués par les forces de sécurité du trottoir où ils avaient élu domicile. Pourquoi maintenant? Parce que le Premier ministre kenyan Raila Odinga venait en visite officielle au Caire et que la vue d’ouvriers amassés à deux pas de la présidence du Conseil des Ministres aurait fait tâche. Quelques jours avant, les manifestants avaient levé le ton pointant du doigt le silence des autorités devant leur situation. Certains s’étaient couchés à même le sol tandis que d’autres brandissaient leurs pancartes au cri de « Hukkuma Haramya » (Le gouvernement, ce voleur). Quelques heures plus tard, ils étaient dégagés manu militari.

Ce matin en allant en cours, le trottoir qui longe le Conseil Consultatif était vide. Pendant plusieurs semaines, nous nous étions (malheurs2201015172542.jpgeusement) habitués à voir ces ouvriers camper jour et nuit, dans des conditions difficiles. Des hommes, âgés entre 30 et 60 ans, la mine fatiguée, autour d’eux éparpillés par terre des morceaux de pain rassis, avec en guise de lit quelques couvertures étendues sur le sol. Accrochés aux barreaux de la clôture qui entoure le Conseil, des dizaines de sac en plastique contenant leurs effets personnels. Sur un des arbres qui longe le trottoir était suspendu un épouvantail portant une pancarte autour du cou où l’on pouvait lire : « العمل = الاعدام » « le travail = la peine de mort ». Face aux ouvriers, des policiers,  aux traits tout aussi fatigués, jeunes, parfois très jeunes, qui 24/24 encerclaient les manifestants derrière des barrières de sécurité.

Ce matin le journal indépendant Al Masry el Youm publiait cette photo en Une avec pour titre:

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لا أحد «ينام» على الرصيف »

(Plus personne ne dort sur le trottoir)

Un titre qui tombe un peu à plat étant donné la photo :pas un ouvrier mais un policier……… qui dort !

 

 

(Crédits photos : Al Masry el Youm)

Drague au Caire…. nerfs à vif!

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Quand on est une femme, on a de quoi être en colère contre le Caire. Y marcher, y faire ses courses, s’y promener, bref sortir relève souvent du parcours du combattant. Je vis désormais dans la capitale égyptienne depuis presque huit mois et pourtant je ne m’y habitue pas. Des regards collants que vous arrivez presque à palper, aux mains baladeuses dans les transports en commun. Du type qui se frotte à vous dans la rue alors que le trottoir est aussi large qu’une voie d’autoroute, aux mots sensés être doux et qui résonnent en vous comme autant d’insultes que l’on vous crache en pleine figure : « Miel », « ma jolie », « viens par ici ma fille ». Ces expressions de la rue de tous les jours je les ai en horreur.

Et il n’y a pas que les blondes aux yeux bleus qui ont le droit à ce traitement. Pour subir ce genre d’humiliation, être de sexe féminin suffit. Avoir 60 ans, porter un voile ou un niqab, être accompagné de son compagnon, de son mari, d’amis : rien ne freine ces excès de libido. C’est le quotidien des femmes du Caire. J’habite à quelques minutes du centre-ville. Le trajet que j’effectue tous les jours entre mon domicile et la fac est loin d’être une partie de plaisir. A 8 heures du matin, les hormones de certains sont déjà en ébullition. Un jour, alors que je me rendais en cours, arrivant à hauteur de la place Tahrir, un des points névralgiques de la capitale, un type s’approche de moi à la vitesse de l’éclair. Il est venu, m’a touchée, a eu son petit quart d’heure américain, son sourire vicieux puis est reparti comme si de rien n’était. Dans ce genre de situation, vous ne comprenez pas pourquoi vous ne faîtes rien, pour quelles raisons vous restez immobiles alors que la rage vous dévore. Vous vous détestez de ne pas avoir su comment réagir, de ne pas vous être révoltée.

En réalité, la scène dure à peine quelques secondes et arrive sans que vous n’y soyez préparée. Et puis que faire? Une autre fois, je me suis mise à crier et j’ai poussé violemment celui qui s’approchait pour me toucher. L’homme très mal à l’aise s’est vite retourné et a fait demi-tour. En guise de réaction, j’ai eu l’audace de croire que le policier qui se trouvait tout près de moi allait pouvoir m’aider. C’était sans compter que lui aussi « avait faim » et qu’en allant le voir il allait me regarder comme un vulgaire bout de viande. C’est un peu ça le sentiment ici, d’être une charogne sur patte, l’objet ambulant de leurs désirs sexuels. Imaginez-vous marcher dans la rue et en voir certains se gratter les parties intimes pendant qu’ils vous regardent passer. Ou encore ce jour où, me promenant avec une amie, nous entendons sortant de la bouche de deux hommes que nous devançons : « Par devant ou par derrière ? » A vous en donner la nausée.

Je parle du Caire mais des histoires à peu près semblables j’en ai vécu dans d’autres villes du monde arabe en Syrie ou au Maroc par exemple. Et, on pourrait parler longtemps de la drague lourde de certains hommes en France, des harcèlements sexuels qui ont cours dans le monde professionnel. L’Europe n’est évidemment pas exempte de ce genre de comportements à l’adresse des femmes. Mais ici, au Caire et notamment dans certains quartiers, le phénomène drague (« mo3akassa ») est inscrit dans le quotidien, devenu banal, normal, une sorte de jeu aussi auquel se livre les hommes fatigués d’un quotidien morose et d’une absence d’avenir.

Ce n’est pas encore du harcèlement (« taharuch ») même si pour certaines la frontière entre les deux n’est pas si opaque. « Lorsqu’à chaque fois que vous sortez de chez vous, pour vous rendre à n’importe quel endroit, vous devez essuyer les sifflements et les propos obscènes de certains hommes, je pense qu’on est pas loin du harcèlement », me confie Rim, étudiante à l’Université du Caire.

Mais voilà il faut se protéger. Vous vous mettez alors sur la défensive, adoptez une attitude volontairement agressive. Depuis j’ai développé un sens visuel hors du commun : mes radars détectent à distance ceux qui s’aventureraient à s’approcher de moi. Au point parfois peut-être de sombrer dans la paranoïa. Devoir faire tout ce cinéma, m’emmerde, ce n’est pas vous mais au fond on s’en fout, faut se blinder. Je ne compterai pas le nombre de fois où je me suis arrêtée pour insulter celui qui s’amenait vers moi pour tenter quelque chose. Ici, les hommes ont très peu l’habitude que les femmes réagissent en pleine rue.

Du coup, lorsque vous vous retournez pour réagir contre celui qui vient à peine de vous frôler ou de vous lancer je ne sais quel regard obscène ou remarque indécente, et que vous osez lui rappeler son attitude immonde, à 95% des cas vous êtes sûrs que le type va tourner la tête et vous répondre : « Mais c’est pas toi que je regardais. Je parlais à mon ami. » Autant vous dire que la réponse n’aide pas à refroidir vos nerfs. D’abord, on vous atteint dans votre dignité et en plus on se fout ouvertement de vous. Double peine. Et de lui répondre, un peu impuissante, mais de toutes mes forces, un « kelb » (sale chien) sorti du fond du cœur avant de repartir en maudissant la terre entière d’être une femme.

Finalement, j’en suis arrivée à me demander si réagir servait bien à quelque chose. Je ne peux m’empêcher de le faire, c’est plus fort que moi. Je n’ai pas envie de donner l’impression que tout cela est naturel, normal. Et en même temps, je n’y gagne rien : suis énervée, gaspille mon énergie et les gens me prennent pour une folle ! Je comprends de plus en plus celles qui ici font  comme si elles n’entendaient rien. On en vient même à apprécier les rames de métros réservées aux femmes.

En arriver là, obligé de séparer les sexes pour éviter tout débordement est un affreux constat d’échec. Ceux qui prêchent les vertus de la mixité, moi la première, auront vite compris qu’ici, il s’agit d’une nécessité qui va au-delà d’une question de confort. Depuis quelques mois se développent des lieux et des modes de transports réservés aux femmes : comme ces nouveaux taxis conduits par des chauffeurs de taxis femmes censés apporter une solution au problème. Reste que pour la majorité des Egyptiens, et donc des femmes, le taxi est un transport coûteux et que les seules alternatives bon marché, celles des bus et minibus bondés, sont largement propices à la promiscuité.

Alors, évidemment, on peut imaginer les raisons d’une telle situation : la frustration sexuelle, le chômage, la crise du logement qui rendent difficiles le mariage des jeunes hommes et retarde encore plus leur vie sexuelle, l’oppression sociale, l’absence de lendemain… En attendant, les associations locales se battent tandis que les autorités semblent faire mine de ne rien entendre. En témoigne une déclaration de Suzanne Moubarak, l’épouse du président qui affirmait en 2009 au journal gouvernemental Al Ahram : « Le harcèlement sexuel ne peut pas être considéré comme un phénomène à cause de quelques incidents isolés. » Circulez donc, y a rien à voir. Très bien, mais si au moins on pouvait circuler tranquillement…

Nassira El Moaddem (Le Caire)

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« La Marocaine »

Papyrus, passeports, filles de joie marocaines et punitions… ou l’envers du décor saisi à l’occasion d’une visite au ministère de l’Intérieur égyptien. Récit.

passeportmarocain.jpg Faissal et moi avions rendez-vous au ministère de l’intérieur pour des papiers administratifs relatifs à notre résidence en Egypte. A vrai dire, cela ne me faisait pas vraiment peur. Avoir affaire aux autorités égyptiennes, on a toujours mieux comme programme, mais j’étais plutôt enthousiasmée à l’idée de voir ce qui se passait dans les bureaux de cet immense bâtiment, coiffé de dizaines de satellites et entouré d’un nombre impressionnant de militaires. Excitée donc de découvrir, mais je craignais déjà l’attente. Et puis disons que l’horaire du rendez-vous éveillait un tantinet les soupçons : 21h30 mercredi dernier…

Le ministère se situe à quelques rues de chez moi. En arrivant, les agents d’accueil ne brillent pas par leur amabilité. On fait passer les personnes par un sas de sécurité en leur ordonnant, d’une voix criarde, de déposer à l’accueil téléphones portables et autres objets métalliques. Les formalités de contrôle accomplies, nous nous dirigeons vers la salle d’attente, spacieuse, aux murs blancs presque immaculés. Je suis la seule femme. En arrivant dans la salle, une douzaine de paire d’yeux me dévisagent de haut en bas. Je m’assieds. Manque de chance, j’ai oublié ma lecture à la maison. Mes deux seules distractions : une fiche d’informations à remplir et mon …dictionnaire arabe-français!

J’en profite pour revoir les mots de vocabulaire appris dans la journée. Objectif : éviter de croiser au maximum les regards des mâles qui m’entourent. A ma droite, un jeune d’une vingtaine d’années ne semble pas vouloir décoller ses yeux de moi. Je m’énerve gentiment et lui fais comprendre qu’il a tout intérêt à arrêter son numéro tout de suite. Faissal se crispe. La soirée commence bien… Trente minutes sont passées. Nous sommes toujours là à attendre qu’on veuille bien nous appeler. Au plafond, le bruit d’un néon sur le point de rendre l’âme m’agace autant que les regards insistants de mon voisin grisonnant d’en face, qui s’y met lui aussi.

Ce soir, c’est un festival de matage auquel j’ai droit et en plein ministère de l’Intérieur. Merci je ne suis pas venue pour rien… Voilà, on nous appelle enfin. Il est bientôt 22h15. Nous traversons la cour du ministère et rejoignons une autre entrée intérieure du bâtiment. A l’intérieur, un jeune homme à la taille impressionnante nous accueille et ouvre la porte de l’ascenseur. Nous nous y engouffrons et quelques secondes plus tard nous voilà arrivés. Je prie pour que les formalités administratives se fassent vite. En sortant de l’ascenseur, j’ai un peu de mal à croire ce que je vois : deux personnes, un homme d’une cinquante d’années et une jeune femme, tous deux debout, visage face au mur. A leur gauche, l’accueil du service dont les agents semblent apprécier le spectacle : glousseries et moqueries en tout genre fusent à l’encontre des deux « punis ». Je crois rêver. J’ai l’impression de faire un retour en arrière d’une quinzaine d’années, quand, grondés par la maîtresse, les plus vilains d’entre nous étaient amenés « au coin ».

En observant la jeune femme, je me rends compte qu’elle porte une djellaba traditionnelle marocaine, de couleur rose, la capuche sur le dos. Même ses blaghi (babouches) typiques trahissent son origine. Je suis persuadée que c’est une Marocaine, j’en mettrai ma main à couper. J’ignore ce qui l’a amenée ici. Sa tenue est couverte de ce qui paraît être de la graisse de voiture. Ses cheveux, noirs de jais, sont plus ou moins attachés et ses deux bras, posés le long de son corps immobile. La porte du bureau du responsable s’ouvre enfin. En sortent deux agents du ministère entourant un homme et lui ordonnent de rejoindre les deux « punis » : à son tour le voilà debout entre les deux autres, face au mur.

Cette fois-ci le responsable nous fait signe d’entrer. L’accueil est très cordial. Sur son bureau, plusieurs passeports dont celui situé tout au dessus qui est, pour sûr, marocain. Je le reconnais à l’armoirie dorée qui orne la couverture. Nous sommes invités à nous asseoir sur le canapé. A côté, la télévision est allumée. La salle est sombre, éclairée par une unique petite lampe de bureau. L’on nous pose des questions sur notre séjour, montrons nos passeports et cartes d’identité. Rien de méchant. Le responsable a le sourire, les questions n’ont pas le ton d’un entretien formel. En trois minutes chrono, nous récupérons nos papiers. Nous sortons du bureau. Je ne peux m’empêcher de demander à Faissal de retourner discuter avec notre interlocuteur pour en savoir plus sur les raisons de la « punition » des trois personnes. Il fait demi-tour et sur le pas de la porte lui demande : « Ils sont marocains? » . Réponse : « Oui ». – « Pourquoi sont-ils ici? »« Ils ont fait de mauvaises choses » lui répond le fonctionnaire. « De la prostitution? », l’interroge Faissal. –« Oui », avoue-t-il, avec un quasi un sourire dessiné sur le visage.

En sortant je ne peux m’empêcher de tenter de capter un regard de la jeune Marocaine. Mais en passant à côté d’elle pour emprunter l’escalier, elle ne décollera pas ses yeux du mur qu’elle fixe depuis je ne sais combien de temps. Une prostituée? Je ne le saurai jamais. Au Moyen-Orient, les Marocaines ont la réputation d’être « les putes de la région ». J’ai entendu cela plus d’une fois, en Syrie, il y a quelques années, et en Egypte aujourd’hui. J’aurais voulu lui parler, savoir ce qu’elle faisait au Caire, ce qui lui était arrivé, pour quelles raisons s’était-elle retrouvée là, debout comme un enfant face au mur d’un service du ministère de l’Intérieur égyptien? Je me demande aujourd’hui ce qui a bien pu lui arriver et m’en veux de ne pas avoir cherché à en savoir davantage et de ne pas l’avoir aidée. J’ignore comment j’aurais pu mais j’aurais dû essayer.

Nassira El Moaddem

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Au Caire, pour un an !

Nassira a obtenu une bourse pour étudier la langue arabe dans la capitale égyptienne. Elle enverra au Bondy Blog des chroniques régulières. Immersion.

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Trente-cinq degrés en plein mois d’octobre. C’est ce qu’indique le thermomètre cairote depuis mon arrivée il y a quinze jours. Pas une goutte de pluie, ni un nuage dérangeant. Ciel bleu et soleil tapant. Les seules gouttelettes d’eau que l’on reçoit sur la tête sont celles qui jaillissent des climatiseurs fixés sur les façades des immeubles, arrosant en même temps les trottoirs secs du centre-ville. L’atmosphère suffocante de la capitale contraste avec l’air hyper-conditionné des bureaux, banques et autres boutiques.

En ces jours de forte chaleur, les Egyptiens ne jurent que par le tekif (climatiseur) : ceux qui en possèdent un à la maison le font fonctionner en permanence, fiers de ce que la technologie apporte dans leur chaumière ; les autres avouent rêver de s’en procurer un. En sortant de l’aéroport du Caire dimanche 27 septembre, j’ai été comme prise par un choc thermique : il était une heure du matin et l’air dehors était pourtant très chaud. A la sortie, les chauffeurs de taxi se ruent vers les voyageurs. J’avais décidé de prendre le bus, moins cher et plus aventurier. Sauf que le guide que je m’étais procuré ne précisait pas que les bus de nuit, se dirigeant vers le centre, ne passaient que toutes les heures.

Après une heure d’attente et une résistance accrue aux chauffeurs de taxis tentant de me persuader de la sécurité de leur véhicule, le bus numéro Ɛ• • , 400 en chiffres indiens (en Egypte, comme dans d’autres pays arabes, on utilise les chiffres indiens), pointe enfin le bout de son nez. Déjà plein. Etre une fille a son lot de privilèges : j’ai l’honneur de pouvoir m’installer près du conducteur, assise sur mes bagages. Dans le véhicule, beaucoup de jeunes hommes en route ou de retour de leur travail.

Première immersion dans le monde populaire de la capitale égyptienne : celui des transports. Peu de femmes présentes. De ma place, je profite de la vue panoramique du Caire tandis que les jeunes hommes debout à mes côtés me lancent des regards aguicheurs tout en plaisantant avec le chauffeur. Parano que je suis, je me dis qu’ils doivent se moquer de mon allure ! Une forte odeur d’essence me titille les narines. Qu’importe, je suis au Caire, en Egypte, pour un an. Je bouillonne déjà devant l’immensité de l’aventure. Non, je ne suis pas en Egypte pour les vacances mais j’ai eu la chance d’être sélectionnée pour une bourse d’études de la langue arabe.

Comme me lancera d’un ton provocateur quelques jours plus tard un vieil Egyptien, rencontré dans les rues de « La Victorieuse » (Al Qahira, Le Caire en arabe, signifie La Victorieuse) : « Les Européens ont la chance d’être payés pour étudier ! » Jusqu’en juin 2010, je vais profiter de cette expérience pour jouer les correspondantes au Caire pour le Bondy Blog. Le trajet menant au centre-ville dure une trentaine de minutes. Pas d’arrêt de bus : les passagers informent le chauffeur de l’endroit précis où ils souhaitent descendre.

Une demi-heure plus tard, le bus me dépose à Meydan Abdel Moneim Riyad, une grande place du centre-ville, et après vingt minutes de marche, me voici arrivée à l’hôtel Ramsès II, où je vais élire domicile pendant quelques jours le temps de trouver un appartement. Le foundouk (hôtel en arabe) est un petit hôtel pour routards, confortable mais sans prétention. L’auberge est située au 12e étage d’une tour délabrée du centre-ville. De la terrasse de l’hôtel, on aperçoit les hauteurs de la capitale : clochers des églises du centre, toits des grands hôtels de la ville, drapeaux égyptiens flottant et linge étendu aux fenêtres des habitations d’en face.

Ici, de n’importe quel coin de la ville, les klaxons fusent sans arrêt. De ma vie, je n’ai jamais vu autant de voitures : rouges, blanches, jaunes, bleues ; cabossées ou flambant neuves; 4X4 contemporains ou vieux bolides américains. Le Caire est le paradis des automobilistes en tout genre. Ou l’enfer lorsque, dès 17 heures, les embouteillages n’en finissent plus de boucher les grandes artères de la ville et les ponts qui enjambent le Nil. Entre piétons et conducteurs, un combat permanent se joue : les premiers traversent effrontément les voies, frôlant les voitures qui déboulent à toute allure ; les seconds tentent d’avoir le dernier mot. Des pots d’échappement des véhicules, s’envole une fumée noire et épaisse que l’on respire à longueur de journée.

La vie au Caire ne s’arrête jamais : le soir, les jeunes couples se promènent dans les rues commerçantes du centre-ville, main dans la main, observant les vitrines alléchantes des boutiques ouvertes jusque tard dans la nuit. Les familles prennent l’air en dégustant les cornets de glace vendues pour quelques guinées tous les dix mètres sur Talaat El Harb, une des avenues les plus dynamiques de la capitale. A minuit, le centre-ville est encore noir de monde et le grand centre-commercial toujours pris d’assaut.

Un peu plus loin, sur la corniche longeant le Nil, les garçons tentent d’arracher les numéros des jeunes Egyptiennes tandis que les loueurs de « fellouques » (bateaux à voile sur le Nil) se jettent sur les badauds pour un tour musical sur le grand fleuve. La plupart des jeunes filles et des femmes sont voilées, rares sont celles qui ne portent pas le hidjab : coptes ou filles de bonne famille seulement. Les différentes manières dont elles entourent leur visage d’un voile mériteraient à elles seules un long article. Les hommes, eux, pour la plupart se baladent avec dans leur main trois objets précis : un téléphone portable, un briquet et un paquet de cigarette. Fumer est un sport national ici. Le narguilé bien sûr mais la cigarette surtout.

Les Egyptiens se rassasient l’estomac de jour comme de nuit : les fast-foods proposent sandwichs occidentaux et spécialités locales. A chaque grand carrefour de la ville, les policiers égyptiens tout de blanc vêtus, s’ennuient à mourir à faire la circulation sous un soleil de plomb. Même les milliers de chats que compte la capitale, semblent avoir plus à s’occuper. 450 guinées c’est ce que touche un policier, m’informe l’un d’eux rencontré dans la rue. Soit 60 euros à peine.

En parcourant les rues de la capitale, j’ai l’impression que les Egyptiens travaillent 24 heures sur 24. De mon hôtel vers 23 heures, on entend encore les bruits des instruments des ouvriers. En fin de soirée, dans les rues du Wast el Balad (centre-ville en dialecte égyptien), les distributeurs de journaux mettent sur leur dos des dizaines d’exemplaires des quotidiens du soir qu’ils amènent à pied aux kiosques, pris d’assaut le lendemain par les lecteurs. Mardi 6 octobre, pourtant jour férié, tout ou presque était ouvert (hormis les administrations) et jusque tard dans la soirée. Quinze jours que je suis ici. Mes cours d’arabe ont déjà commencé. L’accueil des Egyptiens est un bonheur : je ne compte pas le nombre de thés que je me suis vu offrir et les sourires des gens à m’entendre balbutier quelques mots de ‘amia (dialecte). J’ai hâte d’en savoir sur la société égyptienne, en pleine ébullition. Je ne manquerai pas de vous faire partager mes aventures.

Nassira El Moaddem

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A deux pas de la Défense, prier dans la rue

A deux pas du quartier de La Défense, ce lieu de prière implanté dans une commune administrée par l’UMP, est trop étroit pour accueillir un nombre de fidèles toujours plus grand. Enquête.

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A l’étage de la salle de prière du 32 rue Saulnier à Puteaux, une des femmes assises derrière moi s’évanouit. On ouvre rapidement les deux fenêtres pour faire entrer un peu d’air et on tend un peu d’eau à celle qui quelques minutes plus tard reprendra ses esprits. Il est presque 14 heures. Coincées dans quelques mètres carrés, vêtues de foulards de toutes les couleurs et de longues robes recouvrant leur corps, les femmes remplissent par vingt les cinq rangs qui s’alignent face au mur. L’atmosphère est difficilement respirable. De plus, c’est vendredi, jour de la grande prière chez les musulmans. Et en période de ramadan, l’affluence grandit.

De tous âges, les femmes écoutent attentivement le prêche de l’imam. Avant le début de la prière, une voix appelle les fidèles, en français puis en arabe, à faire des dons pour la rénovation de la mosquée. Sur le mur, une affiche remercie celles et ceux qui participent à l’effort financier pour « la maison de Dieu ».

Comme beaucoup de mosquées de France, celle de Puteaux a plus des allures de salle de prière bricolée que de véritable lieu de culte. Située dans une petite rue du centre-ville, à quelques minutes du quartier d’affaires de La Défense, coincée entre un ensemble de logements et une crèche, la salle de l’Association de la solidarité islamique de Puteaux attire toute les attentions. Trop exiguë pour accueillir l’ensemble des fidèles, depuis plusieurs années certains d’entre eux, parfois plusieurs centaines selon les jours, sont contraints de prier dehors, sur la voie publique.

Adnan, un jeune musulman de 26 ans, est un habitué de la mosquée. « Je viens ici car je travaille à La Défense. C’est le ramadan en ce moment, donc nous sommes plus nombreux à vouloir venir assister à la grande prière du vendredi. Mais tout le monde ne peut pas entrer. C’est une situation affligeante », confie-t-il, l’air dépité. Malik, lui, s’en remet à la décision divine : « Nous aurons une vraie mosquée incha Allah, et ce n’est ni la mairie ni personne qui nous la donnera. Si Dieu souhaite que nous en ayons une, nous l’obtiendrons. »

A l’extérieur, l’atmosphère est encore humide. Il a plu toute la matinée et des flaques d’eau mouillent encore les pavés. Un à un, ceux qui n’ont pas pu pénétrer à l’intérieur de la salle, s’alignent par rang de deux ou trois et posent sur le trottoir leur tapis de prière. Bientôt, ils seront plus d’une centaine à s’incliner sur le bitume de la rue Saulnier, imperturbables face au trafic des voitures, ambulances et autres véhicules de police qui passent près d’eux. La pluie a cessé de tomber durant la prière.

Un peu plus loin, debout sur le trottoir, campent, depuis le début de l’office, deux hommes, l’un en uniforme de police, le second vêtu d’un costume noir et muni d’un talkie walkie. Je me dirige vers eux. « Bonjour, leur dis-je. – Bonjour, on peut savoir pour quelles raisons vous prenez des photos ? Vous êtes journaliste ? Vous avez une carte de presse ? » L’homme en civil me presse de questions, sur un ton agressif. « Je ne suis pas journaliste, je suis bloggeuse et je suis venue voir ce qui se passe, parler aux gens. – Et vous venez parler comme ça? Pourquoi êtes-vous là ? Vous travaillez pour qui ? Et vos photos, c’est pour quoi faire ? – Je suis bloggeuse au Bondy Blog. »

Petit à petit, le ton redevient normal. « Et vous, vous êtes ? » demandé-je à mon tour… « Du commissariat de Puteaux. Vous savez, nous sommes ici présents avant tout pour la sécurité des fidèles. La salle de prière est comble et nous faisons en sorte de sécuriser les lieux. Plus de 800 personnes sont présentes et notre mission est de veiller à ce que tout se passe bien », assure-t-il.

Malik, lui ne voit pas d’un bon œil cette présence policière autour de la mosquée : « Bien sûr que cela me dérange de les voir ici. Mais ce qui fait le plus mal, c’est de savoir que des frères à l’intérieur travaillent pour eux. Par exemple, un Palestinien était venu mendier à l’intérieur de la mosquée. Quelques minutes plus tard, un policier est venu mettre la pression et nous prévenir que si des personnes continuaient à mendier aux alentours, ils fermeraient la mosquée. » En demandant le nom du policier en civil et quel poste il occupait au commissariat de la ville, je m’entends répondre : « Détaché des renseignements. »

Depuis juillet 2009, un arrêté préfectoral interdit aux fidèles de prier dans la rue. Pourtant, pendant sept ans, les habitués de la mosquée de Puteaux étaient autorisés à prier sur la voie publique et la rue Saulnier était bloquée sur plusieurs mètres par les forces de l’ordre afin de permettre à ceux restés dehors de prier tous les vendredis.

Pour Christophe Grébert, conseiller municipal Modem à Puteaux, cette décision est « un deal passé entre les musulmans de la mosquée et les autorités qui leur ont fait espérer, par l’arrêt de l’occupation de la voie publique, un nouvel endroit pour prier ». Pour l’élu d’opposition, la stratégie de la mairie vise à retarder au maximum la mise en place d’une vraie mosquée dans un quartier désormais de grand standing que l’équipe aux manettes a largement « boboïsé ».

« C’est à la base un quartier à forte population d’origine modeste et notamment immigrée. Le quartier a depuis quelques années changé de visage. Les propriétaires des bâtiments de grand standing ne voient pas d’un très bon œil que des personnes prient dans la rue, ajoute Christophe Grébert. Si la maire, Joëlle Ceccaldi-Raynaud (UMP), ne s’est jamais exprimée clairement sur ce dossier, c’est que politiquement, elle sait le poids électoral de la population musulmane. »

Baba El Hassen, président de l’Association de solidarité islamique, souhaite souligner les bons rapports que l’association entretient avec la municipalité. « Il faut dire qu’ils nous ont beaucoup facilité les choses pendant ces sept ans », dit-il. Reste que, pour l’instant, aucune solution n’a été trouvée : si les fidèles n’occupent plus la chaussée, ils continuent à prier sur les trottoirs. Depuis déjà deux ans, l’association a déposé un permis de construire à la mairie afin d’obtenir l’autorisation d’agrandir les lieux. Le projet : ajouter quatre autres étages à l’édifice afin d’accueillir l’ensemble des fidèles. « Il y a encore des soucis au niveau de la sécurité et de l’accessibilité des lieux. Nous sommes en train de voir cela. Tout ceci est en bonne voie », affirme, optimiste, Baba El Lahssen.

Un autre projet qui était en discussion a avorté. Un local de près de 1000 mètres carrés, situé près de là, rue Jean Jaurès, devait abriter une mosquée. « Le propriétaire nous avait donné un mois avant la signature de l’acte de vente. Quelques jours avant la fin de l’échéance, il nous a appelés pour tout annuler. Plus tard, il nous a révélé avoir eu des pressions, mais sans nous dire leur origine », confie Mohamed El Madani, secrétaire de l’Association.

Quant au terrain vague de la rue Victor Hugo, il devrait être prêté par la municipalité, jusqu’à la fin de la rénovation de la mosquée rue Saulnier. En attendant, les fidèles restent suspendus à la réponse de la mairie de Puteaux sur l’autorisation de rénovation de la mosquée qui continue de récolter les dons : plus de 540 000 euros jusqu’à présent pour un projet estimé à environ 2 millions d’euros.

Christophe Grébert déplore cette situation : « Cela fait des années que les musulmans de Puteaux attendent d’avoir un lieu de culte digne de ce nom. La mairie les balade en permanence. Plusieurs projets étaient dans les tuyaux et ils continuent à devoir prier à même le sol. Les communautés chrétienne et juive ont leurs lieux de prière, je ne vois pas pourquoi on n’en donnerait pas aux musulmans. La maire a même contourné la loi pour subventionner les 7 à 8 millions d’euros qu’a coûté la construction de l’Association culturelle et cultuelle israélite de Puteaux (l’ACCIP). Le deux poids-deux mesures n’est pas normal et est surtout dangereux. L’ostracisme envers une religion est inacceptable et une solution doit vite être trouvée », proteste l’élu local, battu aux municipales de 2008. 

Les riverains semblent s’être fait une raison de cette situation, comme Pascal, propriétaire d’un garage rue Saulnier : « Evidemment que nous sommes gênés, précise Pascal. Lorsque la rue était complètement bloquée, j’ai perdu des clients et encore aujourd’hui, lorsqu’ils prient dans la rue le vendredi, on est un peu gêné mais c’est surtout pour eux que cela doit être le plus difficile. Ce n’est pas normal qu’ils aient à prier à même la chaussée. Je répare les véhicules de beaucoup des fidèles et notamment de M. Baba. Nous nous entendons bien mais une solution au problème serait bonne pour tout le monde », ajoute-t-il.

Michel, lui, habite la rue depuis des années. Il a vu certains des riverains partir. « C’est normal, dit-il. Ils n’en pouvaient plus. Il y a même eu des pétitions qui ont été signées. Cette situation est gênante au niveau du bruit, de la circulation. Les gens ont du mal à garer leur voiture. Et si un jour un incendie se déclarait, les dégâts seraient considérables. Cette situation dure depuis trop longtemps et j’espère qu’une solution au problème sera vite trouvée. Mais je suis sceptique sur le projet d’ajout de plusieurs étages. Ils sont déjà 1300 selon la mairie. Après la construction, ils seront forcément plus et le même problème se posera, car le bâtiment ne sera pas assez grand. Ce qu’il faut, c’est un vrai et grand espace capable d’accueillir tout le monde. »

Mohamed El Madani admet les excès : « J’ai toujours dit que l’on abusait et je le redis : on abuse ! Par exemple, lorsque l’on mettait des baffles dehors, je n’étais pas d’accord et je l’ai dit. Et évidemment que les gens se sont plaints à la mairie et c’est normal, je les comprends. » Le jeune secrétaire de la mosquée se veut philosophe : « Nous devons nous dire qu’il y a cent ans, les musulmans de ce pays n’avaient même pas de salle de prière et dans cent ans, il y aura de belles mosquées. Tout se joue aujourd’hui et c’est à nous de le faire. »

Nassira El Moaddem

 Reportage paru dans le Bondy Blog : cliquez ici.

Amazigh chante son père, Kateb Yacine

L’ancien chanteur de Gnawa Diffusion se produit désormais en solo avec son orchestre. Sa musique est festive, ses textes ont une dimension politique. Rencontre au Cabaret Sauvage, à Paris.  VIDEO EN + .

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Nos routes se sont croisées à des milliers de kilomètres de la Villette, où est planté le chapiteau du Cabaret sauvage. C’était à Damas, où j’effectuais un stage de quelques mois. Il se trouve qu’Amazigh Kateb et moi avons un ami en commun, Jean, un musicien chrétien d’un quartier de la vieille ville de la capitale syrienne. Dans la petite maison traditionnelle de Jean, guitares de toutes sortes, chats gâtés et touristes émerveillés côtoyaient les notes de musique qui dansaient dans l’air. Un jour, Jean se mit à jouer et à chanter « Sabrina », une des chansons les plus célèbres du répertoire de Gnawa Diffusion, l’ancien groupe d’Amazigh Kateb, dissout en 2007. Quelques jours plus tard, Jean me propose d’aller voir Gnawa Diffusion en concert à Beyrouth. Je ne pourrai y assister, terrassée par un vilain mal de ventre. C’était en 2005.

Depuis, Amazigh Kateb, continue son bonhomme de chemin. En solo. L’Algérien, aujourd’hui âgé de 36 ans, toujours aussi révolté, clame ses textes empreints d’esprit révolutionnaire. Sa musique se veut être un patchwork artistique : un fond gnawa, cette musique issue des descendants d’esclaves africains au Maghreb, du jazz, du raï, du chaabi, du reaggae, du raggamuffin, du rock. Dans ses concerts, les instruments s’entremêlent pour honorer une musique métissée qui rend hommage à la diversité sonore de l’Algérie, son pays natal. Car la musique d’Amazigh Kateb, comme les textes de son père, le grand écrivain, Kateb Yacine, se nourrissent de l’exil, de son départ, en 1988, de cette Algérie qui allait connaître une guerre fratricide dans les années 90.

En cet été 2009, 20 ans après avoir quitté l’Algérie, il parcourra les routes de France et d’ailleurs pour distiller sa musique, accompagné de ses musiciens : Mohamed Abdennour au mandole, banjo et guitare, Amar Chaoui aux percussions, Mehdi Ziuouech aux synthétiseurs, et DJ Boulaone, scratcheur. Leur album, autoproduit, sera disponible sur la Toile le 17 octobre prochain. Une date forte de symbole : le 17 octobre 1961, c’est la douloureuse journée où des immigrés algériens sont massacrés dans les rues de Paris pour avoir manifesté pour l’indépendance.

L’Algérie, son pays, où il sera en tournée dans quelques jours à l’occasion du Festival Panafricain. Dans ce nouvel album, Amazigh Kateb, qui se réclame volontiers africain et non arabe, chante pour la première fois deux des textes de son père, Kateb Yacine, le père de la littérature algérienne contemporaine. C’est de la révolte de Kateb qu’Amazigh se nourrit pour continuer son combat pour la liberté.

Nassira El Moaddem

http://www.dailymotion.com/video/x9t5ib

(Paru dans le Bondy Blog : cliquez ici. Vidéo : Chou Sin)

Ces jeunes Européens qui apprennent le turc

Pour des raisons professionnelles ou personnelles, de plus en plus d’Européens se mettent à l’apprentissage de la langue turque. Zoom sur ces jeunes, aux profils très divers, qui ont choisi d’en savoir plus sur la culture turque, qu’ils ne voient plus de la même manière.

Clément Girardot est un jeune français de 24 ans. Il a débuté l’apprentissage du turc par des cours privés qu’une étudiante Erasmus turque lui donnait à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble où il finit son master de journalisme. En 2008, il se rend en Turquie en séjour Erasmus à l’Université francophone Galatasaray et débute alors sérieusement l’apprentissage du turc : « Arrivé à Istanbul, j’ai suivi un stage linguistique de 2 semaines financé par le programme Erasmus. Et puis j’avais quelques cours de turc à l’Université Galatasaray et j’ai suivi des cours en mars et en avril 2008 à l’institut TÖMER à lstanbul pour me perfectionner. » Clément souhaite améliorer son niveau en turc pour atteindre un niveau de compréhension courante et lire les journaux, véritable frustration pour cet étudiant qui souhaite devenir journaliste. Selon lui, l’apprentissage du turc n’est pas forcément difficile : « Le système de syntaxe et la grammaire sont très différents du français mais par d’autres aspects c’est une langue sympathique pour les étrangers car il y a très peu d’exceptions et elle se prononce comme elle s’écrit. Et puis il y a beaucoup de mot français, c’est marrant parfois car les gens n’en ont par forcément conscience ».

Le turc, une langue facile?

Maxime lui, étudiant chercheur en histoire de l’art, n’est pas encore parti en immersion en Turquie. Mais ce ne serait tarder puisqu’il compte réaliser une année Erasmus à partir d’octobre prochain. Depuis deux ans, Maxime apprend le turc : d’abord seul puis depuis un an en licence de turc à l’INALCO, Institut National des Langues et des Civilisations Orientales de Paris. L’étude du turc est essentielle pour l’avancée de ses recherches : l’étudiant français travaille sur l’histoire de l’art de la Turquie médiévale. Maxime, tout comme Clément, souhaite arriver à niveau de compréhension courante et envisage même de travailler et « pourquoi pas de vivre en Turquie». Selon Maxime, « le turc est assez facile par certains points, comme la grammaire, mais difficile par d’autres car la logique des suffixes est très différente du français ».

De Cracovie à Paris pour étudier le turc

gabriela3.jpgGabriela Lukasik, elle, n’est pas française mais polonaise. Du haut de ses 20 ans, c’est vers l’apprentissage du turc qu’elle s’est tournée. Au lycée à Cracovie en Pologne, Gabriela étudiait dans une classe bilingue français polonais et avait envie d’apprendre une nouvelle langue originale : « Un jour, pendant les vacances d’été, un jeune homme turc m’a parlé sur internet via Skype. Au début, je l’ignorais. Au fur et à mesure des discussions, nous avons sympathisé. Je lui demandais des mots en turc. J’ai acheté un dictionnaire turc-polonais et un livre de grammaire, j’écoutais des chansons turques. Il m’envoyait des photos de son pays ». Gabriela est donc venue en France pour perfectionner son français. Un de ses amis lui avait parlé de l’INALCO. Un bon moyen pour elle de concilier vie en France et apprentissage du turc : « La France c’était plus facile pour moi que la Turquie pour apprendre le turc. Je connaissais la langue, je connaissais un peu le pays. » Aujourd’hui, Gabriela étudie le turc en deuxième année à l’INALCO mais confie que les premières semaines n’étaient pas faciles pour elle : « Il y avait le problème des termes techniques grammaticaux à apprendre en français : cas locatif, ablatif…Et puis, beaucoup d’élèves étaient turcophones. Mais j’avais appris quelques bases toute seule seulement! ».

Un apprentissage personnel et informel

Aymeric de Poyen est un jeune français de 25 ans. Il a commencé le turc en 2001 de manière irrégulière. Par curiosité d’abord, puis pour raisons professionnelles. Aymeric est interprète de conférence et espère utiliser le turc à l’avenir comme nouvelle langue de travail afin d’enrichir ses compétences linguistiques. Aymeric n’a jamais bénéficié de cours de turc à proprement parler. Une nouvelle forme d’apprentissage informelle et facilitée par les nouveaux modes de vies et les méthodes de langues. Il s’est ainsi procuré une des méthodes de langues dédiée au turc disponible sur le marché : la méthode Assimil, composée d’une méthode de langue, de précisions de grammaire, d’exercices corrigés, d’un lexique et de CD qui permettent dans un premier temps de se familiariser avec le turc. « J’ai commencé avec Assimil et je continue mon apprentissage en solitaire avec l’aide de mes colocataires, qui sont tous turcs ». Aymeric vit à Londres et essaie d’être en contact autant que possible avec la communauté turque pour améliorer son niveau de langue mais aussi pour en savoir plus sur la culture turque. Aujourd’hui, il est à Istanbul pour rendre visite à la famille de ses amis et assister au mariage de l’un de ses colocataires.

La fin des idées reçues ?

Pour tous, l’apprentissage du turc a fait évoluer leurs opinions sur la Turquie et sur les grands débats qui l’agitent. Pour Aymeric, des sujets que l’on considère comme sensibles ne sont pas si tabous que cela en Turquie ou chez les Turcs : « J’ai pu parler ouvertement de beaucoup de choses avec toutes mes connaissances turques. Ma vision des choses s’en est évidemment enrichie, mais je reste toujours aussi indécis face à ces questions. ». Quant à Clément, il affirme que « l’apprentissage de la langue est indispensable pour aborder une société et pour en comprendre certaines problématiques ». L’apprentissage de la langue et de la culture turques, et ses nombreux séjours en Turquie, ont fait évoluer ses opinions sur le pays. Pour lui, « le débat politique parfois consternant est aussi très enrichissant et stimulant en Turquie, concernant la démocratie, l’Europe, la laïcité notamment ». Quant à Gabriela, l’évolution de son opinion a été radicale : « Avant, j’imaginais un pays sale, noir de monde, des transports et des infrastructures délabrés. Maintenant, je vois plus les points communs que les différences. On se ressemble beaucoup au niveau des expressions idiomatiques, de la superstition. Aujourd’hui, je suis beaucoup moins méfiante. En tout cas, ce que j’aime c’est la confiance entre les gens qui règne en Turquie comme chez nous d’ailleurs.»

Où apprendre le turc?

Si l’apprentissage de la langue se fait de manière informelle ou par le biais de méthodes linguistiques, des instituts et des associations proposent des cours de turc. A Paris, l’association Philotechnique propose 3 niveaux de cours de turc à raison de 1 à 2 heures de cours par semaine. Des associations comme ELELE ou Acort à Paris offrent également des cours de turc. Par ailleurs, les centres d’accompagnement scolaire Etudes Plus, nombreux dans la capitale, offre déjà des cours de turc pour les lycéens et s’apprêtent à élargir ces cours vers les étudiants. Au niveau de l’enseignement supérieur, l’INALCO à Paris propose licences, masters et doctorat en langue turque avec des enseignements de langue mais aussi d’histoire, de géographie, d’histoire des religions, de sciences politiques. L’Université Marc Bloch à Strasbourg propose également des diplômes de la licence au doctorat en turc. Les universités Jean Moulin à Lyon et d’Aix en Provence comportent des diplômes universitaires (DU) en 3 ans d’apprentissage de la langue turque. A Paris, la célèbre EHESS, école de recherches en sciences sociales propose des enseignements sur les études turques et ottomanes à ses étudiants de niveau master et doctorat.

Nassira El Moaddem.

Article paru dans l’hebdomadaire franco-turc Zaman France. Photo: Gabriela Lukasik.

Parti socialiste : touche pas à ma lutte anti-discriminations !

Au Conseil régional d’Ile-de-France, élus PS et FN se sont opposés à un débat demandé par une élue Nouveau Centre, qui proposait l’adoption d’un texte en faveur de l’égalité des chances dans les centres d’apprentissages.

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Le 26 mars, le Conseil régional d’Ile-de-France se réunit en séance plénière. Elue Nouveau Centre, Leïla Leghmara (photo), par ailleurs conseillère municipale à Colombes (92), propose à la discussion un projet de charte visant à « lutter contre les discriminations subies par de jeunes Français issus de l’immigration maghrébine et d’Afrique Noire dans les Centres de formation des apprentis (CFA) ». Selon elle, ces jeunes Arabes et Noirs que l’on envoie souvent par défaut dans ces voies, subissent une « double peine » : orientés dans ces filières sans forcément l’avoir voulu, ils n’y auraient pas accès aux métiers ayant un contact avec la clientèle, seraient cantonnés à des formations en bâtiment et travaux publics ou mécanique. Pire, ils auraient du mal à trouver un patron pour intégrer ces formations.

« En ayant travaillé plusieurs mois sur ce dossier, je me suis aperçue que les jeunes de ces formations subissaient beaucoup de discriminations et que personne n’en parlait. Moi à leur âge, on m’avait proposé de faire un BEP ! Pour moi, les filières en apprentissage sont aussi des filières d’excellence et il doit y avoir une revalorisation de l’apprentissage en France. Mais il doit y avoir avant tout un choix », affirme Leïla Leghmara. « Pour ces jeunes issus de ces immigrations, ce sont plus de 30 lettres de motivations envoyées contre quelques-unes en moyenne pour tout autre jeune, et ce sont 20 entretiens contre 3 en moyenne pour trouver un patron. Il y a une vraie injustice pour eux. Personne ne s’est occupé du problème. On a beaucoup parlé des discriminations dans les grandes écoles, mais personne n’a jamais parlé de la discrimination qui frappent les jeunes dans les filières d’apprentissage », déplore-t-elle.

Ce 26 mars, Leïla Leghmara a donc souhaité porter ce débat dans les rangs de l’assemblée régionale. Mais les élus présents au Conseil ce jour-là refusent d’entrée en matière. Si élus du Parti communiste et Verts acceptent de débattre de ce texte, un tout autre son de cloches se fait entendre sur les bancs socialistes et Front national, qui votent contre la discussion du texte: « J’ai senti une certaine agitation et une animosité autour de cette proposition. Les socialistes apprennent que le PC et les Verts décident de voter avec nous. Les chevènementistes, eux, se rangent derrière le PS. Je fais ma présentation en fin de séance, puis le PS propose une question préalable (procédure par laquelle une assemblée décide ou non de débattre d’un sujet, ndlr), alors même que communistes et Verts disaient que le débat devait avoir lieu. Contre toute attente, le PS s’allie au FN pour s’opposer à ma proposition. Ils ne s’opposent pas au texte en lui-même, ils refusent tout simplement d’en discuter. »

Pour Leïla Leghmara, ce n’est ni plus ni moins qu’une alliance objective entre les deux partis : « Ce qui choque, ce n’est pas temps l’alliance PS/FN, c’est surtout que le PS et le FN s’allient contre un texte qui parle de diversité et qui est censé faire des propositions pour les jeunes. Ce qui me gêne, c’est que le PS et le FN puissent trouver des points communs… »

Le PS aurait-il lancé un message à l’élue du Nouveau Centre, lui signifiant que les discriminations et la diversité sont une chasse-gardée socialiste ? « Le PS fait aujourd’hui de cette thématique son cheval de bataille, dit-elle. Et là, alors qu’il a l’occasion d’en parler, il classe le dossier. Notre responsabilité, c’est de dénoncer cette pratique. De plus, ma niche, je l’ai voulue ouverte, pas trop précise, pour que l’on puisse s’entendre malgré nos différences politiques. Avant le vote, le PS m’a dit : « Tu marches sur nos terres, là ! » »

Etait-il nécessaire, comme le demandait l’élue Nouveau Centre, de créer une charte sur les discriminations concernant les CFA ? Les textes en vigueur ne suffisent-ils pas ? « Non, répond l’intéressée. Il n’existe pas ce genre de texte au niveau régional, et il n’y avait rien concernant les CFA. Il fallait pointer du doigt ce problème. »

Leïla Leghmara juge « irresponsable » l’attitude du Jean-Paul Huchon, président PS du Conseil régional : « Il est parti juste avant que je prenne la parole en prétextant un empêchement. Il s’est excusé en off, a dit être désolé. Moi, je dis juste une chose : si, dorénavant, on ne peut plus débattre, que le PS le dise et nous ne proposerons plus rien. »

Si manœuvre politique il y a eu, comme le prétend Leïla Leghmara, cette affaire n’est-elle pas la preuve que la lutte contre les discriminations et la question de la diversité en général, peuvent être, à l’instar de l’insécurité, des domaines sujets aux stratégies politiques classiques ? « Je pense que les socialistes trouvaient l’idée très bonne mais qu’il était impossible pour eux qu’un autre parti que le PS l’incarne, qui plus est le Nouveau Centre. Politiquement, à un an des élections régionales, c’était dangereux pour eux », analyse Leïla Leghmara.

Le PS affirme de son côté n’avoir passé aucune alliance avec le FN sur ce thème-là. Selon Krystina Roger, élue PS au Conseil régional et présente à l’assemblée ce 26 mars, « le vote est un vote public et non à main levée. Chacun appuie sur le bouton pour voter. Vous ne savez pas ce que le voisin vote ». Point de consigne de vote donc ? « Je n’étais pas dans les commissions, donc je ne sais pas ce qui s’est dit auparavant. Ce que je sais, c’est que le texte posait un problème de légalité parce qu’il faisait allusion aux origines ethniques. Nous avons déjà mis en place un tas de mesures sur les discriminations et qui concernent tout le monde. Nous avons voté des mesures en faveur de la parité, par rapport aux jeunes et aux personnes handicapées », explique Krystina Roger.

Selon l’élue PS, les votes semblables du PS et du FN sur ce texte sont « un pur hasard ». Le Parti socialiste n’accepterait-il pas, par principe, de voter un texte émanant du Nouveau centre, parti de la majorité présidentielle ? « Absolument pas, répond Krystina Roger. Si vous regardez bien, nous avons voté des textes proposés par le Nouveau Centre, notamment concernant l’amélioration des places en crèches. Nous n’avons aucun problème avec cela. Nous ne nous arrêtons pas à cela. Ce qui nous importe, c’est le bien-être que l’on peut apporter au quotidien des Franciliens. »

Et sur le départ précipité de Jean-Paul Huchon ? « Il a dû partir car il avait des obligations. Il devait inaugurer ce soir-là le dispositif « ApprentiScènes ». Ce projet a été mis en place par la région afin de montrer la créativité des jeunes apprentis et de revaloriser l’image de l’apprentissage. M. Huchon a donc délaissé un débat sur les discriminations en apprentissage pour assister à des sketchs réalisés par des jeunes apprentis. » De quoi rassurer, peut-être Leïla Leghmara…

Nassira El Moaddem

Article paru dans le Bondy Blog : cliquez ici 

Shopping et religion au menu du Bourget

L’UOIF a organisé la 26ième édition de son congrès annuel rassemblant des dizaines de milliers de musulmans venus de toute la France.

La 26ème édition du traditionnel Congrès annuel de l’UOIF s’est tenu du 11 au 13 avril au Bourget sur le thème : «  La religion dans nos sociétés modernes : des valeurs à partager, des spécificités à assumer ». Tous les ans, le congrès du Bourget est l’occasion pour familles, couples et groupes d’amis, de vivre au grand jour le temps d’un long week-end leur religion. L’organisation de l’évènement est rôdée.

bourget.jpg Une navette en bus a été mise en place par les organisateurs entre la gare du Bourget et le Parc d’expositions pour faciliter l’acheminement des visiteurs. En arrivant, le public règle le paiement de l’entrée et se dirige vers le site. Certains visiteurs viennent uniquement pour la journée, d’autres ont décidé de passer tout le week-end. Ambiance colonie de vacances, avec duvet et provisions à la main pour les quatre jours de campement. Dans les allées de la rencontre, l’ambiance est bonne enfant. Nous sommes vendredi 11 et le congrès vient à peine de commencer. « On ne se bouscule pas encore mais ce ne serait tarder », me confie Salma, une bénévole. « Il est 13h, les familles vont commencer à arriver vers 18h. C’est surtout demain samedi que le monde va affluer », précise-t-elle. C’est dans le Salon, une énorme salle où commerçants en tout genre,  restaurateurs et associations diverses tiennent leur stand, que les visiteurs s’engouffrent à leur arrivée.

Emplettes islamiques

Pour les commerçants présents, ce congrès est l’opportunité de vendre leurs produits et de profiter d’une clientèle disponible trois jours durant. Zafer Türkan, un Turc de France, tient un stand de vêtements pour femmes. Le propriétaire de cette échoppe est venu accompagné de sa famille : « On est 5 aujourd’hui mais demain quand  il y aura plus de visiteurs, on sera 10 », dit-il en souriant. Cela fait 5 ans que ce commerçant du 10ème arrondissement parisien se rend au congrès du Bourget. Foulards, jupes, robes et autres vêtements pour femmes ornent son stand, qui à peine installé, ne désemplit pas.  « C’est très intéressant pour mes affaires, mais je préfère attendre la fin de la rencontre pour me prononcer. Ce n’est que le début ; demain les gens viendront plus nombreux », affirme-t-il prudent. Ses clients ? « Ce ne sont que des femmes, parfois des couples. La majorité est d’origine maghrébine. Il y a aussi des turques vivant en France et quelques femmes turques venant d’Allemagne mais c’est rare», me confie M.Türkan. Une des clientes tente de négocier le prix d’une robe : « Je viens chez vous tous les ans. Vous vous souvenez l’an dernier j’avais acheté plusieurs tuniques chez vous», lance-t-elle. « Je viens ici car j’y trouve des vêtements amples, compatibles avec ma religion, de bonne qualité et pas trop chers », me confie l’une d’entre elles.

Erkan, un collégien de 15 ans, accompagne ses parents commerçants pour les aider à vendre leurs produits. La famille, venue de Mulhouse, a roulé toute la nuit à bord d’un grand camion chargé des différentes marchandises que la famille espère écouler durant le Congrès : des vêtements pour femmes et du matériel électroménager. « C’est la première fois que je viens, confie-t-il. Mon grand frère aussi est venu mais il est avec ses amis et s’occupe d’une cafétéria. Je me suis rendu compte de la difficulté du travail de mes parents mais 4 jours, c’est un peu long. On fait vite le tour et à la longue c’est pas vraiment intéressant », raconte-t-il. La famille qui compte rester les 4 jours du congrès a loué une chambre d’hôtel à proximité du Parc des Expositions. Malgré tout, Erkan mesure toute la responsabilité de sa mission : « Pour mes parents, les ventes des autres années se sont bien passées. Au début c’est toujours la même chose : les gens regardent les prix, comparent, planifient leurs achats et ils achètent en fin de rencontre. Avec la crise, j’espère qu’on ne verra pas les ventes baisser ».

« Vivre sa religion tranquillement »

Si elle est une opération commerciale non négligeable pour les nombreux vendeurs présents sur place, la rencontre annuelle du Bourget permet à ses visiteurs de trouver des produits de consommation  correspondant à leurs besoins et de répondre ainsi à une attente de recherche identitaire. Pour Ayse et Emine, deux jeunes étudiantes d’origine turque habituées à venir au Congrès «  entre filles », un tel évènement est le meilleur moyen de revaloriser une identité musulmane qu’elles considèrent comme bafouée. « Ici, on se sent bien, on ne se sent pas jugé, on peut vivre notre religion tranquillement sans être montrée du doigt par rapport à notre voile par exemple ». Elles apprécient « l’ambiance familiale du Congrès où il est possible de rencontrer des musulmans de toute la France et d’Europe ». « Ca fait un peu colonie de vacances mais tout en se consacrant à la religion », s’amuse Ayse. « On essaye d’assister aux conférences, d’écouter des gens qui connaissent bien la religion, de faire notre prière en groupe. On est aussi venu faire quelques achats; surtout des livres que l’on ne peut pas trouver ailleurs, des vêtements et des Cd aussi », précise Emine.

Selon les chiffres du service de communication du Congrès, plus de 150 000 personnes se sont rendues au Bourget ce week-end déambulant les dizaines de stands et assistant aux nombreuses conférences et table-ronde proposées. L’intégration des Musulmans dans les sociétés occidentales a été au coeur des débats et des conférences organisées durant ces quatre jours. Tariq Ramadan, islamologue suisse d’origine égyptienne a, au cours d’une conférence intitulée « La vie quotidienne et moderne : Islam, cohérence et finalités », donné des éléments pour une meilleure conjugaison de l’islam et de la vie quotidienne des Musulmans occidentaux. En quittant les lieux, un jeune me tend un pin’s où il est inscrit : « I am Muslim, dont’ panik ». Business et religion auront bien été les deux maître-mots de cette rencontre.

Nassira El Moaddem.

Article publié dans l’hebdomadaire franco-turc Zaman. 

Turquie Forever

Qui sont les jeunes Turcs de France ? Nés dans l’Hexagone ou arrivés avec leurs parents, ils cultivent une attache forte, à la fois culturelle et politique, avec le pays d’origine. Nassira a recueilli les témoignages de Sarah, Zehra, Abdelaziz et Özge.

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Les jeunes turcs français ont une grande connaissance de l’actualité de leur pays d’origine. Les élections municipales du 29 mars en Turquie, bien que scrutin local, ont retenu toute leur attention. Nationalisme ? Ce qui est sûr, c’est que pour la totalité des jeunes que j’ai interrogés, l’attachement à la matrice turque, voire à la ville natale de leurs parents, est primordial. « Je m’intéresse beaucoup à la politique en Turquie et j’ai suivi les élections », confie Sarah, 25 ans étudiante franco-turque à Paris. Abdelaziz : « Pour moi, il est important de suivre ce qui se passe dans le monde, et encore plus quand il s’agit de son pays d’origine. »

Dans la famille d’Özge, une lycéenne de 19 ans qui vit à La Courneuve, les rendez-vous politiques turcs sont l’objet d’un véritable rituel : « Pour les élections municipales, on s’est mis autour de la table. Ma mère avait préparé des spécialités et du thé. On a regardé CNN Türk. Depuis un mois, mon père suivait sérieusement les débats à la télévision entre les différents candidats. Le soir des résultats, il est même resté jusqu’ à 3 heures du matin, moi jusqu’à 2 heures. A 6 heures, à mon réveil, je me souviens d’avoir couru vers le salon pour demander à mon père le résultat de l’élection. »

Cet intérêt pour la politique de leur pays d’origine est révélateur des liens qui unissent ces jeunes turcs de France à la Turquie. On dépeint souvent la communauté turque comme repliée sur elle-même et peu ouverte à la mixité. Il est vrai que leur immigration dans l’Hexagone est toute jeune comparée à d’autres : les années 70 pour les primo-arrivants. Mais cet attachement n’est pas uniquement dû à ces arrivées récentes. La construction du tissu identitaire des Turcs de France est particulière et s’articule autour de réseaux et de structures bien définis qui pérennisent les liens entre ici et là-bas.

Pour Sarah, Zehra, Abdelaziz et Özge, les relations avec le pays d’origine se font par différents moyens : journaux turcs vendus à Paris et en banlieue parisienne, télévision turque grâce au satellite, voyages en Turquie l’été, relations de voisinage avec les compatriotes… Mais pour tous, c’est Internet qui représente le moyen de communication le plus utile pour rester connecté avec le pays des parents. Et les messageries instantanées comme MSN, le réseau social Facebook et Skype permettent d’être en relation avec familles et amis de Turquie à moindre coût.

Quelques minutes après le début de notre discussion, Özge décroche son téléphone qui sonne. Au bout du fil, sa maman avec qui elle parle en turc à une vitesse impressionnante. Özge fait partie de ces immigrés arrivés en France très récemment : « On parle turc à la maison, explique-t-elle. Mes parents ne parlent pas très bien le français. Nous sommes arrivés en France en 2003 c’est donc assez récent. Ma mère a bénéficié d’un an de formation en français. Aujourd’hui, elle a dû mal à parler le français mais elle comprend tout. Mon père, lui, n’a pas eu cette chance. Dès que nous sommes arrivés, il a dû travailler. Et comme il bossait dans des chantiers avec des compatriotes turcs, il n’a pas pu apprendre vraiment le français. » Chez Zehra et Abdelaziz, fille et fils d’immigrés, à la maison on parle les deux langues. « Français avec mes frères et sœurs et turc avec mes parents », précise Zehra.

Beaucoup de jeunes français d’origine turque ont bénéficié de cours dans leur langue maternelle, dispensés par des professeurs envoyés en France par la Turquie. Petits, Sarah, Abdelaziz et Zehra en ont reçu. Les autorités turques tiennent à garder dans leur giron tous ces jeunes binationaux et à préserver chez eux le sentiment d’appartenance à l’identité et à la culture de leur pays d’origine. Contrairement aux Beurs dont la maîtrise de la langue maternelle laisse généralement à désirer, rares sont les jeunes turcs de France à ne pas parler couramment la langue des parents. Une facilité linguistique qui leur permet une plus grande immersion et une relation moins épisodique avec leur culture d’origine.

Si pour les jeunes Turcs de France que j’ai rencontrés, la culture d’origine est présentée comme primordiale, Özge, fière de ses racines, est cependant assez critique sur le repli identitaire de certains de ses compatriotes : « J’ai besoin de ma culture d’origine. Moi, je suis née en Turquie, j’ai vécu plusieurs années là-bas, j’y ai ma famille, encore mes amis. On ne peut pas oublier d’où l’on vient. On en a besoin pour avancer dans la vie. J’ai envie de pouvoir transmettre cette richesse à mes enfants plus tard. Mais je ne suis pas non plus du genre à me fermer. Certains des jeunes Turcs de banlieue que je connais se sont fermés sur eux-mêmes, sur leur famille et ne cherchent pas à voir plus loin. Je n’aime pas cela. »

Ce qui est frappant chez les immigrés turcs, c’est le large réseau associatif qu’ils ont su tisser. Beaucoup de ces associations se sont construites sur la base des villes et villages d’origine des populations turques immigrées. Les parents d’Özge se rendent tous les week-ends dans l’association de leur village natal, qui se trouve à Garges-lès-Gonesse, dans le Val d’Oise. « Là-bas, ils retrouvent des amis qui viennent de la même région qu’eux. Ils mangent des spécialités turques, discutent, jouent aux cartes. Moi, j’y vais rarement mais mes parents y sont tous les week-ends », raconte Özge.

Le regard qu’ont ces jeunes sur l’immigration de leurs parents est douloureux. Zehra a « du mal à accepter leur échec, suite à leur incroyable effort ». « Il est très difficile de s’exprimer sur ce sujet, affirme Abdelaziz. Mes parents sont venus ici par souci économique. Mais je respecte les sacrifices qu’ils ont dû faire pour préparer un avenir meilleur à leurs enfants, en quittant leurs pays d’origine, leurs famille, leurs mode de vie, leur culture… C’est un sacrifice énorme, qu’il ne faut absolument pas oublier », poursuit-il, ému.

Quant à Özge, venue en France assez tard, elle se rappelle les difficultés qu’a éprouvées sa maman à son arrivée en France : « Les deux premiers mois, elle pleurait souvent. Mais c’est une femme forte. A chaque fois que c’était difficile pour mon frère et moi, elle nous disait de nous accrocher et surtout de réussir nos études. »

Zehra et Sarah envisagent de s’installer en Turquie. Une idéalisation de leur pays d’origine? En tout cas, c’est la preuve que les liens qui unissent les populations immigrées turques en France et la Turquie sont forts, au point que certains de ces jeunes décident d’y aller vivre. Özge, qui y a vécu jusqu’à 13 ans, et qui n’a pour l’instant pas pu y retourner, rêve du jour où elle retrournera au pays : « La première chose que je ferai, je respirerai un bon coup et je me dirai : enfin, j’y suis ! »

Nassira El Moaddem

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Chahuté par l’Action française, Michel Barnier vante l’Europe

La tête de liste UMP en l’Île-de-France aux élections européennes de juin tenait salon dans un lieu bobo de Paris. Promis, il ira faire campagne en banlieue aussi.

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La campagne des élections européennes a commencé. Difficile d’y croire : l’Europe, comme toujours, captive peu les Français. Pour une majorité d’entre eux, elle reste un truc machin chouette éloigné de leurs préoccupations quotidiennes, sphère de la technocratie et bouc-émissaire de leurs tracas. La faute à qui ? La faute à Bruxelles ! Michel Barnier était mercredi l’invité d’un débat organisé par le site Toute l’Europe et le journal gratuit 20Minutes, premier d’une série intitulée 6@27. La tête de liste UMP en l’Île-de-France a tenté pendant plus d’une heure et demie de souligner l’enjeu de ce prochain scrutin.

L’actuel ministre de l’agriculture et de la pêche est venu seul, sans Rachida Dati, numéro 2, qu’il nommera durant tout le débat par son prénom, cherchant à donner l’image d’un duo complice. « Rachida » est donc absente et peut-être ne tenait-elle pas à être de la partie, mais beaucoup dans la salle auraient sûrement souhaité l’interroger sur son engagement pour l’Europe.

En écoutant le ministre, je me rends compte de la chance que j’ai eue de bénéficier de cours sur l’Union européenne, sur les institutions bruxelloises, sur les grands principes communautaires. Je me mets à la place de celui ou celle qui ne maîtrise pas un vocabulaire souvent technique. Pour Michel Barnier, l’élection de juin est fondamentale: « Dans 60% des cas, on ne vote plus les lois tout seul chez soi mais avec les 26 autres pays de l’Union et en particulier au parlement européen », explique-t-il.

Au Café rouge, rue de Picardie, dans le 11e arrondissement, où se tient la rencontre, il règne une ambiance lumière tamisée pour clientèle bobo en quête de tranquillité. Nous sommes à l’étage. Il n’y a pas foule : en majorité, des cols blancs, europhiles convaincus qui échangent en petit comité sur les grands thèmes de l’Europe. Je vais dans mon coin attendre l’arrivée du ministre, qui se fait désirer : 45 minutes de retard.

Le voilà enfin. Frais, allure décontractée, bien habillé, bien coiffé. Première question, celle d’un homme qui s’était présenté à la candidature UMP pour les élections européennes et dont le nom n’a pas été retenu. « Vous avez pu au moins vous présenter, lui répond Michel Barnier un peu sèchement. On ne peut pas malheureusement prendre tout le monde, la liste ne compte que quelques noms. »

Michel Barnier dit aimer la polémique. Je lève la main, prête à dégainer ma question. Une charmante jeune fille me tend gentiment le micro, me suppliant de faire court. « Bonsoir, Nassira El Moaddem du Bondy Blog… » Léger silence, je regarde le visage interrogatif du ministre. Je me présente à nouveau. « Bondy Glob… », dit-il. « Non, Bondy Blog. » La salle rigole.

« Je me suis rendue sur votre site Internet pour en savoir plus sur votre programme, votre campagne, lui dis-je. J’ai vu que Madame Dati se rendait en banlieue, à Dugny, à Ermont pour cette campagne. Et vous, vous avez rencontré des jeunes à l’Assemblée aationale, des entrepreneurs à la Chambre de commerce et de l’industrie de Paris, et vous vous trouvez aujourd’hui dans un café parisien, somme toute des endroits assez confortables. Vous avez parlé de la difficulté de mobiliser les gens, notamment sur les thématiques européennes. Mais comment les intéresser si vous n’allez pas discuter avec tous les habitants d’Ile de France ? Quand irez-vous sur le terrain pour parler avec les gens de banlieue et d’ailleurs ? »

Applaudissement dans la salle. Michel Barnier semble un peu sur la défensive. « Vous savez, répond-il, j’ai l’intention d’aller dans les quartiers où je serai invité et peut-être même dans les quartiers où je ne serai pas invité durant cette campagne. Quand j’étais à la Commission européenne, et que je m’occupais des transports, je me suis rendu à Montfermeil, notamment pour le programme Urban. C’est d’ailleurs un des axes de mon programme de campagne pour ces européennes : développer les transports collectifs et financer ces projets par l’Europe. Une campagne, ça ne se fait pas sans aller voir les gens et moi j’aime bien aller voir les gens et discuter. J’irai discuter. Ne vous inquiétez pas, j’irai. » On sent que le thème des transports tient au cœur de la tête de liste UMP. Un bon thème pour rassembler, surtout en Ile-de-France où le sujet fait mouche.

La Turquie, maintenant, sujet sensible. Michel Barnier affirme son désaccord quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais lorsqu’il était le ministre des affaires étrangères de Jacques Chirac, de 2004 à 2005, il disait être pour. « Les avantages pour nous et pour la Turquie l’emportent sur les difficultés que nous pourrions rencontrer », avait-il déclaré en septembre 2004. Aujourd’hui, Michel Barnier fait machine arrière parce que, dit-il, « la France, à cause de cette question là et d’autres, a voté non (au référendum du 29 mai 2005) ». Rappelons que ce référendum portait sur l’adoption du Traité constitutionnel européen et non sur l’adhésion de la Turquie, mais que des partis politiques avaient agité la question turque pour s’opposer à l’objet soumis au vote.

Soudain, une petite bande de jeunes, blousons en cuir noir et cheveux gominés, s’énerve : « Barnier fumier ! Barnier fumier ! » crient-ils. Certes, on s’endormait un peu dans ce débat, mais de là à être réveillé de la sorte. La petite bande prend à partie le ministre, «qui a trahi les intérêts de la France. La démocratie a dit non à l’Europe, Europe trahison, la France est une nation. » Ces trublions déclinent enfin leur identité : « Action française ». Une bonne affaire pour le ministre qui, gardant son sang-froid, a répondu : « Si on suivait votre ligne, on serait aujourd’hui des sous-traitants de la Chine et des Etats-Unis. » Applauses dans la salle. Michel Barnier ne pouvait rêvé meilleure sortie.

Nassira El Moaddem

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Le marché où la crise est moins moche

Les Antillais se serrent la ceinture, les Maghrébins négocient les prix, Christophe brade ses poissons : vous êtes dans le « ventre » de Saint-Denis.

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Entre les marchés et les familles rebeus, c’est sans aucun doute une grande histoire d’amour. Gamine, je me souviens que ma mère me trimbalait dans les petits marchés de Sologne et de l’Orléanais. Quand pour la première fois, j’ai arpenté les marchés parisiens, je me suis dit que ceux que je fréquentais auparavant c’était de la rigolade en comparaison. Dans ma région d’origine, il a fallu attendre des années avant de voir arriver un boucher halal. Quand enfin il a pointé le bout de son nez, les parents se sont vite plaints du prix exorbitant de sa viande. Du coup, le boucher halal a vite été remplacé par un autre, puis un autre… Turn-over inédit dans la profession!

Pour les gens de province comme moi, les marchés d’Ile-de-France sont un grand spectacle. Mon préféré : sans hésitation, celui de Saint-Denis. Ça vaut toutes les représentations théâtrales du monde. Ça crie, ça bourdonne, ça pousse, ça s’agite. On s’y bouscule gentiment en s’excusant avec le sourire des jours tranquilles, on palabre sur le prix de la salade qui ne cesse de monter. Noirs, Arabes, Asiatiques, Blancs, tous se retrouvent chaque dimanche sur la place du marché de cette ville du 93. Une tour de Babel.

Un dimanche de ce mois de mars, je m’y suis rendue. J’avais laissé mon caddie à la maison pour écouter ce que ces gens avaient à dire. Arrivée sur la place du marché, j’avise les halles où vendeurs de fruits et légumes, bouchers, boulangers, épiciers, poissonniers et fromagers étalent leurs produits frais pour le bonheur de nos papilles alléchées. Je rencontre un couple, la trentaine, charcutiers artisanaux de profession.

Le marché où la crise est moins moche dans Café robusta -reportages Nassira_marche_saint_denis2_tL’épouse s’appelle Nadine. Elle me confie les difficultés qu’ils rencontrent ces derniers mois. « 90% de notre clientèle est antillaise, notamment guadeloupéenne, et on a ressenti durant la crise qui sévissait là-bas que les Antillais achetaient moins. Et puis, par rapport à la même période de l’an dernier, c’est clair qu’on ressent beaucoup la crise économique. Notre chiffre d’affaires a baissé de 20%. Les gens font attention à leur argent et achètent moins. On connaît d’autres commerçants qui ont les mêmes problèmes que nous. » Nadine a le sentiment d’être « abandonnée » : « Évidemment, on s’inquiète pour l’avenir. On a essayé de baisser les prix, mais les clients n’ont plus beaucoup d’argent. Tout le monde leur en prend. On donne de l’argent à tout-va aux grosses entreprises, aux banques, mais les petits commerçants, on n’en parle pas. »

Michel vend les pommes qu’il produit dans ses vergers du Val-d’Oise. Pour lui, les affaires n’ont jamais autant marché : « Nous vendons des produits de base à un prix très correct, donc la crise, moi, je ne connais pas. Tout dépend des produits que vous vendez. » C’est ce que me confirme Zora, qui propose des fruits et aliments exotiques : « Les clients, aujourd’hui, hésitent beaucoup sur ce qu’ils vont acheter. Ils mettent plus de temps à se décider et surtout ils attendent que les prix baissent. Et puis c’est vrai que les gens se rabattent sur les produits de base. » Et d’ajouter, un peu énervée : « Avant, on n’avait pas le choix, mais aujourd’hui, les gens se plaignent tout le temps et préfèrent mettre leur argent dans le dernier téléphone portable à la mode ! »

Pour Christophe, poissonnier souriant du marché dyonisien, les ventes se portent bien. Il avoue avoir dû diminuer les prix : « On n’est pas trop aimés de la corporation parce qu’on a décidé de casser nos prix de vente. Pour s’en sortir, on a été obligés de brader. Mais je peux me le permettre, parce que je travaille étroitement avec les premiers maillons de la chaîne et que j’achète mon poisson à un très bon prix. Tout le monde ne peut pas le faire. » Christophe me fait part du plaisir qu’il a à être ici chaque dimanche : « Les clients attendent que les prix chutent en fin de marché, et c’est normal. Mais il faut voir ceux qui font la queue dès 10 heures du matin et qui savent faire le marché. Et surtout les Maghrébins, qui sont mes meilleurs clients : ils reconnaissent les produits de qualité et savent négocier les prix. »

Il est midi, le marché ne désemplit pas. Les prix commencent à baisser sur les ardoises à craie des commerçants. Dans quelques minutes, les produits seront bradés pour écouler au maximum les stocks. « Moi, je viens toujours au marché vers cette heure-là, car je trouve des produits beaucoup moins chers et surtout frais », confie Monia, une étudiante de 22 ans. Je m’en vais rejoindre le métro quand je vois deux femmes âgées avec des caddies récupérés d’un supermarché, fouiller dans les cageots presque vides que les commerçants jettent sur les trottoirs. En ressortent quelques laitues et tomates fatiguées. Le marché n’a pas la même saveur pour tout le monde…

Nassira El Moaddem

Article paru sur le Bondy Blog : cliquez ici et repris en Une de l’Hebdo du Vendredi : cliquez ici
 

SOS jeune super-diplômée en détresse !

Hypokhâgne, khâgne, doctorante ès sciences politiques : Soraya dispose d’un solide bagage. Mais toujours pas d’emploi. Elle songe à s’expatrier.

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Martin Hirsch, Père Noël des temps modernes ? En tout cas, pour Yannick Miel, ce jeune diplômé qui s’est « vendu » sur le site internet Ebay, la provision de la hotte du haut commissaire à la jeunesse a été bonne. Il s’est ainsi vu offrir un CDD de quatre mois au sein d’une commission chargée de réfléchir sur l’intégration des jeunes diplômés. Eh oui ! Aujourd’hui, on est content avec peu : un CDD, ça ouvre les portes… Pour Soraya, 26 ans, brillante diplômée, et pour d’autres, l’avenir est plus sombre.

Lemonde.fr consacrait récemment un de ses articles aux jeunes, avec ce titre : « Les 16-25 ans, une génération qui a perdu foi en l’avenir ». Un billet qui en disait long sur les espoirs déçus d’une génération. Soraya, aujourd’hui doctorante en sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon, en sait quelque chose de la difficulté d’y arriver, même avec les meilleurs diplômes en poche.

Après son baccalauréat littéraire, Soraya s’oriente vers une classe préparatoire aux grandes écoles dans un lycée de Versailles ; hypokhâgne puis khâgne. C’est à l’Université de Tours qu’elle poursuit son parcours universitaire : deug, licence, enfin maîtrise de philosophie politique qu’elle obtient avec la mention « très bien ». Elle sort major de promotion. Avec tout cela, elle trouve même le temps d’obtenir un certificat d’études européennes, une licence d’administration publique et un master « droits de l’homme et droit international humanitaire ».

Puis Soraya se lance dans un doctorat en sciences politiques. Des études onéreuses qui l’ont obligé à travailler pour pouvoir les financer : « En dépit des sacrifices de la famille et même si l’on bénéficie d’une bourse quelque temps, les études, surtout quand elles durent pendant 10 ans après le bac comme c’est le cas pour moi, sont très coûteuses. Et pour peu qu’on ait le malheur de se montrer plus ambitieux encore, il y a aussi à payer les frais liés aux préparations aux concours et aux grandes écoles que l’on suit en pensant – à tort ou à raison – que c’est un plus pour son avenir et que tôt ou tard ça portera ses fruits… »

Tour à tour, Soraya a été animatrice en centre aéré, accompagnatrice scolaire, hôtesse, réceptionniste, secrétaire, agent commerciale, serveuse, surveillante d’examen, organisatrice de conférences ou opératrice de saisie informatique. Mais aussi : vacataire au lycée ou chargée de cours à l’Université.

Ambitieuse et pugnace, Soraya, malgré les difficultés qu’elle rencontre pour trouver un emploi à la hauteur de son talent, garde un peu d’espoir : « Je suis désemparée par la situation mais pas découragée pour autant. J’ai cette désagréable impression d’avoir tellement redoublé d’effort durant toutes ces années, de m’être dépassée, d’avoir multiplié les formations afin d’être armée pour la vie active, d’avoir cherché à me constituer un bagage solide, pour me retrouver finalement dans l’impasse. Néanmoins, cela n’entame pas ma persévérance et ma volonté de réussir. »

C’est dans le domaine des droits de l’homme ou dans celui de la diplomatie et des relations internationales que Soraya souhaite travailler. Et pour cela, elle a empilé les stages et autres missions : attachée parlementaire d’une sénatrice, stagiaire aux Nations Unies, à Genève puis à New-York (emploi non rémunéré) et assistante d’ambassadeur au ministère des affaires étrangères à Paris. Soraya ne compte plus les candidatures qu’elle envoie : « J’ai accumulé des centaines de demandes et de candidatures ; dans les réponses on ne tarit pas d’éloges quant à mon profil mais au final, la réponse est immanquablement la même : négative. »

Soraya ne veut pas s’apitoyer sur son sort. Pour elle, pas question de s’arrêter sur d’éventuelles discriminations quant à ses origines : « Je pense que c’est une réalité, mais une réalité à dépasser. C’est à double tranchant, ça peut permettre d’identifier l’une des sources du problème mais en même temps on peut rapidement verser dans la victimisation exacerbée. »

Tenter sa chance ailleurs ? Soraya y pense de plus en plus: « J’aurais aimé trouver ma voie en France. Mais dans l’éventualité où la situation continuerait à se dégrader, je pense effectivement à partir, car là ce n’est pas viable et ça devient insupportable. Je pense notamment à la possibilité de partir dans les pays anglo-saxons, voire en Suisse ou dans les pays du Golfe. »

Fatiguée de toute cette énergie dépensée sans y voir une issue concrète, Soraya souligne que son cas n’est pas « isolé ». « C’est alarmant, dit-elle, beaucoup de jeunes diplômés vivent la même situation que moi. Les exigences augmentent : on nous demande d’être à la fois jeunes, très diplômés et très expérimentés. Il y a quelque chose de contradictoire dans tout cela : on exige de nous de l’expérience sans nous donner l’opportunité de l’acquérir, c’est un véritable cercle vicieux. »

Nassira El Moaddem

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Hüseyin, fier de sa langue, de sa religion, de ses enfants

TÊTES DE TURCS (3/3). Ce commerçant a fait une demande de naturalisation pour lui et ses deux fils. Refusée. Il compte retourner s’installer dans son pays.

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Hüseyin, 60 ans, est propriétaire d’une épicerie dans le quartier turc de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Assis sur sa chaise derrière sa caisse, il me reçoit gentiment. Son français est approximatif mais il est content lorsque je me présente à lui en turc. Originaire de Bursa, ville située à environ 200 kilomètres d’Istanbul, Hüseyin est arrivé en France en 1972. Avant de s’installer en région parisienne, Hüseyin a vécu pendant quinze ans à Vendôme, dans le Loir-et-Cher : « C’était calme, là-bas. Pour le travail, il n’y avait pas grand-chose mais on était tranquille. Moi, je travaillais comme ouvrier à l’usine De Dietrich, mais j’ai eu un accident de travail et je me suis fait opérer deux fois dans le dos. J’ai dû arrêter de travailler à l’usine. »

Hüseyin a quatre enfants, trois filles et un garçon. Tous ont fait des études à l’université et je sens la fierté qu’il a à me parler d’eux, notamment de son cadet, devenu ingénieur en informatique : « Tous mes enfants ont fait des études. Une de mes filles a fait Langues étrangères appliquées à la fac. » Hüseyin rentre en Turquie tous les deux ans et y reste à chaque fois un mois un et demi. Il compte y retourner définitivement dans les prochaines années : « Je serai bientôt à la retraite. J’ai 60 ans et je pense m’installer en Turquie. Mais si j’y vais, il faudra que je bouge, que je visite les pays, que je fasse des activités, que je monte des projets. Je ne pourrai pas rester sans rien faire. »

Pour Hüseyin, sa culture turque d’origine et sa religion sont essentielles : « Nous sommes musulmans et l’islam est important dans nos vies. Moi, tous les vendredi après-midi, à l’heure de la grande prière, je ferme le magasin et je me rends dans une des mosquées du Faubourg-Saint-Denis. Il y a le choix ici : mosquée turque, kurde, pakistanaise, arabe. Mes enfants aussi font la prière. » Et en famille, quelle langue parle-t-on ? « Mes enfants parlent turc avec moi. Ils le parlent couramment, d’ailleurs, mais entre eux, ils parlent français. »

Hüseyin, qui a demandé une naturalisation française à deux reprises mais sans succès, ressent une certaine amertume : « Même la demande de deux de mes enfants qui ne sont pas nés ici mais qui y sont depuis tout petits, n’a pas été acceptée ; je ne referai pas une autre demande. S’ils ne veulent pas de moi, pourquoi je redemanderais ? » Hüseyin se plaint d’une baisse de fréquentation de son épicerie : « Ceux qui viennent sont quelques clients fidèles mais c’est difficile depuis quelques années. Avant, on travaillait bien, il y avait même la queue dans mon magasin. Mais aujourd’hui, si je trouve un acheteur pour reprendre la boutique, je la vends. » Sage, Hüseyin conclut : « Mais il y a toujours pire que nous, el hamdoulilah. »

Nassira el Moaddem

Articles précédents de la série :
Les-turcs-existent-nous-les-avons-rencontres
A-force-de-travail-je-sais-que-j-y-arriverai

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« A force de travail, je sais que j’y arriverai »

TÊTES DE TURCS (2/3). Mère d’un fils de 3 ans, divorcée, Dilek a trouvé de l’embauche dans une imprimerie. Son leitmotiv : être indépendante.

 -- Cliquez pour voir l'image en entierDans l’une des ruelles perpendiculaires à la rue du Faubourg-Saint-Denis, j’entre dans une petite imprimerie pour y rencontrer Dilek. Cette jeune femme de 26 ans fait partie de la communauté alévie*. C’est son père, travailleur immigré depuis 1984 en France, qui la fera venir avec sa mère en 1991. Divorcée depuis peu, maman d’un enfant de 3 ans atteint d’une maladie grave, Dilek ne veut pas s’apitoyer sur son sort et fait du courage et du travail deux vertus inconditionnelles de la réussite.

« C’est vrai que c’est très dur pour une femme, divorcée qui plus est. Et j’ai vécu beaucoup de choses difficiles. Mais je suis une femme battante. Après mon divorce, je me suis rendue compte que mon ex-mari m’avait laissé quelques dettes. Mais finalement, tout cela m’a donné de la force pour avancer. Aujourd’hui, c’est moi qui paye le loyer de mes parents, leur facture, en plus de tous mes frais. » Les cheveux coupés courts, habile dans son bleu de travail tâché de cambouis, Dilek s’affaire à faire tourner sa machine.

Elle me raconte comment elle s’est retrouvée dans cet atelier : « Je n’ai pas fait d’études. Je n’ai qu’un CAP pressing. Je suis une pure autodidacte. Avec mon ex-mari, j’avais monté un restaurant de gastronomie turque, mais j’ai dû le vendre pour faire face à mes dettes. Ensuite, j’ai été responsable d’une société de téléphonie mobile, mais j’en avais marre d’être derrière un bureau, je m’ennuyais. J’avais besoin de bouger, de travailler manuellement. Cela fait trois semaines que je travaille ici et je me sens bien. »

Qu’est ce que cela lui fait de travailler dans un univers d’hommes ? « Il faut se battre et se protéger en permanence, faire attention à ce que l’on dit. Mais j’ai la chance d’avoir un patron ouvert d’esprit. » Je l’écoute parler avec ses collègues, tous d’origine turque. Dilek jongle en permanence entre les mots turcs et français, à un rythme impressionnant. Dilek est très attachée à sa culture d’origine : « Je me considère avant tout comme une turque alévie. J’ai besoin de ma culture d’origine, de mes racines pour aller de l’avant. Avec mon fils par exemple, je ne parle que turc. Il apprendra le français à l’école. Je veux qu’il garde lui aussi sa langue et sa culture d’origine, c’est important pour moi. »

Pour Dilek, décidément, il n’y a que le travail qui compte : « Tout s’apprend dans la vie. A force de travail, je sais que j’y arriverai. J’ai confiance en moi et surtout je n’aime pas être dépendante de quelqu’un. La semaine, je travaille dans l’imprimerie et le week-end, je travaille comme photographe. Ça me permet d’être indépendante et de subvenir aux besoins de ma famille. Incha’allah, je sais que j’y arriverai. »

Nassira el Moaddem

*Alévisme : branche de l’islam turc issu du chiisme.

Photo : Nassira El Moaddem

Précédent article de la série : Les Turcs existent, nous les avons rencontrés paru sur le long Bondy Blog

Les Turcs existent, nous les avons rencontrés

TÊTES DE TURCS (1/3) Dans les ruelles du Faubourg-Saint-Denis, le quartier turc de Paris. Premier de trois portraits : Emin. « Je me considère avant tout comme français. »

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Lorsque je pense aux Turcs de France, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce portrait de ce grand monsieur moustachu, à l’élégant chapeau posé sur la tête, vêtu d’un manteau de laine vert, aux traits fins et aux yeux bleus pénétrants. Le portrait de ce monsieur que je voyais tous les mercredis matins, perché en haut d’une armoire de notre classe d’arabe dans ma Sologne natale, je le reverrai à Istanbul des années plus tard, lors de mon séjour académique sur les rives du Bosphore. C’était celui de Mustafa Kemal Atatürk.

Car cette salle de classe que l’on utilisait pour nos cours d’arabe, dispensés par un professeur marocain envoyé par le royaume chérifien, était elle aussi fréquentée par nos camarades turcs qui y recevaient, un peu plus tard dans la journée, les cours de leur langue maternelle. Cette salle, qui se situait dans un préfabriqué, où l’hiver, disons-le, nous nous « gelions les miches », m’a marquée à vie. Chaque mercredi matin, les lettres calligraphiques arabes côtoyaient sur le tableau noir l’alphabet turc. Je me demandais toujours comment une langue qui paraissait à l’oreille si compliquée et qui avait l’air de ressembler à celle de nos parents, pouvait s’écrire simplement en lettres latines ? A l’image des deux épiceries du quartier, arabe et turque, ces deux cultures dans cette salle de classe cohabitaient tranquillement.

Malgré la méconnaissance que l’on a, en France, de l’identité des immigrés turcs, ceux-là alimentent, c’est le cas de le dire, depuis longtemps, notre quotidien : qui n’a pas été sauvé à 23 heures par l’ « ekmek » (pain en turc) de l’épicier du quartier ? Qui ne s’est pas goinfré, en sortant de boîte, d’un adana kebab au goût délicieusement épicé ? Les communautés turques installées en France ne se réduisent bien sûr pas à ces aspects coupe-faim. Les Turcs, ce sont aussi, la confection, le bâtiment, l’investissement immobilier, des PME et un réseau associatif extrêmement dense.

Vendredi 20 février, je décide d’aller interroger quelques turcs sur leur vie à Paris, leur attachement à leurs origines et leurs aspirations. Je saute dans le bus numéro 47, direction le quartier turc de la capitale, rue du Faubourg-Saint-Denis. Dans le transport, j’aperçois un homme, la quarantaine à peine, lisant le plus populaire des journaux turcs, Hürriyet, « liberté » en turc. Je m’approche de lui et lui demande s’il accepterait de répondre à mes questions pour un article sur les immigrés turcs à Paris.

D’entrée de jeu, Emin, qui n’a pas souhaité être pris en photo, annonce la couleur : « Je ne suis pas turc, je suis kurde », lance-t-il tout fier. Originaire de Mardin, ville du sud-est turc, arrivé en 1987 après avoir passé une douzaine de jours en transit en Italie, Emin me raconte son arrivée en France : « J’avais 18 ans, c’était la première fois que je quittais mon pays, que je venais en Europe. Je ne parlais que le turc et je n’avais que 3500 francs en poche, dont le tiers a servi à payer le passeur. » Une fois à Paris, Emin demande le statut de réfugié politique. Au bout de six mois, il est régularisé et s’installe doucement: « J’avais trouvé une place dans un foyer à Gonesse, dans le 95. J’y suis resté deux ans. Je vivais avec des Turcs, des Kurdes, des Arabes. On s’entendait très bien. Et j’ai trouvé du travail assez facilement dans la confection et plus tard dans le bâtiment. »

Lorsque je lui demande de quelle nationalité il se sent, Emin répond sans hésitation : « Je me considère avant tout comme un Français. J’adore la France. Quand je rentre en Turquie en vacances, la France me manque très vite. Et puis ici, je me sens libre. Là-bas, il y a des choses dont on ne peut parler, comme exprimer notre identité kurde. » Aujourd’hui, Emin, marié à une Française d’origine kabyle, est gérant de café dans le quartier de la Gare de l’Est, une réussite dont il mesure le parcours difficile : « Ce n’était pas facile pour moi. J’ai dû me battre, économisé de l’argent pendant des années. Mais c’est une caractéristique des Kurdes et des Turcs : nous avons besoin d’avoir des responsabilités, de prendre des risques et de nous battre pour cela. Aujourd’hui, beaucoup ont monté leur affaire dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment ou le tourisme. »

Si Emin se sent français à part entière, il garde tout de même des liens avec ses origines : « Je reste proche de mes racines, car ici, on peut facilement les perdre. On se retrouve à l’occasion du Bayram*, durant les fêtes kurdes mais aussi à Noël. A la maison, on fait le sapin car je ne veux pas que mes enfants soient différents de leurs camarades. » Je l’interroge sur la candidature turque à l’Union européenne : « Pour moi, la Turquie est déjà européenne. Si l’Union n’en veut pas, c’est que la Turquie est un pays musulman et qu’elle deviendrait, une fois entrée, le deuxième plus grand pays d’Europe. C’est dommage, car du point de vue stratégique, la Turquie serait un avantage pour l’Europe. » Et que pense-t-il de la très faible attention médiatique portée aux Turcs en France ? « Les communautés turques ne sont arrivées que récemment, alors que les Arabes, par exemple, en sont à la troisième voire à la quatrième génération, répond-il. Il faut encore du temps je pense. »

Nassira el Moaddem

*Bayram: fête de l’Aïd en turc.

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La France snobe la Turquie

Salon du livre, saison culturelle en France, la Turquie essuie une série de déconvenues pour 2010. De quoi ajouter aux crispations entre les deux pays.

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C’est officiel. La Turquie ne sera pas invitée d’honneur au Salon du Livre de Paris 2010. Celle-ci devait succéder au Mexique, dont la littérature sera mise en avant pour cette édition 2009. Surtout, la Turquie dans ce qu’elle a de plus officiel, devait clore la saison culturelle turque en France, qui devrait commencer en juillet prochain. La nouvelle s’est très vite répandue sur le net, après un premier article de quelques lignes, mis en ligne sur l’Express.fr le 1er février. Les blogs et les sites sur la toile, qui ont relayé la nouvelle, ont été inondés de commentaires en réaction à l’information.

Preuve en est le blog de Pierre Assouline, « La république des livres » qui, à la suite d’un billet de son auteur sur la question, a recueilli à ce jour pas moins de 270 commentaires contre 150 en moyenne. C’est que la nouvelle enflamme les esprits des turcophiles convaincus, qui voient là une manifestation supplémentaire de la détérioration des relations franco-turques.

Aylin, une étudiante parisienne d’origine turque, regrette « une forme de mépris de la France envers la Turquie ». Et d’ajouter, en colère : « C’est comme le choix d’une « saison culturelle » au rabais tandis que d’autres pays ont le droit à une année entière. » Le Salon du Livre voudrait-il éviter de voir son événement annuel se transformer en arène politique comme ce fut le cas à la Foire du livre de Francfort, où la Turquie était invitée d’honneur en octobre 2008 ? Ou bien a-t-on voulu minimiser les risques, après un houleux Salon du Livre 2008 qui avait pour invité d’honneur Israël, ou après les récents accrochages turco-israéliens auxquels le premier ministre turc Erdogan a donné un éclat particulier à Davos ?

Quoi qu’il en soit, les organisateurs du Salon du livre, que nous avons contactés, réfutent la dimension politique d’une telle décision : « Pour 2010, nous avons fait le choix de ne pas inviter de pays d’honneur. Ceci n’a rien à voir avec la Turquie car nous avons décidé de célébrer notre trentième anniversaire. Nous sommes en contact avec les autorités turques pour réfléchir à donner une autre visibilité pour la Turquie au Salon du livre 2010. »

Ce qui est sûr, c’est que cette décision ne va pas améliorer des relations franco-turques déjà tendues. Pour Faruk Bilici, enseignant-chercheur au département de turc de l’INALCO* : « L’invitation d’Israël en 2008, puis l’invitation de la Turquie au salon du livre de Francfort ont beaucoup aidé les indécis, peut-être d’ailleurs les lobbys turcophobes, à se convaincre qu’il ne fallait pas inviter ce pays, qui tente maintenant de le faire payer par des retards liés aux projets pour la saison turque. Autrement dit, ce n’est pas un facteur, mais plusieurs facteurs qui ont contribué à l’annulation de cette invitation, le mauvais climat sur les relations franco-turques en étant un. (…) Quel dommage que cela tombe juste au moment où la Turquie devait être invitée. En tout cas, c’est ainsi que les Turcs l’ont ressenti. »

S’ajoute à ce contexte la suppression de la rédaction turque à RFI, faute d’audience (comme cela est arrivé à cinq autres rédactions en langue étrangère), et dont la langue, d’après les explications de la direction de la radio francophone mondiale, ne correspond plus « aux évolutions géopolitiques ». Des pétitions sont d’ailleurs diffusées en ligne pour s’opposer à cette suppression.

Une autre affaire a également fait grand bruit sur le Web ces derniers mois. Celle de la menace d’une disparition de l’IFEA, Institut français d’études anatoliennes, situé à Istanbul. Le centre de recherches, qui relève du quai d’Orsay et du CNRS a lui aussi fait l’objet d’une pétition diffusée sur la toile. Ce à quoi l’ambassade de France à Ankara a répliqué par un communiqué où elle tente de rassurer en soulignant le caractère « irremplaçable de l’IFEA comme plate-forme de dialogue entre chercheurs turcs et français » et rappelle « que le démantèlement du centre de recherches n’a jamais été question malgré la réforme en cours ».

Que les turcophiles se rassurent. Les projets d’Istanbul, Capitale culturelle européenne 2010, vont bon train. Un groupe sur le réseau social Facebook a d’ailleurs été créé, rassemblant plus de 1120 membres qui s’enthousiasment des festivités à venir. Au menu, expositions, concerts et l’intervention des plus grands architectes au monde comme Rem Koolhas ou Norman Foster, pour ce qui est considéré, comme la plus belle des plates-formes culturelles, politiques et économiques que la Turquie n’ait jamais eues.

Nassira El Moaddem

*INALCO : Institut National des Langues et des Civilisations Orientales

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« On est là pour apprendre, l’université n’est pas une entreprise »

dcfc0039.jpgL’ambiance est particulière à l’Université Paris 8 de Saint-Denis, en ce mercredi 11 février. L’entrée du bâtiment, décorée de banderoles en tout genre, annonce la couleur : « Université en grève ». En s’engouffrant dans les locaux, on croise certains professeurs, brassard blanc autour du bras, des étudiants distribuant des tracts, et les stands de quelques syndicats de gauche. Jusqu’ici, rien d’étonnant pour une université en grève. Pourtant, les bâtiments ne sont pas déserts. Car ce jour-là, c’est opération séduction pour Paris VIII qui ouvre ses portes aux futurs étudiants. Au programme : présentation de l’université en amphi, discussions sur les différentes filières en comité restreint et échanges avec professeurs et étudiants tuteurs.

Je me rends à la réunion. Le président de l’université, un trentenaire bien dans ses pompes, dresse un tableau enchanté de son établissement : plein d’associations, des activités sportives à tout va, des filières en veux-tu en voilà, des professeurs ultra-compétents et des partenariats avec le monde entier pour des étudiants en quête d’ailleurs. La description fait rêver. Je regarde autour de moi : l’amphi est archiplein et les jeunes gens, assis sur leur siège, écoutent attentivement les discours des intervenants. Tout semble beau et gentil, mais dans les couloirs, dans le hall de l’université, les étudiants mobilisés s’inquiètent pour leur avenir.

Le lendemain c’est un tout autre son de cloches. Je me rends à l’assemblée générale, AG pour les habitués. Des étudiants, professeurs et personnel en grève doivent décider de reconduire ou non leur mouvement. Dès 11h30, le bâtiment C est réquisitionné. Des chaises sont disposées dans le hall d’entrée mais en nombre insuffisant : plusieurs personnes s’assoient les pieds en tailleur à même le sol ou restent debout. Escaliers et passerelles sont investis faute de place. Un micro est à disposition pour les différentes interventions. L’ambiance s’annonce festive : des étudiants et des professeurs se sont improvisés chanteurs de rock en parodiant la célèbre chanson des Rita Mitsouko « Andie », rebaptisée « Valérie » et destinée à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse.

Depuis fin janvier, les enseignants-chercheurs de l’Université Paris 8, réunis au sein de la Coordination nationale, mènent une fronde contre la ministre. Objectif : la faire plier sur la loi de modernisation des universités, la LRU et sur le décret qui envisage de réformer le statut des enseignants-chercheurs. Tout à tour, enseignants-chercheurs et étudiants en colère, prennent le micro pour donner de la voix, proposer de nouvelles actions, faire part de leur crainte, et sensibiliser les plus dubitatifs à leur cause. Derrière eux, un grand tableau blanc où quelques étudiants sont chargés de noter au fur et à mesure les propositions d’action et de mobilisation retenues par l’assemblée : rassemblements, boycott de la bibliothèque universitaire, manifestations…

Dans le flot d’interventions, celle d’un professeur de philosophie marque les esprits : il s’en prend à « un système politique qui, depuis de longues années déjà, bafoue l’expression ». Emu et déchaîné, il poursuit : « L’université n’est pas uniquement un endroit où on acquiert des connaissances, mais est surtout un lieu où l’on donne un sens humain dans une société de merde ! » Et de clore son discours ainsi : « Non à la merde anti-culturelle ! » La salle jubile et applaudit le professeur. Quelques minutes suffisent à l’AG pour décider de la reconduction de la grève jusqu’à la prochaine… AG.

Je décide d’en savoir un peu plus sur les motivations des étudiants. Je rencontre Julien Messemer, 24 ans, étudiant en deuxième année de licence de théâtre et mobilisé contre les projets de réforme de l’université. Il me fait part de ses doutes quant au bien fondé de la réforme : « Personnellement, je me rends compte qu’au fur et à mesure des réformes, il y a une véritable dégradation de l’état d’esprit de l’Université. Par exemple, dans notre département, il y a des cours qui ont disparu et d’autres qui seront amenés à être supprimés. Quand on écoute les témoignages d’enseignants âgés, il y a beaucoup de choses qui évoluent et pas dans le bon sens. Le danger c’est que des filières comme la mienne, jugées moins rentables, disparaissent. Il faut se battre pour continuer à pouvoir créer, s’exprimer. »

Interrogé sur le caractère inévitable des réformes, l’étudiant répond : « Nous faisons des grèves construites. Avant, c’était plus du gueulage. Désormais, on construit, car il y a une réelle envie de changer les choses. Il y a des cours alternatifs, on débat avec les professeurs d’autres propositions… » Et de poursuivre, inquiet : « Aujourd’hui, ce qui tend à disparaître, c’est toute la réflexion autour de la création. Si on est dénué d’esprit créatif, il n’y a plus de raison d’être. La mondialisation, ça peut être aussi ceci : des échanges humains, une expression libre. » Julien, sévère, critique l’incompétence des décideurs : « La seule chose dont je me rende compte, c’est qu’en haut, ils ne connaissent pas le sujet. Ils décident des réformes à faire mais ils ne savent pas de quoi ils parlent, ce n’est pas logique par exemple de vouloir dissocier l’enseignement de la recherche. »

Julien est pessimiste : « Mon avenir ? C’est une bonne question : cela dépendra de l’avenir de l’université. On est là pour apprendre. L’université n’est pas une entreprise. Mais si elle le devient, on devra répondre alors à une offre de marché. Et ça fait peur… »

Nassira El Moaddem

(Photo : Entrée côté gare de l’Université Paris VIII/Nassira El Moaddem )

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« Making of » du terrorisme islamique

Projeté à Paris dans le cadre du « Maghreb des films », le long-métrage du Tunisien Nouri Bouzid montre la transformation d’un jeune en djihadiste.

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« Les 3 Luxembourg », rue Monsieur Le Prince, dans le 6e à Paris. Le soir. L’équipe règle les derniers problèmes techniques. Une trentaine de spectateurs s’impatientent devant le guichet. Dehors, les fumeurs écrasent leur mégot avant de rejoindre le cinéma. La bobine du film est prête à être déroulée. Les cinéphiles prennent place dans la salle aux fauteuils de velours bleu. Silence ! « Making-of », long-métrage projeté à l’occasion de cette première édition du « Maghreb des Films » est signé du réalisateur tunisien Nouri Bouzid.

Son film, primé d’un Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage, se veut engagé. L’histoire se passe à Tunis en 2003, durant l’invasion militaire de l’Iraq par les Etats-Unis. Avec sa bande de copains, Bahta, jeune homme fougueux et insouciant, met l’ambiance dans les rues de la ville, à coups de graffitis et de vibrations hip-hop. Sanguin et sans limite, Bahta est animé par trois choses : la danse, le rêve de partir en Europe et Souad, sa petite amie.

Amusant la galerie de ses aventures quotidiennes, il est en permanence dans le collimateur de la police locale : vol en tous genres, règlements de comptes, petits trafics… Son désir de « brûler la mer » s’oppose au renforcement des mesures anti-clandestins prises en Europe et à la peur suscitée par l’islam après les attentats du 11 Septembre. Dans les cafés de la ville, la population s’émeut du sort de Bagdad, tombé aux mains des Américains. Bahta, lui, refuse de jouer au spectateur et se rebelle contre une société qu’il juge lâche parce qu’elle ne se révolte pas.

« Moi je suis un homme », crie-t-il dans les rues de la capitale. Mais c’est surtout contre une société qui ne lui donne pas sa chance, contre un futur sans horizon qu’il s’élève. Et comme un affront à l’autorité qu’il ne supporte pas, Bahta va revêtir quelques instants l’uniforme de son cousin policier. Ainsi accoutré, il se donne en spectacle dans un café, se moque des institutions. Bahta, artiste dans l’âme, a besoin de l’attention des autres.

L’absence d’horizon, l’impossibilité de réaliser ses rêves le mènent, lentement, dans les bras d’un petit groupe d’islamistes, qui repèrent chez Bahta témérité et désespoir. Le chef du groupe, un marbrier, le prend sous son aile, remplaçant un père absent, avec qui Bahta ne communique pas. Le chef lui transmet le goût de son art, le considère comme son propre fils. Bahta, malgré les doutes qui le taraudent, est progressivement transformé en petit soldat de l’intégrisme et de la terreur. Au point qu’il fait mal à ceux qu’il aime. Pour autant, il ne croit pas vraiment en ses actes ni dans les messages proférés par les islamistes.

Le film, c’est un plus, ne baigne pas dans la nostalgie arabe, travers que l’on retrouve dans bon nombre de films maghrébins contemporains. Cette scène où l’on voit les Tunisois s’émouvoir, assis sur leur chaise, du sort réservé à Bagdad, est une façon de dénoncer la sempiternelle lamentation des Arabes, prisonniers d’une idéologie nationaliste dépassée. Ce long-métrage a le mérite de prendre à bras-le-corps des thèmes majeurs des sociétés maghrébines : la soif d’immigration des jeunes, la place de la religion, la femme, la violence… Le rythme du film est à l’image du développement psychologique de Bahta : rapide au début, plus lent par la suite, lorsque le personnage principal, désespéré, entre en contact avec les islamistes.

Le jeu des acteurs est puissant et fin. Lotfi Abdelli, sacré meilleur acteur aux JCC de Carthage, campe remarquablement Bahta. On regrette pourtant de ne pas en savoir plus sur les personnalités des islamistes, qui restent prisonniers d’une image un peu trop stéréotypée. Ainsi ce danseur choisi pour cible par les islamistes, installe le film dans une opposition réductrice entre, d’une part, la modernité et la liberté du danseur et, de l’autre, la tradition et l’obscurantisme de l’islamiste.

L’une des originalités du film réside dans les trois interruptions, volontaires et de quelques minutes, où le réalisateur et l’acteur, et non pas le personnage de Batha, s’interrogent, et s’engueulent, sur la religion et l’islamisme. Le débat au terme de la projection est intense comme les thèmes traités dans le film. Marianne, une spectatrice interrogée à la sortie du cinéma, confie ses impressions : « J’ai beaucoup aimé. C’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui traitent de l’islamisme, du terrorisme, mais là, on nous donne des clés pour comprendre. C’est un sujet que je connais. Ça me donne envie de pleurer, de crier. C’est un film qui, certes, joue sur l’émotion mais qui, en même temps, invite à réfléchir à toutes ces questions. »

Nassira El Moaddem

(Photo : Devant le cinéma « Les 3 Luxembourg », le soir de la projection de « Making of »/Nassira El Moaddem)

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La Place d’Italie aux couleurs des livres maghrébins

Samedi 7 et dimanche 8 février 2009 s’est tenue à la Mairie du XIII ème arrondissement la 15ème édition du Maghreb des livres. Un événement littéraire qui a réuni les amoureux des belles lettres maghrébines.

dcfc02311.jpgIl est presque 13 heures et les couloirs de la mairie du XIIIème arrondissement sont pleins à craquer. En passant près du Café Maure, les odeurs de thé à la menthe, de fleur d’oranger et de « msemen* » titillent les narines des visiteurs. Il y a à peine une semaine la place d’Italie résonnait aux chants et instruments asiatiques à l’occasion du Nouvel an chinois. Ce week-end, c’est au tour des pays d’Afrique du Nord d’être à l’honneur pour la 15ème édition du Maghreb des livres.

Le Maroc à l’honneur

Créé par l’association « Coup de Soleil », présidée par Georges Morin, Conseiller délégué aux coopérations méditerranéennes à la ville de Gières, près de Grenoble, le salon se veut un rendez-vous incontournable pour les amoureux de littérature nord-africaine et franco-maghrébine. Tous les ans, un pays est à l’honneur. Pour cette édition, place à la littérature marocaine avec des auteurs comme Tahar Benjelloun, Maati Kabbal ou encore Kadiri Abdeslam. Malgré le déménagement à la Mairie du XIIIème, pour cause de travaux dans la salle des fêtes de l’Hôtel de ville, l’ambiance est au rendez-vous. Autour d’étalages de livres à pertes de vue, tables rondes, remise de prix, dédicaces, hommages se succèdent dans une atmosphère studieuse mais néanmoins bon enfant.

La littérature maghrébine, en manque de reconnaissance?

Pour Azouz Beggag, rencontré au hasard des allées du forum, « c’est la chaleur du Maghreb qui réchauffe ici alors que Paris est sous la neige et la pluie »! L’ancien ministre se réjouit « de l’ambiance fraternelle qui réunit les pays du Maghreb ». « C’est ça l’Union Pour la Méditerranée « lance-t-il enjoué! Et d’ajouter : « Ce sont ce genre d’ initiatives au quotidien qui donnent un sens pratique et visible et qu’il faut encourager ! » Interrogé sur un éventuel manque de reconnaissance de la littérature franco-maghrébine par les professionnels, l’auteur du Gône du Chabaa répond sans détour : « Je suis de ceux qui pensent que le livre de Yasmina Khadra, « Ce que le jour doit à la nuit », aurait largement mérité un prix! ». Selon lui, un travail reste à faire au niveau des jurys littéraires, encore peu ouverts aux autres sensibilités.

Invité au salon à dédicacer ses derniers livres, l’ancien ministre des Affaires Étrangères, Hubert Védrine, confie l’enthousiasme qu’il éprouve à participer à cette manifestation : « Je suis venu avec plaisir. C’est une rencontre importante. La littérature maghrébine, je la trouve très puissante. Elle apporte quelque chose d’original à la littérature francophone ».

Le talentueux écrivain algérien, Yasmina Khadra, sagement assis, multiplie les autographes et écoute tranquillement les réactions de ses lecteurs. Celui qui est considéré comme l’un des meilleurs auteurs de langue française, appelle « à se battre pour que le livre du Maghreb recouvre sa place ».

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Il voit son écriture comme « un élan vers les autres » et se définit comme « un écrivain totalement algérien » regrettant le désintérêt « des Arabes pour leurs propres auteurs »(…) « J’étais à Dubaï et là-bas on ne savait même pas qui j’ étais alors que je suis un des auteurs arabes les plus lus au monde. C’est une nation qui relève du folklore plus que de la culture », confie-t-il un peu énervé. A la question « Ressentez-vous une certaine frustration à ne pas recevoir de grands prix? », Yasmina Khadra répond, sourire aux lèvres : « Citez-moi un seul prix Goncourt qui soit de renommée international! », avant de s’enfuir, pressé.

Prochain rendez-vous: Le Maghreb des films

Jeunes, moins jeunes, familles, amis, parisiens, de Province, quelques 4 000 visiteurs sont attendus pour ce week-end littéraire. Et dans une semaine, place au 1er Maghreb des Films Paris-Banlieue, qui, dans le même esprit, espère attirer autant de curieux et ouvrir les portes d’un cinéma maghrébin en plein renouveau. Si 2009 est l’année du buffle, ce mois de février sera sans aucun doute placé sous le signe du Maghreb.

Nassira El Moaddem

(Photos : Yasmina Khadra dédicaçant un de ses romans. Plus haut : lectrice au Maghreb des Livres/ Nassira El Moaddem)

* crèpe feuilletée d’Afrique du NordArticle paru sur le Bondy Blog : cliquez ici

Les fauves du ring au Cirque d’Hiver

Hier soir, je me fais embarquer par mon ami Saïd, de passage à Paris pour le boulot, dans une soirée particulière. Said est éducateur sportif à la Mairie de Salon de Provence. Un passionné de boxe, sillonnant toute l’année l’ Hexagone avec ses poulains. Il me tend une invitation pour un gala de boxe au Cirque d’ Hiver. Qui n’a pas rêvé de franchir la porte du plus grand chapiteau du monde? Je m’ y rends avec une certaine excitation et pendant le trajet en métro, quelques souvenirs me reviennent.

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Je me rappelle certains combats que l’on avait eus l’occasion de regarder à la maison: Brahim Asloum aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000, et les images d’archives nostalgiques des Mike Tyson, Muhammad Ali et Marcel Cerdan. Je me souviens aussi des tout débuts de combats que l’on regardait sur Canal Plus, avant que, frustrés, nous voyions tout d’un coup, l’écran se crypter d’un « bzzzzzzzzzzzzzzzz » puissamment énervant. L’ originaire de Sologne que je suis se souvient que là-bas, deux enfants du pays faisaient rêver des centaines de gamins : les frères Girard, Christophe et Bruno. Le second deviendra même champion du monde en catégories super-moyen et mi-lourds.

Je me presse d’arriver à l’heure. Je rentre par la grande grille verte principale, toute fière avec mon invitation à la main. L’ ouvreuse me place rapidement. Les gradins sont à 90 % occupés ………par des mecs. Normal… J’ arrête là mes revendications féministes! J’ assiste à THE tournoi de boxe à ne pas manquer. Je me dis que le concept est plutôt drôle : un cirque qui remplace des fauves par d’autres fauves, les gros gants en plus. Et j’imagine déjà les sportifs s’ entraîner dans les box à chevaux en coulisses!

Les stars du ring rejoignent l’ arène comme des chanteurs de rap montent sur scène. L’ entrée des sportifs se fait comme à la télé. Normal, le show est retransmis sur Canal + sport. La musique, alternant morceaux r’n'b et tektonik, déchaîne les spectateurs. Et le numéro des boxeurs est savamment orchestré : jolies filles derrière eux, les sportifs fusent vers le ring, peignoir précieusement attaché, chaussures dorées et accessoires en tout genre comme le chapeau délicatement posé sur la tête du gardannais Nadjib Mohammedi, champion de France en titre des mi-lourds.

Les combats s’enchaînent, les supporters scandent tour à tour le nom des boxeurs. Les encouragements fusent, les déceptions aussi. L’ ambiance est survoltée. Mon voisin de gauche vit le moment à 10 000 % : deux, trois gouttes de sueur coulent sur le côté droit de son visage. Derrière moi, un groupe de jeunes rebeus connaît les noms des joueurs par coeur. Chaque boxeur a le droit à ses cris de soutien. Et quand le combat déçoit, pas de pitié non plus: « Fais pas semblant » ou « T’as pas de frappe! » entend-on fuser des hauteurs. Les odeurs de bière, de friture de poulet façon KFC et de sandwichs jambon-beurre se mêlent aux fumées et aux relents de transpirations.

Les flashs des photographes crépitent et les vedettes des premiers rangs une fois les caméras de Canal parties, se sauvent elles aussi : Enrico Macias, le boxeur Dida. Seul Brahim Asloum, aussi de la soirée, restera jusqu’à la fin. Le dernier combat achevé, fini les cris, les applaudissements, les coups de stress et les coups de sang. Chacun se dirige vers la sortie échangeant ça et là sur le succès de la soirée. Les lumières s ‘éteignent peu à peu, on s’ empresse de nettoyer les gradins et les couloirs, le matériel est démonté. Dès demain, les fauves du cirque Bouglione reprendront leur droit mais les boxeurs auront définitivement laissé leurs empreintes.

Nassira El Moaddem

Photo : Nadjib Mohammedi et Martial Bella Oleme, jeudi 5 février, Cirque d’Hiver, Nassira El Moaddem

Article publié sur le Bondy Blog : cliquez ici.

L’AMGE-Caravane pose ses valises au Palais des Congrès

Dimanche 7 décembre 2008, l’AMGE-Caravane (Association des Marocains aux Grandes Ecoles) a posé ses valises Porte Maillot le temps de la XIIIème édition de son Forum annuel pour l’emploi.

La crème de la crème des étudiants marocains était présente pour ce rendez-vous incontournable des jeunes diplômés et étudiants du royaume chérifien, venus parfaire leur cursus dans l’Hexagone. Côté entreprises, une cinquantaine de potentiels employeurs a répondu à l’appel de l’association étudiante. Traditionnellement organisé dans les locaux de l’école de commerce parisienne, l’ESCP-EAP, le forum Horizon pour l’emploi s’est cette année déroulé au Palais des Congrès dans le XVIIème arrondissement parisien.

Nombre record de visiteurs

Si l’association a vu les choses en grand pour cette nouvelle édition, c’est que les attentes des entreprises marocaines et celles des jeunes diplômés sont grandes. Avec une croissance économique marocaine estimée à environ 5,8 % pour l’année 2009 par le FMI, et des besoins en recrutement de personnel qualifié de plus en plus nombreux, les jeunes diplômés marocains se sont rendus en nombre à ce forum très attendu. Lina Hadj-Hamou, responsable du pôle Forum de l’association, se satisfait du résultat de l’opération : « Je pense qu’on a toutes les raisons d’être content » affirme-t-elle. « Nous avons atteint un record en termes de stands d’entreprises présentes et de nombre de visiteurs » ajoute-t-elle. L’an dernier, le forum avait rassemblé environ 2500 personnes contre près de 3500 cette année. Une réussite pour ces apprentis entrepreneurs qui ont su tirer profit des nouvelles technologies pour promouvoir leur opération. Ils ont en effet créé un groupe sur le réseau social Facebook et multiplié les relances par mail aux étudiants inscrits.

Le forum ne connaît pas la crise

La crise a sans aucun doute poussé bon nombre de jeunes diplômés à frapper si tôt aux portes des entreprises marocaines. Car si beaucoup ont toujours envisagé de rentrer au pays pour leur carrière, traditionnellement la majorité d’entre eux se donnait quelques années pour se faire une première expérience professionnelle en France avant un retour au Maroc. La crise économique, qui touche actuellement les économies européennes, incite sans aucun doute les jeunes diplômés marocains à envisager d’anticiper un éventuel retour. « Je n’avais pas pensé retourner au pays maintenant, mais avec la crise j’y pense de plus en plus », confie Nawale, jeune diplômée marocaine en marketing. L’élévation des salaires au Maroc n’est pas également sans intéresser les candidats : « Au Maroc, on peut aujourd’hui toucher de 12 000 à 15 000 dirhams par mois ce qui équivaut à entre 1 000 et 1400 euros. Là-bas, avec ce genre de salaires, vous pouvez très bien vivre, pas comme ici », précise Hicham, diplômé en économie.

Un évènement incontournable

Pour l’occasion, les candidats se sont mis sur leur 31 : costume cravate pour les jeunes messieurs, tailleur et brushing parfait pour les jeunes filles. Aux stands des entreprises, armés d’une pile de C.V. et de beaucoup de patience, ils font parfois une heure de queue pour enfin arriver devant un éventuel employeur. Tests de culture générale, QCM de logique, rien n’est laissé au hasard et les questions des candidats fusent : responsabilité, missions, perspectives d’évolution, salaires…. Le forum est en ébullition. Entre deux entretiens, direction la cafétéria où café, thé et croissants sont servis gratuitement. De 9 heures à 18 heures, les jeunes diplômés défilent tour à tour devant les entreprises marocaines qui reconnaissent l’intérêt de cet évènement. Pour Karima El Hamzaoui, du service de communication de Rekrut.com, portail d’emploi marocain sur internet, « l’évènement est incontournable ». Selon elle, « le forum est un moyen de faire connaître l’entreprise et d’éviter surtout la fuite des cerveaux ».

Ambitions et engagement

A 19 heures, l’ambassadeur du Maroc en France, Son Excellence Fathallah Sijlimassi et l’ancien ministre marocain de l’Economie, M. Fathallah Oualalou, prennent tour à tour la parole dans une des salles du Palais où les jeunes diplômés marocains, après une journée bien remplie, se sont rendus nombreux. L’intervention, animée par Patrick Sandouly, rédacteur en chef adjoint de Jeune Afrique, a pour thème : la crise : quelles répercussions pour l’emploi au Maroc ? Le discours du ministre se veut rassurant. Rien de plus normal pour un discours officiel à destination des prochaines élites marocaines. Tous les trois souligneront le professionnalisme et la qualité de l’organisation du forum. La rencontre se finira par une remarque d’un des étudiants présent dans la salle. Il rappelle que ce débat sur l’économie marocaine ne doit pas occulter les préoccupations liées aux droits de l’homme au Maroc ou aux difficultés sociales que vivent bon nombre de foyers marocains. Ambitions et engagement auront bien été les deux maîtres mots de cette journée.

Nassira El Moaddem

 (Une version allégée de cet article,intitulé « Forum pour l’emploi » est disponible dans le numéro 22 du Courrier de l’Atlas, janvier 2009, page 12 )

Le cinéma kurde s’invite à Paris

Festival . Pour sa deuxième édition (du 19 au 25 novembre), le cinéma kurde de la capitale propose une programmation variée et met en avant de jeunes cinéastes.

La relève du célèbre cinéaste turc d’origine kurde Yilmaz Güney, est assurée. Celui qui avait obtenu la palme d’or à Cannes en 1982 pour Yol peut reposer en paix. Le Festival du cinéma kurde de Paris entend pour sa deuxième édition mettre à l’honneur la jeune génération des cinéastes kurdes du monde entier. Pour Ali Gül Dönmez, directeur artistique du festival et réalisateur, la création de cette rencontre annuelle se veut être « un lieu d’échanges entre – les réalisateurs de la diaspora en Europe » et d’ailleurs, puisque défilent des oeuvres de cinéastes kurdes de Turquie, d’Irak, d’Iran, de Syrie… « Notre festival est un rendez-vous interculturel : on programme des films réalisés par des Kurdes mais également par des non-Kurdes qui évoquent la question kurde », rappelle Ali Gül Dönmez. Créée en 2006, l’association du Collectif des cinéastes et des artistes kurdes (Cocdark), qu’il préside, a pour principale activité l’organisation de ce festival. Doté de peu de moyens financiers, le festival, malgré sa qualité et sa richesse artistiques, reste encore confidentiel.

« Filmer sa propre histoire »

Yilmaz Güney parlait de la création comme forme de libération des hommes et de résistance. Le festival hérite de cet engagement politique de celui qui, encore aujourd’hui, inspire des générations entières de réalisateurs de culture kurde. « Notre festival est en quelque sorte un combat. Le cinéma kurde est jeune. Désormais, la technologie permet aux cinéastes kurdes de filmer leur propre histoire. Avant, c’était les autres qui racontaient l’histoire des Kurdes. » Une manière de transmettre leur – mémoire pour des artistes installés pour la plupart à l’étranger. Dans le droit fil des festivals du cinéma kurde de Londres et de Berlin, celui de Paris se veut être un vecteur de la diffusion de l’histoire et de la culture kurdes en France. « Paradoxalement, précise M. Dönmez, le public est majoritairement français. Les Kurdes de Paris, des travailleurs du bâtiment pour la plupart, et donc épuisés par leur travail, n’ont pas accès au festival. Ils ne sont pas habitués à ce genre d’activités culturelles. Ils peuvent arrêter le travail pour une manifestation, pas pour le cinéma », se désole M. Dönmez.

L’association Cocdark se réjouit malgré tout des contacts qu’elle noue actuellement avec des associations en France intéressées par la programmation des films kurdes en province. À l’étranger, d’autres initiatives en collaboration avec le Cocdark pourraient voir le jour, notamment en Pologne et en Irak, où le centre culturel franco-kurde à Erbil, ville à majorité kurde, envisage de développer des projets culturels en partenariat avec l’association. Des propositions qui prouvent l’intérêt, en France et ailleurs, pour la culture kurde.

                                                                                                                                                                       Nassira El Moaddem

Publié dans l’édition du lundi 24 novembre du journal l’Humanité et sur le site internet du quotidien à l’adresse http://www.humanite.fr/2008-11-24_Cultures_Le-cinema-kurde-s-invite-a-Paris 

 

Projet hôtelier des Catalans à Marseille : des riverains peu séduits

dcfc00691.jpgEn sillonnant les rues de Marseille lors d’un week-end d’août passé en Provence , je me suis retrouvée rue des Catalans non loin du cercle des nageurs où Marseillais, à deux pas du Vieux-port, ont un petit bras de mer et de sable pour profiter de l’ambiance estivale. Ce jour là, le soleil pourtant peu au rendez-vous, la plage était noire de monde et les badauds affluaient de part et d’autre des rues alentours pour se faire une place sur le sol doré. En face de cette plage publique , de l’autre côté de la rue des Catalans trônent trois bâtiments. Sur les balcons d’une dizaine d’habitations flottent des banderoles où l’on peut lire les inscriptions suivantes : »Non à l’hôtel de 41 mètres », « Non à l’hôtel »… Je comprends vite que se joue ici un pan de l’avenir immobilier de Marseille.

La plage des Catalans ci-dessus. Ci-dessous des banderoles flottant sur les balcons, rue des Catalans. Photos : Nassira El Moaddem

Le projet, adopté le lundi 30 juin au conseil municipal de dcfc00681.jpgMarseille, non sans houleux débats, prévoit le réaménagement complet du site des Catalans avec la destruction des établissements Giraudon, une sucrerie présente sur ces lieux depuis 1890. Célèbre dans toute la région, la sucrerie est un patrimoine provençal connue entre autres pour approvisionner les producteurs aixois de calissons. Ici se tournerait alors une page importante de l’histoire et du patrimoine de la capitale phocéenne. La démolition de l’usine débuterait selon le quotidien régional la Provence au début de l’année prochaine. Le site de l’usine verrait la naissance d’un complexe 4 étoiles aux ambitions significatives : 9 étages, 150 chambres, un centre de thalassothérapie dernier cri, deux bars, deux piscines, une intérieure et une extérieure reliées entre elles, un restaurant doté d’une vue panoramique. Tout ceci selon la Mairie censé répondre au déficit hôtelier de la ville.

Si les édiles promettent une concertation avec les habitants, beaucoup de ces derniers se dressent contre ce projet. Les forums et autres discussions contre le dossier se multiplient sur la toile et les banderoles flottant sur le balcon s’opposant à la construction du complexe hôtelier manifestent cette désapprobation. L’opposition municipale quant à elle critique un projet qui selon elle « manque de clarté » et rappelle le désaccord massif des habitants. Christian Pellicani (PC), est surpris de voir un projet « qui n’avait jamais été évoqué pendant la campagne municipale ».

Si le projet semble sur les rails, le mystère plane toujours sur l’identité du groupe hôtelier qui s’installera en lieu et place des établissements Giraudon. Selon le journal La Provence du 9 juin 2008, il s’agirait d’un « groupe familial français du sud-ouest et qui a investi dans l’hôtellerie ». Pour défendre le dossier, la Mairie met en avant un projet écolo basé sur le développement durable avec l’installation du centre de thalassothérapie qui utilisera l’eau de mer toute l’année. Autre avantage selon les porteurs du dossier : la création de 60 emplois directs pour l’hôtel et 70 pour le centre de thalassothérapie et quelques 110 postes indirects. Des garanties qui sont pourtant loin de satisfaire et de rassurer les habitants des Catalans.

Nassira El Moaddem

Au Crous de Paris : entre espoirs et inquiétudes

dcfc0038.jpgReportage : Mercredi 30 juillet, 9 heures, avenue Georges Bernanos dans le 5ème arrondissement.

Une demi-heure avant l’ouverture, déjà une vingtaine d’étudiants attendent patiemment devant le bureau du service bourses et logements du Crous de Paris. Le Crous, Centre Régional des Oeuvres Universitaires et Scolaires, est un établissement public régional dont la mission principale est de favoriser le cadre et les conditions de vie des étudiants de l’académie. Pourtant malgré cette mission de service public, le Crous est bien l’endroit par excellence que les étudiants boursiers parisiens aimeraient éviter : attente, bureaucratie, chaleur, nervosité … Certains doivent rater une journée de leur stage ou de leur job d’été pour accomplir les formalités administratives. Pour ces étudiants, les étés se suivent et se ressemblent.

Tous les ans à cette époque, ils se pressent au service des bourses et logements du Crous afin d’obtenir une admission en résidence universitaire et s’assurer de bénéficier d’une bourse en septembre. La saison des nouvelles arrivées pour la prochaine rentrée universitaire bat son plein au grand dam des étudiants boursiers qui résignés, prennent leur mal en patience et espèrent se voir attribuer une chambre en résidence. La difficile situation du logement à Paris n’est pas un scoop. Pour ces étudiants, il est quasi impossible d’envisager de financer un loyer du parc locatif privé de la capitale : obtenir une admission en résidence Crous sonne comme l’opération de la dernière chance.

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Un des étudiants décide d’improviser une liste de passage selon l’ordre d’arrivée de chacun. Quelques minutes plus tard, le service ouvre et un des agents d’accueil distribue au hasard des mains tendues des tickets numérotés. Lorsque l’étudiant lui présente la liste déjà établie, il refuse de la prendre et lui montre l’écran suspendu sur lequel chaque étudiant sera appelé en fonction du numéro attribué. Le geste ne plaît pas. Les étudiants se redistribuent alors les tickets en fonction de leur arrivée.

Au bout d’une heure d’attente, stress et nervosité commencent à se lire sur les visages des étudiants. On a comme l’impression que tout se joue sur cette liste de numéros qui défile lentement sur l’écran. Les nouveaux arrivés prennent un ticket. Pas de place assise. Assis sur le sol et adossés au mur, chacun attend son tour. Même les escaliers et les recoins sont investis. Le silence de cette salle d’attente improvisée est quasi imperturbable. Dans le bureau, la tension monte. Une étudiante s’accroche avec un des agents. Les horaires d’ouverture du bureau des bourses et logements sont limités : l’accueil des étudiants se fait entre 9h30 et 12h. Aujourd’hui, 1 personne reçoit pour le logement et deux pour les bourses: « Il y a trop peu de personnel», estime Juliette, 24 ans doctorante en linguistique à Paris VII. Habiba, étudiante en première année de master de psychologie à l’Institut Henri Piéron de Paris V, ironise : « Ce matin j’étais en panique! Ma soeur me disait que ça ne servait à rien de venir au Crous et qu’il y aurait trop de monde! Un jour je suis venue. J’ai attendu presque 4 heures. Je me suis dite que ce n’était pas possible d’attendre autant de temps sans passer surtout que je ratais des cours pour pouvoir venir (…) Au Crous, il faut venir très tôt. C’est connu! Dès qu’on parle du Crous, il faut se lever à 6h. C’est dommage car le Crous pour nous est synonyme d »attente ». Juliette confirme en souriant : « En septembre faut se lever à 6 heures du matin, c’est la folie ! Y’a des gens jusqu’en haut des escaliers! (…) De toute façon, il n’y pas assez de monde pour l’accueil».

Le Crous de Paris gère plus de 300 000 étudiants dont environ 37 000 boursiers soit moins de 15 % des effectifs. Paris, Lyon et Strasbourg recensent les plus faibles nombres de boursiers contrairement aux académies d’Amiens, de Lille et de Corse dans lesquelles ces derniers forment entre 30 et 40% des étudiants. Quant aux logements étudiants parisiens, on en compte environ 3 500 répartis sur 36 résidences universitaires. L’objectif affiché par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse est d’accroître l’offre de logements universitaires et d’augmenter le nombre d’étudiants bénéficiaires de bourses sur critères sociaux. Depuis janvier 2008, un 6ème échelon a été mis en place et pour la rentrée les critères d’attribution des bourses ont été ramenés à 3 : revenus des parents, éloignement géographique du domicile familial et nombre d’enfants à la charge des parents. Résultat : des critères sont supprimés comme celui de parent isolé ou celui lié à un handicap ce que l’UNEF considère comme « allant à l’encontre de la logique d’autonomie des étudiants ». Ce changement des règles d’attribution va sans nul doute bousculer les octrois définitifs de la bourse : certains verront leur bourse diminuer d’autres augmenter. Le ministère s’y prépare. Le recours autorisé auprès du recteur d’académie pour contester la décision d’attribution ou de non attribution risque de prendre du temps pour des étudiants à la situation déjà précaire.

Juliette parallèlement à son doctorat étudie l’ hongrois à l’INALCO et espère bénéficier d’une exonération des frais d’inscription en thèse et d’une bourse d’études grâce à ce double cursus. « Il me reste encore un droit à la bourse. Avec mon inscription en 3ème année de licence d’ hongrois j’espère pouvoir obtenir une bourse pour l’an prochain ». En effet, l’attribution des bourses du Crous s’opère jusqu’en deuxième année de master avec une répartition comme telle : 4 droits à la bourse maximum pour la Licence et trois maximum pour le Master. Les doctorants, qui ne rentrent pas dans ce système, doivent se débrouiller pour trouver un financement.

Quant à l’offre de logement actuelle, celle-ci est loin de satisfaire la demande de plus en plus croissante. De plus, les résidences universitaires parisiennes ne sont accessibles qu’aux seuls étudiants ayant déjà accompli deux années dans l’enseignement supérieur et la durée maximale d’occupation est de 3 ans. Pour les étudiants boursiers malheureux, il faudra se replier sur d’autres solutions : colocation, foyers, petites-annonces, sous-location… Certains devant la difficulté de la tâche décident de partager une chambre ou un studio d’une résidence Crous. Comme Hamid, étudiant boursier mais qui n’a pas eu la chance de figurer sur la liste des heureux élus. Il vit avec sa petite amie qui elle a obtenu une chambre de 15 mètres carré dans une résidence universitaire du Crous. « Ce n’est pas évident tous les jours mais on s’y fait. C’est soit ça soit dormir dehors. On n’a pas le choix. Mais ça va on n’est pas mal lotis ici. Il y a toujours pire ». Une façon de se rassurer. « Ce qui est embêtant c’est pour le courrier et d’avoir peur d’être découvert car le règlement stipule bien qu’on n’a pas le droit de vivre à plusieurs ». Pour Habiba, une admission en chambre universitaire est synonyme d’autonomie : « Je pourrai me mettre en colocation mais cela reste cher. Il faut débourser 250 voire 300 euros pour le loyer sans compter le dépôt de garantie, les charges et trouver le garant alors qu’un logement du Crous on peut le trouver à 150 euros. (…) C’est nécessaire. Même pour avancer, pour me sentir bien. J’ai besoin de cela pour avancer. Il faut que je m’accroche ». L’année prochaine Hamid retentera sa chance en espérant cette fois-ci obtenir le précieux sésame. Pour Juliette, originaire de Toulouse, l’arrivée à Paris a été difficile. « En arrivant ici, je n’avais pas de logement. Le transfert de dossier de mon Crous d’origine à celui de Paris a pris du temps. Heureusement, j’ai de la famille ici. Je suis restée chez ma tante le temps que l’on m’attribue un logement en novembre. Je ne sais pas comment j’aurai fait sinon. J’imagine que certains doivent rester à l’hôtel».

Habiba est boursière à échelon 3. Derrière les grands yeux noirs de cette jeune fille brillante et dynamique se cache une certaine anxiété : « J’ai 24 ans et j’habite toujours chez mes parents. J’aimerai avoir un logement Crous. Ce qui est dommage c’est que l’attribution d’une bourse repose sur des critères uniquement sociaux. Ce qu’il faudrait c’est prendre en compte aussi le vécu des étudiants. Mais si l’on a des problèmes par exemple avec ses parents c’est difficile à prouver. Avoir un bon climat pour travailler c’est aussi important ». Avec des parents qui vivent en petite couronne, Habiba est peu optimiste quant à l’attribution d’une chambre en résidence universitaire : « Je suis sur liste d’attente. On m’a dit qu’ il fallait que je confirme ma demande de logement sur internet et attendre que quelqu’un se désiste ».

Nassira El Moaddem

(Ci-dessus : Photos du Crous de Paris et étudiants patientant devant le bureau des bourses et des logements. Nassira El Moaddem.)

 

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