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Outre-Atlantique, on ne badine pas avec les lycéens!

Jamais un enseignant du secondaire n’aurait imaginé faire autant la chronique.

Son discours de fin d’année, prononcé début juin devant des lycéens fraîchement diplômés, fait le tour du web américain et alimente les chroniques télés depuis lundi.

David McCulloug Jr, un professeur d’anglais dans le Massachussets, a répété plusieurs fois devant l’assemblée d’adolescents : “Vous n’avez rien de spécial!”. Pour l’enseignant, il s’agissait de critiquer une société qui choie, dorlote, et protége à outrance ses enfants.

Une attitude considérée comme déplacée par nombre de commentateurs alors que la cérémonie est une tradition quasi religieuse outre-Atlantique. Attaqué de toutes parts, David McCulloug a dû s’expliquer sur nombre de plateaux télévisés pour justifier son discours. Comme ici sur CBS. (à regarder en entier, très intéressant)

“J’enseigne à ces élèves depuis 26 ans. Aujourd’hui, j’ai ressenti le besoin de leur dire ce qu’ils ont besoin d’entendre. Ces enfants sont merveilleux, intelligent et je suis très fier d’eux. Mais cela ne veut pas dire que l’on doit être indulgent à l’extrême avec eux en les assénant de platitudes et de faux encouragements. Je voulais qu’ils soient conscients que leurs privilèges amènent également leur responsabilité”.

Visionnez la vidéo (en américain)

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L’Afrique, eldorado de la Turquie

La porte européenne semble s’être refermée pour longtemps. Alors, la Turquie a décidé de se tourner vers l’Afrique pour gagner des marchés et de l’influence.

L’Afrique, eldorado de la Turquie dans Café arabica - infos capture_decran_2012-05-10_a_10.04.21_0-300x174«Nous ne sommes pas comme les Européens, nous ne faisons pas dans la littérature, nous voulons vous aider concrètement». Bülent Arinç, vice-premier ministre turc, sait parler à ses hôtes. Devant lui, environ 300 journalistes et blogueurs venus d’une cinquantaine de pays du continent noir: Maghreb, Afrique sub-saharienne, Afrique australe. La rencontre est couverte en anglais, en français et en arabe. Vols, hébergement, repas, visites sur place, le service de presse du ministre a mis les petits plats dans les grands.

Les 9 et 10 mai, Ankara a reçu ses invités africains pour un grand forum dans un très chic hôtel de la capitale. Sur le papier, la rencontre ambitionne «d’améliorer les relations» entre la Turquie et les leaders médiatiques du continent noir. Vaste programme. Derrière la façade officielle, Ankara continue son opération de lobbying et de séduction. La cible désormais: les faiseurs d’opinion africains. Pour ce faire, les officiels turcs surfent sur le dialogue interculturel, une méthode dont ils se sont faits les champions depuis quelques années.

En ce mois de mai, devant les représentants médiatiques, les officiels turcs ont multiplié les déclarations d’intention.
«Nous sommes loin de la pensée coloniale, nous voulons assurer un développement favorable avec l’Afrique. Il ne faut pas se contenter d’un discours misérabiliste», a solennellement déclaré Bülent Arinç.

Contre-modèle turc en Afrique

Ce dernier n’a d’ailleurs pas hésité à comparer le modèle ottoman à la colonisation européenne. Pour mieux les opposer: «Les Ottomans ont beaucoup respecté les peuples d’Afrique de façon à résister à toute politique d’assimilation». Une vision renchérie par Serdar Cam, responsable de l’agence turque de développement, Tika: «Pour construire ensemble, il faut bannir les clichés occidentaux qui collent à l’Afrique comme « guerres », « violences », « pauvreté », « maladie ». Il faut changer notre langage.» Car au final, la Turquie cherche à proposer une alternative aux modèles occidentaux et chinois en Afrique. Le pays joue de sa proximité culturelle notamment à travers l’islam, et jouit, selon elle, d’un avantage: ne pas être compromis par les ravages du colonialisme européen.

Reste que ces éléments de langage ne font pas toujours mouche auprès du public. Henda Hendoud, blogueuse et journaliste tunisienne présente lors du forum, regrette que les officiels turcs reproduisent les mêmes erreurs de langage que ceux qu’ils dénoncent de la part des Européens. «Plusieurs intervenants, tous des officiels, ont parlé de l’Afrique comme si elle était un pays à elle toute seule, sans prendre en considération sa diversité culturelle, géographique, religieuse…» La journaliste se dit d’ailleurs mal à l’aise avec cette méthode qu’elle assimile à de la «propagande». D’autres n’ont pas hésité à pointer du doigt, directement auprès des organisateurs, les entraves à la liberté de la presse que les journalistes turcs subissent dans leur propre pays.

Business is business

Pour Bayram Balci, chercheur spécialiste de la Turquie, cet attrait pour l’Afrique de la part d’Ankara est avant tout pragmatique: «La Turquie est devenue une puissance émergente, et ses entreprises vont là où il y a des opportunités d’investissement. Même admise dans l’Union européenne, la Turquie irait voir en Afrique, car le continent a des énormes besoins auxquels la Turquie peut répondre».

Cet intérêt n’est pas nouveau. Il a officiellement débuté en 1998 lorsque Ankara a mis en place un programme intitulé «Plan d’ouverture vers l’Afrique». Depuis, les initiatives se sont succédées:
•    2005, «Année de l’Afrique» en Turquie.
•    Développement des projets de développement dans le continent, notamment en Afrique de l’Est via l’agence TIKA.
•    Un an plus tard, Ankara lance un forum d’affaires réunissant chaque année à Istanbul des acteurs économiques turcs et africains.
•    En 2008, c’est le premier sommet Turquie-Afrique qui s’ouvre à Istanbul.

Le volume du commerce entre la Turquie et le continent noir est passé de 742 millions de dollars en 2000 à 17 milliards en 2011 – tiré en grande partie par le secteur du bâtiment. Une dynamique permise également par le renforcement de ses représentations diplomatiques en Afrique: de deux en 2005, le nombre d’ambassades sur le continent est aujourd’hui passé à 31.

Pas question d’en rester là pour les autorités turques qui, durant le forum ont pointé les limites de la présence économique des grandes puissances: «autorisations de pêche délivrées sans contrepartie fiscale, exploitations des forêts et des mines sans retombées positives sur les populations africaines», détaille Serdar Cam.
Les écoles confessionnnelles, relais des intérêts économiques

Reste que dans son esprit, ce développement de la présence économique turque doit s’accompagner à tout prix d’une dimension culturelle. Car pour les dirigeants, les affaires ne pourront que profiter d’une visibilité accrue du modèle turc qui passe par la langue et par l’islam.

Pour cela, l’Etat et les dirigeants d’entreprise peuvent compter sur la mouvance de Fethüllah Gülen, du nom d’un célèbre imam turc, à la tête aujourd’hui d’un vaste réseau d’écoles confessionnelles à travers le monde notamment en Afrique: Kenya, Mali, Burkina-Faso, Malawi, Gabon, Afrique du Sud… Dernière en date, l’école de la Citadelle ouverte à Conakry, en Guinée; Au menu de l’enseignement: programmes locaux, mais également langue turque et cours optionnels de religion musulmane. Avec l’ambition de faire de ces élèves le vivier d’une élite locale turcophone et turcophile, relais des intérêts économiques de la Turquie en Afrique. A l’instar des blogueurs et des journalistes invités en Turquie. Un rendez-vous que le gouvernement d’Ankara a promis de renouveler tous les ans.

Nassira El Moaddem

Articlé publié en mai 2012 sur Slateafrique.com : cliquez ici

Quand la France délègue au privé la délivrance des visas

Un espace insuffisant pour accueillir dignement des demandeurs et des délais de traitement de dossiers trop longs. Voici deux des arguments avancés par le quai d’Orsay pour justifier le processus d’externalisation en cours dans ses consulats. Aujourd’hui, un nouveau pas a été franchi : l’externalisation des données biométriques. Depuis le 11 octobre, le consulat de France à Alger a en effet lancé la délégation de cette procédure à un prestataire privé : désormais, les demandeurs de visas prennent leurs empreintes biométriques non plus dans les locaux du consulat mais chez le prestataire privé TLS contact, une entreprise française spécialisée dans ce domaine. Après Alger, l’expérimentation sera élargie dans quelques mois aux consulats de France à Londres et à Istanbul, trois gros centres de délivrance de visas.

Cette externalisation n’est pas nouvelle : depuis quelques années, la France, à l’instar de quelques partenaires européens, délègue à des entreprises privées certaines parties du processus de délivrance des visas. En 2010, sur 235 postes consulaires, 55 avaient mis en place une procédure d’externalisation : pour 26 d’entre eux, cette dernière ne concernait que la prise de rendez-vous ; pour les 29 autres, s’ajoutait la collecte d’informations pour la constitution du dossier. Si l’externalisation ne s’opère aujourd’hui que dans 20 % des consulats français, elle concerne 70 % du nombre total de visas délivrés.

Réaliser des économies et améliorer la performance des missions de service public, tel est l’objectif affiché du ministère. Du côté des agents, on reconnaît que ce système a permis certains progrès : suppression, dans certains cas, de longues files d’attente, désengorgement des consulats et allégement de la charge de travail. Une situation qu’a pu vérifier l’association Cimade lors de son enquête menée en 2009 dans six pays où les consulats français externalisent la procédure. Mais les associations et un certain nombre d’agents voient aussi dans cette politique d’externalisation un surcoût pour le demandeur et une vision de la rentabilité à très court terme, au détriment de l’examen scrupuleux des dossiers et de la sécurité des données.

UNE SITUATION QUASI MONOPOLISTIQUE

« L’externalisation se fait à coût nul pour l’Etat, mais pas pour les demandeurs de visas », écrivait le sénateur UMP Adrien Gouteyron dans son rapport de juin 2007 sur les visas. Ainsi, pour un visa court-séjour (soit la majorité des demandes), il faut compter 60 euros à verser au consulat. « On se demande pour quelle raison l’usager doit continuer à verser cette somme alors que l’externalisation décharge le consulat d’une partie de ses missions », souligne Sarah Belaïsh, coordinatrice en 2010 de l’enquête de la Cimade. « Les 60 euros sont des frais de dossier. Ils ne sont pas liés au prix du service rendu », se défend Catherine Calothy, chef de la mission pour la politique des visas au quai d’Orsay. Mais, avec l’externalisation, l’usager doit également payer le prestataire : par le biais d’une communication Internet ou téléphonique pour les seules prises de rendez-vous et en payant le service de constitution du dossier. « Un tarif raisonnable auquel s’engage le prestataire », selon Catherine Calothy. En réalité, il est raisonnable selon le bon vouloir de l’entreprise car aucun plafonnement ne lui est imposé. A Ankara, en Turquie, l’appel téléphonique pour la prise de rendez-vous auprès de la société IKS s’élève à 21 lires turques, soit près de 9 euros. Au Caire, où le prestataire TLS Contact organise prise de rendez-vous et constitution du dossier du demandeur, le tarif atteint les 200 livres égyptiennes, soit près de 24 euros.

Plusieurs sociétés se partagent le marché de l’externalisation des visas, mais deux d’entre elles sont surreprésentées dans les consulats français. VFS, société indienne, filiale du groupe de voyages suisse Kuoni, leader du secteur, et TLS contact. Une situation quasi monopolistique que dénoncent les syndicats, qui estiment être rès peu informés du processus de choix des entreprises. « Il s’agit d’un appel à candidatures lancé sur les sites Web des consulats. Les sociétés sélectionnées le sont car elles ont développé un savoir-faire dans le domaine et répondent au cahier des charges », rétorque Catherine Calothy. Les critères du cahier des charges : locaux envisagés, effectifs affectés, sécurité et protection des données, contrôle-qualité… L’entreprise s’engage également à laisser le consulat opérer des contrôles pour vérification du respect des procédures, de la confidentialité de la conservation des données et de la sécurité du système informatique. Elle doit par exemple effacer dans un délai de 5 à 7 jours après restitution des passeports, les données des demandeurs. Si le consulat demande un compte-rendu de l‘effacement, celui-ci n’est pas toujours transmis par les prestataires. Des fiches de contrôle doivent être également remplies par le prestataire et retournées une fois par an au consul, deux fois par an au chef du service des visas.

« Concernant la sécurité informatique, nous avons réalisé deux audits depuis 2010. Deux autres seront prévus fin 2011. Nous reconnaissons que cela n’est pas suffisant. Si vous me demandez : pouvons-nous à 100 % dire que le système est sûr ? La réponse est non« , reconnaît Catherine Calothy. « On ne sait rien de ces contrôles organisés par les consulats. Je n’en ai jamais vu ni même entendus parler », affirme Marie-Renée Simon, déléguée syndicale CGT-MAE, en poste il y a quelques années à Dakar. Laurent Serra, secrétaire général SUPMAE-FSU, regrette le manque de transparence de la part du ministère : « Lors des différents comités techniques ministériels, nous avons demandé d’avoir un retour sur les contrôles censés être réalisés, de nous dire quels moyens y étaient affectés. Cela n’a jamais été fait. Certes, par nature les syndicats sont suspicieux, mais dans ce dossier, on nous donne matière à l’être encore plus ».

« DES RISQUES D’ATTEINTES GRAVES AUX LIBERTÉS INDIVIDUELLES »

Cette délégation à des prestataires extérieurs n’est pas sans causer des fraudes, ce qui remet en cause la sécurité de la procédure. Au Maroc, des personnes revendaient les rendez-vous qu’elles prenaient en masse sur le site Internet. Même chose à Bamako, au Mali. « Une telle démarche, qui relève du désengagement de l’Etat de ses prérogatives, est dangereuse. Dans ces pays, les connexions par Internet ne sont pas personnalisées et se font à partir de cybercafés où n’importe qui peut se connecter et prendre des rendez-vous à l’envi », déclare un agent consulaire souhaitant rester anonyme. Des pratiques qui inquiètent syndicats et associations avec l’expérimentation à Alger de l’externalisation des données biométriques, notamment en termes de sécurité des données. En septembre 2009, la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) émettait de sérieuses réserves compte tenu « des usages possibles de ces données par des prestataires de service ainsi que par les autorités locales, et des risques d’atteintes graves à la vie privée et aux libertés individuelles ». A terme, l’externalisation du recueil des données biométriques pourra être envisagée à partir de 2012 et de 2013 dans la vingtaine de postes à forte demande, comme en Russie, en Chine, en Inde et en Arabie saoudite.

Nassira El Moaddem

Article paru sur LeMonde.fr le 14 octobre 2011: cliquez ici

L’intense campagne de réhabilitation des Moudjahidines du Peuple iranien

La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, cédera-t-elle aux revendications de l’organisation des 114733239500maryamrajavileaderdesmoudjahidinesetdu.jpgMoudjahidines du peuple iranien (OMPI) ? Sur Internet, notamment à travers les réseaux sociaux et dans la presse anglo-saxonne, les membres de cette organisation de lutte contre le pouvoir iranien se mobilisent tous azimuts.

Dans le moteur de recherche d’actualités de Google, les articles favorables à l’OMPI issus des sites pro-Moudjahidines côtoient ceux des grands titres de la presse américaine et britannique où des personnalités politiques témoignent de leur soutien à l’organisation. Celle-ci bataille depuis des mois pour un objectif : sa suppression de la liste terroriste du département d’Etat. Une décision devrait être rendue publique dans les prochains jours.

En Europe, où l’organisation tente également de rallier ‘opinion, les Moudjahidines multiplient les rendez-vous en présence de personnalités importantes. Fin juillet, à Paris, l’OMPI, dont le siège est à Auvers-sur-Oise, avait invité lors d’une conférence un parterre de personnalités dont Howard Dean, président du Parti Démocrate de 2005 à 2009, et Louis Freeh, ancien directeur du FBI.

A leurs côtés, plusieurs élus, associations et intellectuels français : Jean Dionis du Séjour, député-maire (Nouveau Centre) d’Agen, Yves Bonnet, préfet honoraire et ancien directeur de la DST, Emmanuel Poilane, directeur de France-Libertés, association présidée par Danielle Mitterrand, François Colcombet, magistrat et ancien député PS, Jean-Philippe Maurer, député UMP du Bas-Rhin… Une relative diversité d’étiquettes mise en avant par l’organisation comme preuve de son apolitisme.

ASHRAF, L’ARGUMENT DE POIDS

Tous ont adressé un concert de louanges à la présidente de l’OMPI, Maryam Radjavi, et des témoignages de soutien au camp d’Ashraf, une ville située en Irak, à soixante kilomètres au nord de Bagdad, qui abrite 3 400 membres de l’organisation. A l’origine, Ashraf était un camp militaire. En 1986, Saddam Hussein, allié des Moudjahidines contre l’Iran, le leur a cédé, mais il a été désarmé par les Etats-Unis depuis l’invasion du pays en 2003.

En avril, une opération imputée à l’armée irakienne à Ashraf a fait 34 morts et plus de 300 blessés. Les Moudjahidines accusent le nouveau gouvernement irakien, désormais proche de Téhéran, de chercher à exterminer ses habitants.

Aujourd’hui, c’est bien à travers le sort du camp d’Ashraf que l’organisation cherche à récolter des soutiens. Et la méthode paie puisque l’OMPI peut se targuer d’avoir ccueilli récemment Ingrid Betancourt, Rudolph Giuliani, ancien maire de New-York, Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, James Jones, ex conseiller à la sécurité de Barack Obama, Wesley Clark, ancien général des Forces armées américaines, ou encore José-Maria Aznar, ancien premier ministre espagnol.

DERRIÈRE ASHRAF, LE RETRAIT DE LA LISTE TERRORISTE

Si la résolution de la crise humanitaire d’Ashraf est une priorité pour l’OMPI, elle sert d’argument à une cause plus cruciale pour l’avenir de l’organisation : sa reconnaissance par l’administration américaine. Depuis plusieurs mois, les Moudjahidines tentent de convaincre Washington de la nécessité du retrait de leur organisation de la liste terroriste du département d’Etat.

Outre-Atlantique, l’OMPI, connue sous l’acronyme MeK (Mujahedin e-Khalq), est accusée par le gouvernement américain d’avoir fomenté plusieurs attentats de 1979 à 2001, dont certains ayant visé des ambassades américaines. Pour les défenseurs de l’organisation, son inscription sur la liste terroriste américaine en 1997 était un gage donné par les Etats-Unis à l’Iran dans le cadre d’une politique de rapprochement.

« Nous avons la chance de démontrer que nous sommes désormais du bon côté de la barrière. Il est temps que l’OMPI ne soit plus reconnue comme organisation terroriste par les Etats-Unis « , a répété à Paris l’ancien leader des démocrates américains Howard Dean.

LE TRAVAIL DES LOBBYS

Au Congrès à Washington, l’OMPI peut compter sur la campagne très active des lobbyistes en faveur du retrait, moyennant de gros budgets. La Iranian-American Community of North California, association en soutien à l’OMPI, loue les services d’un puissant cabinet d’avocats, l’Akin Gump Strauss Hauer & Feld LLP, où d’anciens responsables politiques se sont reconvertis en conseillers pour réhabiliter l’OMPI. Comme Victor Fazio, ancien congressiste républicain, ou Hal Shapiro, ex-conseiller du président Clinton.

Selon les registres du cabinet, l’association a versé 100 000 dollars à l’Akin Gump au deuxième trimestre pour ses activités de lobby auprès des institutions américaines. Un autre cabinet, la diGenova & Toensing LLP, a reçu de la part de l’Iranian-American Community of North Texas la même somme, au premier semestre 2011.

En mai, le Wall Street Journal révélait que plusieurs personnalités américaines comme Rudolph Giuliani ou Wesley Clark avaient reçu entre 25 000 et 40 000 dollars pour soutenir publiquement les Moudjahidines. « Je ne veux pas rentrer dans ces considérations. Tout ce qui m’importe, c’est le sort de la population d’Ashraf », a répondu au Monde.fr Howard Dean.

Les soutiens hexagonaux, quant à eux, assurent ne recevoir aucune rétribution. L’OMPI nie également tout paiement. Mais le flou persiste autour du financement de l’organisation. Selon Afchine Alavi, porte-parole de l’OMPI en France, « il s’agit uniquement de dons d’Iraniens en Iran et d’Iraniens de la diaspora ».

« Difficile de croire que de telles activités soient uniquement financées par des dons de particuliers », souligne Karim Pakzad, chercheur sur l’Iran à l’IRIS. « Ce que l’on sait, c’est que les Moudjahidines ont été un réseau de renseignement important sur l’Iran pour les pays occidentaux et Israël. Ils ont un trésor de guerre amassé grâce aux aides de Saddam Hussein, ce qui leur permet d’avoir aujourd’hui une vraie autonomie financière », explique Bernard Hourcade, chercheur sur l’Iran au CNRS.

S’OPPOSER AUX MOLLAHS À TOUT PRIX

Une réhabilitation de l’organisation aux Etats-Unis lui permettrait de devenir une force politique crédible, voire d’apparaître comme l’alternative en cas de chute du régime iranien, l’objectif ultime de l’OMPI. Les nombreux rassemblements sont d’ailleurs l’occasion pour elle de montrer à quel point son organisation est structurée, dotée d’une base militante importante, maîtrisant un argumentaire politique rôdé, et soutenue de toutes parts.

Mais avec quelle base dans la société iranienne ? « Aucune, selon Bernard Hourcade. C’est une force virtuelle qui fascine les Occidentaux mais sans aucune place dans le jeu politique iranien actuel. Leur alliance avec l’ennemi irakien, les Iraniens ne l’ont pas oubliée. Le problème c’est que leur action discrédite les forces démocratiques du pays ».

« Si nous ne représentons vraiment rien, pourquoi le régime iranien s’acharne-t-il contre nous ? « , rétorque Afchine Alavi. Un argument qui trouve écho chez les personnalités politiques occidentales qui voient en un soutien aux Moudjahidines une manière de s’opposer au régime des Mollahs. Et ce, en dépit des critiques formulées par plusieurs chercheurs et les témoignages d’anciens membres de l’OMPI dénonçant un fonctionnement opaque, un culte de la personnalité et des pratiques sectaires.

« A un moment donné, il faut se mouiller. Je reconnais ne pas être en position d’authentifier le fonctionnement de l’organisation mais moi, ce qui me poserait problème, ce serait de ne rien faire sur l’Iran », argue le député Jean Dionis du Séjour.

Nassira El Moaddem

Article paru sur LeMonde.fr : cliquez ici

Un été très politique pour les jeunes Tunisiens de France

L’envie malgré la distance. La volonté de s’engager en dépit de la confusion qui règne dans le paysage politique. Les jeunes de la diaspora tunisienne de France ont soif de participation et d’engagement dans la nouvelle vie démocratique en Tunisie. Depuis lundi 11 juillet et jusqu’au 2 août, les listes électorales sont ouvertes pour le vote de la future Assemblée constituante prévu le 23 octobre 2011. Au total, dix sièges sur deux-cent quinze seront réservés aux Tunisiens de France.

155018038ea0meetingdupartitunisienafektounesle12.jpgUn enjeu pour les partis et une chance pour les jeunes Tunisiens de l’Hexagone, impatients d’exprimer leur opinion politique à travers les urnes. Car pour beaucoup d’entre eux, ce scrutin sera une grande première. « J’ai 26 ans et je vais voter pour la première fois. Avant, cela ne servait à rien. Il y avait Ben Ali et ceux qui étaient adoubés par le système. Voter c’était légitimer leur mascarade !, confie Nabil Lakhdar, ingénieur en informatique à Paris. Là c’est différent. Il s’agit d’élire la prochaine assemblée constituante et donc de poser les bases d’un vrai changement. »

UN VOTE QUI COMPTE

En nombre, ils se sont déplacés ce samedi 16 juillet au consulat de Tunisie, rue de Lübeck à Paris (16e), pour l’inscription sur les listes électorales. « Venir au consulat, ça a toujours été synonyme de complications administratives, de stress, d’attente. Aujourd’hui, c’est un geste fort de l’engagement des jeunes Tunisiens de France », explique Amira Yahyaoui, jeune militante tunisienne qui vit à Paris. Chacun s’interroge sur le rôle qu’il pourra jouer dans l’avenir politique de la Tunisie : militer dans une association, s’engager dans un parti, ou simplement aller voter ?

Feriel Ben Ayed, étudiante de 20 ans à l’école de commerce de Reims, a déjà sauté le pas. Secrétaire général de l’association parisienne de soutien au parti « Afek Tounès » (Horizons Tunisie), c’est dans cette formation politique née au lendemain de la révolution qu’elle a pris sa carte. « Parce que c’est un parti jeune et que ses leaders sont compétents, ont fait de grandes études à l’étranger et ont donc une sensibilité politique dans laquelle je me reconnais. »

Un constat que partage Mariem Halloul, diplômée de finances de 24 ans qui projette de militer dans un parti, mais pas avant d’avoir défriché les programmes : « J’écoute avec intérêt ce qu’ils proposent comme réformes et idées pour relancer et moerniser l’économie tunisienne. »

Thameur Zghal, ingénieur de 26 ans, espère surtout que les partis donneront les moyens aux jeunes Tunisiens de l’étranger de participer à la reconstruction du pays : « Il ne faut pas oublier que nous sommes 1 million de Tunisiens à vivre à l’extérieur du pays, sur une population globale de 10 millions d’habitants. »

LES JEUNES, BOÎTES À IDÉES POUR LES PARTIS

Ce poids politique, les partis tunisiens l’ont bien compris. A Paris, ils défilent déjà depuis plusieurs mois. Ennahda, Tejddid, le Parti Démocrate Progressiste, le Congrès Pour la République, Afek Tounès, Ettakatol, tous sont venus pour leurs meetings ou pour des rencontres à l’invitation d’associations. Objectif : séduire les jeunes diplômés dynamiques que la diaspora compte. les quelques 600 000 Tunisiens de France et

Les meetings sont l’occasion pour les formations politiques de recruter eurs futures boîtes à idées. « Rejoignez-nous dans les commissions. Nous avons besoin de vous », lance Yassine Brahim à une dizaine de jeunes venus l’interroger Le tout juste démissionnaire ministre des transports tunisien était à Paris le 12 juillet pour le deuxième meeting de Afek Tounès. « La France représente l’équivalent de notre 5e circonscription en Tunisie. C’est donc une région capitale au niveau politique et un relais important pour le futur de notre parti. Ici, il y a un énorme potentiel : de jeunes cadres, des personnes qualifiées, des jeunes très bien informés et hyperconnectés qui peuvent être intéressés par notre programme ».

Par dizaines, les jeunes Tunisiens de France apportent leur expertise au sein des commissions. D’autres ont créé leurs associations, certaines proches des partis. Sur les réseaux sociaux, via Twitter ou Facebook, ils informent des rendez-vous politiques tunisiens incontournables, tiennent une veille sur les débats en cours en Tunisie et discutent des enjeux politiques des prochaines élections. Ce qui ne les empêche pas d’être « aient fait du populisme et de la démagogie pour ramasser des voix » critiques sur le jeu mené par les partis. Comme Mohamed Naceur Jeziri, 28 ans, chef de projet en informatique à Paris, qui regrette que tous les partis, sans exception, « aient fait du populisme et de la démagogie pour ramasser des voix ».

En cette fin juillet, beaucoup d’entre eux rentrent en Tunisie, souvent pour la première fois depuis la révolution de janvier, avec le projet d’observer attentivement les événements sur place. Un été résolument politique qui augure déjà de l’ambiance et du ton des mois à venir.

Nassira El Moaddem

Au Consulat de Tunisie à Paris, les jeunes s’organisent

Un consulat ouvert le week-end ? Un exploit à l’initiative d’un groupe de cinq jeunes Tunisiens. Aux guichets du consulat de Tunisie à Paris, ce samedi 16 juillet, de jeunes bénévoles ont remplacé les employés pour inscrire les Tunisiens sur les listes électorales. Deux semaines pour un enjeu aussi capital, qui plus est en période de vacances, pour beaucoup c’était insuffisant. D’autres se sont plaints de la complication des formalités administratives et des dysfonctionnements au consulat : manque de personnel, un seul guichet ouvert, une photocopieuse sur quatre seulement qui fonctionne. « Le consulat à Paris demandait même à certains Tunisiens de présenter pièce d’identité et carte consulaire alors que cette dernière n’est pas obligatoire », s’agace Imène Ayoub, étudiante.

« Le pire c’est la méconnaissance de la loi et de la procédure. L’Instance supérieure indépendante pour les élections avait dit que les Tunisiens pouvaient s’inscrire n’importe où ; au consulat à Paris, on leur disait le contraire ! », explique Amira Yahyaoui. Accompagnée de quatre compatriotes, elle a obtenu de la part du consul Hichem Khellil et du ministère des Affaires étrangères tunisien l’accord pour une ouverture les week-ends grâce à l’aide de dizaines de bénévoles pour assurer l’accueil du public « Nous sommes également en train de négocier pour une prolongation d’une semaine de l’inscription à l’échelle de tous les consulats », affirme Amira Yahyaoui.

Cette jeune militante de 26 ans ne compte plus les mails venus de toute la France de jeunes Tunisiens proposant d’apporter leur aide. « Même si ce sont des jeunes bénévoles, on essaye de faire les choses comme il faut et de respecter les règles de fonctionnement comme celle de la neutralité des agents. Certains des bénévoles qui ne sont pas dépendants de ce consulat ne peuvent même pas s’inscrire sur les listes ici ! C’est frustrant mais on doit s’y plier. »

Article paru sur LeMonde.fr le 18 juillet 2011: cliquez ici

Tunisie: à deux mois des élections, les sondages de plus en plus décriés

Autrefois cantonnés au marketing et aux audiences télé, les instituts de sondage tunisiens découvrent, grâce à la révolution, un nouveau terrain: la politique. Mais à deux mois de l’élection du 23 octobre, leur crédibilité est sujette à caution, faute de cadre légal.

« Nous devons suspendre la publication des sondages politiques jusqu’au vote de l’assemblée constituante, assène Rida Kéfi, membre de l’Instance nationale de réforme de l’information et de la communication (INRIC). « Tant qu’il n’y a pas de loi, tant que le métier n’est pas organisé, il faudra surseoir à leur recours », argue-t-il.

Une vision partagée par Hichem Guerfali, directeur du cabinet 3C Etudes, l’un des six instituts à s’être lancé sur le marché politique, qui avait appelé début juillet à cesser leur publication: « Nous n’avons aucune expérience en matière de sondages politiques. Sans historique d’élections libres, sans référence, nous n’avons aucun moyen de redresser les résultats ».

Une critique qui rejoint celles formulées à l’encontre des instituts de sondage sur une méthodologie jugée opaque: notification aléatoire du commanditaire, échantillonnages peu représentatifs, questionnaires orientés…

« Plusieurs experts estiment que les échantillonnages de certains sondages ne sont pas crédibles », constate Rida Kéfi.

Les critères comme l’appartenance sociale ou géographique ne sont pas pris en compte car ils ne sont pas recensés dans les statistiques officielles, explique-t-il. De plus, la marge d’erreur est souvent minimisée par les instituts.

Ali Ben Yahia, directeur du bureau d’études ID Claire, récuse ces arguments, en insistant sur l’expérience acquise: « L’analyse est différente entre les sondages d’opinion et les études marketing mais les techniques, les moyens et les équipes terrain sont les mêmes », argumente-t-il.

Il rejette également les accusations de clientélisme avec certains partis politiques friands de sondages. « Procès d’intention », estime-t-il, tout en reconnaissant qu’il peut y avoir « un ou deux instituts ayant des connivences avec certains partis ».

Mais son concurrent, Hichem Guerfali, concède certaines pratiques douteuses. « Les instituts sont tentés de modifier les résultats moyennant promesses aux partis », affirme-t-il.

« Tant qu’il n’y aura pas d’encadrement, il n’y aura aucun moyen de vérifier et on continuera à s?interroger sur l’argent qu’il y a autour de ces études », estime le journaliste Imed Bahri.

Ces sondages apportent aux instituts un nouveau marché. Entre 10 à 15 % du chiffre d?affaires de cette année pour l’institut Sigma Conseil. « Nous sommes dans une période d’effervescence politique », reconnaît Hassen Zargouni, patron de l’institut Sigma Conseil.

Les medias raffolent aussi des sondages. En abusent, jugent certains.

« On assiste à une surenchère dans la presse depuis la révolution », s’insurge Rida Kéfi. « Les journalistes ne savent pas utiliser les sondages », déplore le représentant de l’instance de réforme des médias, qui a commencé à dispenser des formations à l?analyse des sondages. Problème: jusqu’à présent, les journalistes ont été très peu nombreux à y assister…

Les instances de réformes mises en place après la chute de Ben Ali devront se prononcer prochainement sur l’encadrement légal des sondages politiques. « Il faudra que les instituts aient un minimum de salariés, d?enquêtes à leur actif et aient la capacité technique et financière requise », estime Hassen Zargouni.

Mais pour ce dirigeant comme pour la plupart des acteurs du marché, pas question d’entendre parler de suspension : »Soit on accepte d’être assez mûrs pour la démocratie et ses corollaires, soit on arrête tout. »

Nassira El Moaddem (Papier d’angale – AFP Tunis)

« Un vent nouveau souffle sur Al Jazira »

terredislamaljazeeraaljazeera.jpgDes visages jeunes, de nouveaux slogans, une présence accrue sur les réseaux sociaux: un vent nouveau souffle sur Al-Jazira depuis le début des révolutions arabes. Si elle bénéficiait d’une large audience et d’une image assez favorable dans le monde arabe, elle cumulait cependant deux principaux handicaps: côté Occident, on l’assimilait à un organe idéologique pro-palestinien et on fustigeait sa diffusion de vidéos envoyées par Al-Qaïda. Et côté arabe, certains regrettaient un ton de plus en plus sensationnel. Nul doute qu’au-delà des bénéfices que les sociétés arabes tireront de ces expressions démocratiques inédites, c’est bien Al-Jazira qui sort victorieuse des événements.

A circonstances exceptionnelles, dispositif exceptionnel. Pour l’occasion, Al-Jazira a revu l’ensemble de ses programmes, tout en soignant l’habillage. Les voix des grands chanteurs arabes comme celles d’Oum Kalsoum et de Sayed Darwish, emblématiques interprètes égyptiens, recouvrent les photos des populations en liesse. De nouveaux slogans apparaissent: au traditionnel «l’opinion et l’opinion contraire», qui avait fait la marque de fabrique de la chaîne, succède un slogan pour chaque révolution: «Egypte: le peuple a vaincu», «Libye: l’effondrement du mur du silence». Des interludes reprenant des témoignages de manifestants entrecoupent les programmes exclusivement dédiés aux révolutions.

Sur le plateau, la chaîne multiplie les invités: politiques, syndicalistes mais également experts nationaux des pays traversés par les contestations. Pour décrypter le soulèvement en Libye, la chaîne reçoit sur son plateau des politologues, des opposants, des syndicalistes, des religieux, voire des psychologues analysant ce qui relève selon eux d’une pathologie de Mouammar Kadhafi. Même le porte-parole de la diplomatie libyenne, Khaled Kaïm, a accordé un entretien téléphonique musclé à la chaîne le 22 février 2011. Dans cette interview de 30 minutes en direct, il a fustigé une chaîne qui n’est pas digne de confiance, manque de professionnalisme et diffuse des images qui ne reflètent pas la réalité. «Si nous sommes si indignes de ce travail, alors pourquoi c’est avec nous que vous parler aujourd’hui?», l’interroge le présentateur vedette Mohamed Krichen. Cet épisode vidéo a fait le tour de la Toile, commenté en continu par les internautes.

Sans oublier les religieux et notamment Youssef el Qardawi, Egyptien de naissance mais déchu de sa nationalité pour appartenance au mouvement des Frères musulmans. C’est lui, une des figures de la chaîne où il anime des émissions religieuses, qui a dirigé la grande prière du vendredi 18 février, une semaine après la chute de Moubarak, sur la désormais fameuse place Tahrir. Lui, qui n’avait pas mis les pieds dans son pays natal depuis 30 ans. Une prière retransmise en direct sur Al-Jazira et des images qui ont fait le tour du monde, dont celles montrant des Egyptiens de confession copte regroupés en cercle autour de leurs compatriotes musulmans.

En masse, les témoins affluent sur la chaîne, la remerciant de leur laisser l’opportunité de raconter ce qu’ils vivent. Ils côtoient les nombreuses vidéos et photos envoyées via Facebook et Twitter et dont l’origine n’est que très rarement authentifiée. Jusqu’à la chute de Ben Ali, Al-Jazira ne disposait pas de bureau à Tunis, en raison de sa censure par le pouvoir local. Cela a obligé la chaîne à utiliser les images en provenance d’Internet. Une décision qui a eu l’avantage de faire émerger de nouveaux visages sur la scène médiatique. Longtemps, Al-Jazira a fait la part belle aux éminentes têtes grises des pays arabes. Depuis deux mois, elle montre plutôt les jeunes militants, les cyber-activistes et les simples citoyens qui se sont révélés durant les révolutions.

En France, les téléspectateurs d’Al-Jazira, souvent la première voire deuxième génération d’immigrés maghrébins, découvrent le visage de cette jeunesse souvent apolitique mais qui se sert de la Toile pour leur soif de changements. L’image d’un «bled» sclérosé par la corruption, l’oligarchie et la violence s’atténue et laisse place à celle d’un pays où un avenir est possible. Possible pour les populations de l’autre côté de la Méditerranée mais également pour les jeunes Français issus de l’immigration. En France, beaucoup d’entre eux ont fondé ou sont membres de comités dédiés à la lutte du peuple tunisien. Certains envisagent même d’y aller pour participer au nouvel élan politique. Car ces révoltes et la couverture qu’Al-Jazira en a fait ont eu pour effet de réaffirmer l’identité arabe de ces jeunes Français dont beaucoup ne parlent pas forcément la langue mais se sentent concernés par les processus démocratiques en cours. D’autant plus qu’une majorité dénonce une montée des discours d’extrême droite et islamophobes en France. Entre 2012 et les révolutions arabes, certains semblent avoir déjà choisi.

Nassira El Moaddem

Papier publié dans le quotidien suisse Le Temps, mercredi 9 mars 2011

Lien Internet pour une partie de l’article : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/ff6875d0-4a66-11e0-be28-360b748c23b1/Le_vent_nouveau_dAl-Jazira

 

Live from Bucarest : une boule géante comme centre commercial

img0732.jpgLes magasins et boutiques ce n’est pas ce qui manque à Bucarest. Mais un des nombreux « Malls »(comme aime-t-on à les appeler ici)  que compte la capitale roumaine étonne par son architecture. Il s’agit du Afi Palace Cotroceni Mall, le plus grand de Roumanie. Cotroceni est le quartier où il se situe, dans le centre-ouest de la ville. AFI, ce sont les initiales du nom du groupe qui a construit le Mall, AFrica Israël Investment : une compagnie dirigé par le milliardaire israélien, Lev Leviev, présente dans le monde entier, qui opère dans plusieurs domaines (immobilier, construction, énergie, industrie, tourisme, loisirs) et dont la branche construction est cotée à la bourse de Tel Aviv. C’est d’ailleurs ce groupe qui mène le projet de tramway à tel Aviv. En janvier 2010, le quotidien « Copenhagen Post », rapportait que la banque danoise Danske Bank a ajouté le groupe AFI dans la liste des sociétés n’adhérant pas à sa politique d’ « Investissement Socialement Responsable ». Pour l’établissement bancaire, AFi viole le droit international en raison des constructions de logements dans les colonies de Cisjordanie. En 2007, le New York Times consacrait à Lev Leviev un long portrait.

Un centre commercial aux dimensions spectaculaires et au cadre déconcertant : environ 76,000 mètres carrés, près de 300 magasins, un cinéma complexe, 30 restaurants et fast-food, un hypermarché, une patinoire, un mur à escalade, plusieurs salles de jeu….. La charpente métallique qui couvre cette exceptionnelle boule laisse passer la lumière conférant au lieu un cadre très contemporain.

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Nassira El Moaddem

Live from Bucarest : Ring, un gratuit en Roumanie

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Ring est un des deux quotidiens gratuits à Bucarest. Fomat tabloïd. Dirigé par le magnat de l’immobilier Robert Negoita, propriétaire avec son frère Ionut d’une chaîne d’hôtels de luxe. Les deux figurent dans le top 10 des hommes les plus riches de Roumanie. Et accessoirement, parlementaire socio-démocrate. Avant la crise, il existait plusieurs titres de la presse gratuite comme Compact » quotidien d’informations généralistes, sorte de Métro roumain. Mais la majorité des titres gratuits a du mettre la clé sous la porte. Ne restent que « Ring » distribué le maton et La Vérité du Soir.

Appel à la démission de Hakim El Karoui

Hakim El Karoui toujours sous pression. Le site oumma.com a lancé une pétition appelant à sa démission en qualité de Président de l’Institut des Cultures d’Islam nommé par le maire de Paris Bertrand Delanoë en mai 2010 :

« Nous exigeons la démission d’Hakim El Karoui du poste de Président de l’ICI, ainsi que des excuses publiques au peuple tunisien pour son soutien au régime de Ben Ali. »

Hakim El Karoui multiplie les casquettes : banquier chez Rostchild, et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, mais également membre du Conseil d’administration d’Orange Tunisie, entreprise dirigée par Marwan Mabrouk, gendre de Ben Ali.  En octobre 2010, il répondait aux questions du site Internet, Saphirnews.com sur sa nomination à la tête de l’établissement parisien :

« L’Institut des cultures d’islam n’est pas si jeune puisqu’il existe depuis maintenant près de 5 ans. La nouveauté, c’est son statut juridique : l’ICI est, en effet, depuis quelques mois, devenu une association de loi 1901. C’est à cette occasion que le maire de Paris m’a proposé d’en prendre la présidence. »

Sauf que depuis de l’eau a coulé. Mediapart révélait le 8 février 2011 que Hakim El Karoui avait donné quelques conseils en communication à Mohamed Ghannouchi, premier ministre tunisien aujourd’hui démissionnaire, mais qu’il avait également conseillé Ben Ali, quelques jours avant son départ, en pleine répression des manifestants :

« Mediapart s’est en effet procuré deux notes d’une page signées de la main d’Hakim El Karoui et adressées à «Son Excellence Ben Ali» Le banquier, fondateur du très sélect cercle de jeunes dirigeants Club XXIe siècle, y prodigue quelques conseils pour gérer la crise, alors même que le régime est en train de vivre ces derniers jours. La première est datée du 12 janvier. La seconde a été écrite le 14 au matin, quelques heures à peine avant la fuite du dictateur.»

Des informations que le journaliste de Libération, Christophe Ayad, avait déjà données le 5 février 2011 mais dans l’incapacité de les vérifier :

« Hakim al-Karoui, brillant banquier franco-tunisien et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin, est aperçu à Tunis. Des documents – dont la véracité est impossible à vérifier – circulent, attestant de ses conseils pour sauver Ben Ali. Aujourd’hui, Karoui, directeur à la banque Rothschild, conseille le Premier ministre de transition, Mohamed Ghannouchi, avec qui il a tissé des liens de longue date.»

Pour Saphirnews, « les agissements de M. El Karoui sont contraires à notre vision de la morale et de l’éthique politique. Ses actes dénotent une compromission avec un pouvoir corrompu et violent, et trahissent la lutte exemplaire de la jeunesse tunisienne. Ils sont totalement incompatibles avec l’exercice de responsabilités au sein d’un Institut qui a vocation à permettre l’affirmation d’un Islam empreint des valeurs de dignité, d’éthique, de justice et de liberté. »

Jusqu’à maintenant, cinq personnalités ont répondu à l’appel :

Mohamed Abbou, avocat tunisien détenu dans les geôles tunisienne sous la dictature de Ben Ali et défenseur des droits de l’homme,

Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux

Myriam Marzouki, metteur en scène, professeur de philosophie

Nahla Chahal, sociologue, professeur associé à l’université Saint-Esprit de Kaslik, à Beyrouth, et chroniqueuse au quotidien Al Hayat de Londres

Nadia Marzouki, Chercheuse en sciences politiques sur l’islam

En Iran aussi, on veut (sa) nouvelle révolution

Pour ceux qui n’ont pas suivi les évènements qui se sont déroulés, hier en Iran, voici un petit résumé… Cliquez ici
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Débat sur l’islam de France : Chalghoumi VS Bencheikh

D’un côté, Hassen Chalghoumi; à sa droite, Ghaleb Bencheikh. D’un côté,  l’imam de Drancy, coqueluche des médias français, qualifié par Le Point dans un de ses numéros, d’ »imam pas comme les autres« ; de l’autre,  le présentateur de l’émission Islam diffusée les dimanches matins sur France 2 et fils de l’ancien recteur de la mosquée de Paris.

Réunis lors d’une table ronde sur l’islam de France, organisée par le Maghreb des Livres, Ghaleb Bencheikh et Hassen Chalghoumi, assis côte à côte, ont montré à l’audience ce jour-là ce qui les oppose. Certains citeront pour exemple, le style, d’autres le charisme. Mais c’est avant tout sur une idée précise que leurs opinions divergent ; à savoir comment parler de l’islam en public…. Interrogé en ce sens, Hassen Chalghoumi raconte son expérience de médiateur à la RATP : des chauffeurs de bus qui refusent de serrer la main de femmes, certains qui cessent de travailler pour faire leur prière. « Une mauvaise compréhension de l’islam, » selon lui. Ce à quoi Ghaleb Bencheikh livre son « affliction » quant aux « considérations soulignées par Chalghoumi »…et dit être « consterné » que l’Islam en soit « réduit à cela »… Pour la suite, c’est ici….

Image de prévisualisation YouTube

Nassira El Moaddem

Table-ronde « Islam de France » – Maghreb des Livres- samedi 5 février 2011 avec Farid Hannache, Ghaleb Bencheikh, Hassen Chalghoumi, Youssef Seddik

Scènes de vie à Al Azhar – مشاهد من الحياة بالأزهر

imga00411.jpgVoilà six mois que je suis partie du Caire. Cette ville folle furieuse, où les pots d’échappement crachent à plein régime et où les lumières ne s’éteignent jamais. Aujourd’hui, l’Egypte frémit. On ignore où cette révolte mènera. On prie pour qu’une nouvelle page s’ouvre. Celle de l’espoir et de la liberté. Amis égyptiens, vous me manquez et bizarrement le Caire aussi. Une ville dont j’ai pourtant haï la violence et le bruit. Aujourd’hui, elle me manque et je ne peux décoller mon visage de l’ordinateur où je vois défiler les images des rues que j’empruntais tous les jours.

En hommage à cette ville tentaculaire, bruyante, poussièreuse, quelques photos scènes de vie. En ouverture, Al Azhar.

Tranches de vie(s) à Al Azhar
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Censure à l’Institut du monde arabe : interdit de parler politique – الرقابة بمعهد العالم العربي : ممنوع الكلام عن السياسة !

Censure à l’Institut du monde arabe (IMA) de Paris, l’institution franco-arabe présidée depuis 2007 par Dominique Baudis : un débat public prévu jeudi à propos de la situation en Egypte a dû être annulé en raison de l’exigence de la direction que les orateurs ne parlent pas… de politique ! Les intervenants de cette conférence consacrée à « l’Egypte à la croisée des chemins », programmée au lendemain d’élections législatives entachées de forts soupçons de fraude, ont décidé d’annuler leur participation après avoir été priés d’éviter ce sujet. Le débat, prévu dans le cadre des traditionnels « Jeudis de l’IMA », a dû être annulé.

Les intervenants prévus étaient quatre spécialistes de l’Egypte :
•Sophie Pommier, consultante sur le Moyen-Orient et chargée de cours à Sciences-Po Paris ;
•Tewfik Aclimandos, chercheur au Collège de France ;
•Youssel El Chazli, doctorant en co-tutelle à l’université de Lausanne et Sciences-Po Paris ;
•Shayma Hassabo, doctorante à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble,
Deux jours plus tôt, les quatre universitaires s’étaient entendus sur le contenu du débat :

« Analyser la situation politique actuelle en Egypte en proposant un point sur les élections législatives et la présidentielle à venir. »

Loïc Barrière, journaliste à Radio Orient, devait animer la conférence-débat. Elle n’aura jamais lieu.

« Filtrer les questions du public » 18h15. Dans la salle, une cinquantaine de personnes patientent. A peine arrivés, les quatre universitaires sont entrainés à l’écart par Badr-Eddine Arodaky, directeur général adjoint de l’IMA. « Il nous a défendu de parler politique et des élections », confie Sophie Pommier, scandalisée. Elle ajoute :

« Il voulait que je parle d’un chapitre de mon dernier ouvrage consacré à la démographie. Il en était hors de question. Les gens n’étaient pas venus pour ça. Il voulait même filtrer les questions du public. »

« Nous sommes des politologues. Evidemment que nous allions parler des élections. Je n’étais pas là pour parler des requins de Charm El-Cheikh », affirme de son côté Chaymaa Hassabo.

Collectivement, les chercheurs refusent de donner conférence et proposent, en guise de consolation, une discussion dans un café près de l’Institut. Selon Chaymaa Hassabo, Loïc Barrière était « sidéré » par ce qui se passait. Contacté, le journaliste nous donne un rendez-vous téléphonique, avant de se rétracter :

« Je préfère ne pas m’exprimer sur cette histoire. Je souhaite tourner la page. »

Possible au Caire, pas à Paris ?
Sophie Pommier ironise :

« Le comble, c’est de pouvoir faire ce type de conférence au Caire, et d’en être empêchée à Paris. »

Même commentaire de Chaymaa Hassabo :

« En Egypte, dans les journaux et dans les chaînes de télévision publiques, les gens parlent des élections. Je ne comprends pas pourquoi à Paris ça pose problème. On est en France quand même, non ? ! »

Pour Sophie Pommier, ancienne de l’IMA où elle a travaillé cinq ans, il y aurait une explication à cette censure, due au fait que Badr-Eddine Arodaky serait pressenti pour prendre la direction de l’IMA et se trouverait en ballotage avec une autre personne.

Contacté à plusieurs reprises à son bureau à l’IMA, Badr-Eddine Arodaky n’a pas donné suite à nos appels.

L’Institut du monde arabe est « un lieu de culture fruit d’un partenariat entre la France et vingt-deux pays arabes », dont l’Egypte. C’est aussi une Fondation de droit français, financée par l’Etat français et ses partenaires du monde arabe.

Nassira El Moaddem

Papier publié sur Rue89.com, cliquez ici

Bourses et logements universitaires : les Crous à la ramasse

Queues interminables, listes d’attente sans fin, frais de scolarité exigés avant examen des dossiers : en cette rentrée, l’exaspération des étudiants concernés est à son comble. L’enquête  à Paris et à Créteil.

nassiracrous12.jpgPas de ticket pour prendre son tour. Juste une interminable file d’attente. Bienvenue dans le monde enchanté des Crous, ces administrations chargées, entre autres, de la gestion des bourses et des logements universitaires. Chargées, mais surtout débordées en ce début d’année universitaire.

Fin septembre au Crous de Paris. Alors que les années précédentes, les étudiants pouvaient monter directement au premier étage et patienter avant d’espérer rencontrer un agent, c’est désormais un personnel de sécurité qui leur souhaite la bienvenue. Des hommes qui jouent à la police et aux régulateurs de flux. Une maman est venue s’occuper du dossier de bourses de ses enfants : « Ils sont en cours. Deux sont en prépa et ma fille est en double-cursus. Ils n’ont pas le temps de se déplacer donc je viens à leur place. Mercredi dernier, je suis venue pourtant assez tôt mais il y avait déjà du monde jusque devant les portes. Je n’ai pas eu le courage de rester. » Les étudiants font le pied de grue. Parfois pendant plusieurs heures. Certains sont arrivés bien avant l’horaire d’ouverture, 9 heures, pour espérer être parmi les premiers.

Pour beaucoup, la rentrée ayant déjà commencé, il n’y a pas d’autre choix que de rater des cours. C’est le cas d’Aurélie, étudiante en littérature. Certains repartiront bredouilles si le service ferme ses portes avant qu’ils n’aient atteint le guichet. Le Crous de Paris tente de gérer la situation comme il peut. Jusqu’à la fin du mois d’octobre, le service est ouvert jusqu’a 15h30 contre 13 heures habituellement. Mais inutile d’appeler le service au téléphone. Personne pour répondre.

Au Crous de Créteil, la situation est en apparence plus maîtrisée. Pas de queue interminable à l’arrivée, les étudiants semblent reçus assez rapidement et ont la chance de pouvoir s’asseoir sur les quelques sièges de la salle d’attente. Mais en discutant avec certains d’entre eux, en colère, la situation apparaît là comme tout autant difficile.

Comme au Crous de Paris, le flux tendu de cette rentrée y a entraîné des retards dans le traitement et la saisie des dossiers, et cela a eu des conséquences sur la mise en paiement des bourses. Au final, de nombreux étudiants se retrouvent en ce début d’année sans bourse mais également sans attestation prouvant qu’ils toucheront bien cette aide financière alors même que la plupart étaient déjà boursiers les années précédentes. Résultat : pas d’attribution conditionnelle ou définitive de bourses, obligation de payer les frais d’inscriptions à la fac.

« C’est scandaleux de devoir payer les frais de scolarité alors qu’on est boursier. J’ai dû trouver 378 euros pour mon inscription. Si j’ai une bourse, c’est qu’à la base, j’ai une situation modeste. 400 euros c’est pas donné à tout le monde. J’ai des amis qui étaient dans le même cas. Ils ne se sont pas inscrits parce qu’ils n’avaient pas l’argent. Je trouve ça grave », s’insurge Céline, en DUT carrières sociales à Paris XII. Sur avis d’un des agents du service des bourses, elle a rencontré une assistante sociale de sa fac. « Je suis partie lui expliquer ma situation et demander une aide pour le paiement de mes frais de scolarité. Elle ma dit que je n’étais pas prioritaire et que des étudiants se trouvaient dans des situations plus dramatiques que la mienne. Ça m’a vraiment énervée. »

Obligée donc de payer ses frais de scolarité. Là encore, les difficultés continuent : «Impossible d’échelonner le paiement comme je l’avais demandé, car 400 euros d’un coup c’était énorme pour moi. Et pour payer, c’est soit par mandat cash, soit par chéquier. Je n’en avais pas. J’ai dû demander à quelqu’un de ma famille. » Une autre étudiante rencontrée au Crous de Paris explique avoir montré son avis définitif de bourse de l’an dernier pour ne pas avoir à payer les frais de scolarité de cette rentrée. A charge pour elle de ramener la nouvelle notification une fois reçue. Une solution que seule cette étudiante semble connaître. D’autres étudiants rattachés aux Crous de Créteil et de Paris indiquent avoir dû s’acquitter des frais d’inscription, en raison du retard dans le traitement des dossiers.

Mathieu Beurois, chargé de la communication au Crous de Créteil, en veut à ces étudiants qui se réveillent, selon lui, à la dernière minute : « Beaucoup arrivent à la rentrée et demandent une bourse et un logement alors qu’ils n’ont pas respecté les délais de saisie des dossiers. Si on avait le courage de décider qu’après une certaine date, il n’est plus possible de faire sa demande, cela responsabiliserait peut-être les étudiants. »Au-delà de la saturation du service, il y le nouveau barème des bourses que le ministère n’a adressé aux Crous que vers les première et deuxième semaines de septembre. Il y a aussi les variations de dates de traitement des dossiers dues aux arrivées au compte-goutte des demandes. Selon Mathieu Beurois, si les étudiants saisissaient leurs demandes dans les délais impartis, les attributions de bourses leur arriveraient au plus tôt en juin, au plus tard en septembre. Pourtant, certains étudiants qui n’ont, à ce jour, toujours pas de réponse définitive, assurent avoir fait leur demande dans les temps.

A cela s’ajoutent les pièces manquantes aux dossiers qui retardent leur traitement, le manque de personnel et les bugs informatiques. Fin août, une panne du serveur a donné des sueurs froides aux étudiants qui, en se connectant sur le site des Crous, ne voyaient qu’une page blanche, sans aucun accès au suivi de leur dossier. Et en cette matinée de septembre seuls trois agents reçoivent les étudiants au Crous de Paris, pourtant présents en nombre. A Créteil, Mathieu Beurois reconnaît qu’il manque de mains: « On a bien recruté des étudiants, des vacataires que l’on a formés mais il est clair qu’il n’y a pas assez de personnel. »

Au Crous de Paris, une des personnes chargées de la sécurité répond à la plainte d’une des étudiantes : « Vous savez, dans mon quartier, j’ai bien demandé à des jeunes de venir travailler mais tu parles, ils préfèrent tenir les murs. » Et lorsque des pièces de dossiers viennent à manquer, aucun autre moyen pour les étudiants de le savoir si ce n’est en se déplaçant directement dans les Crous : la ligne téléphonique est très souvent saturée, et aucun courrier ni mail n’est envoyé.

Que ce soit à Paris ou à Créteil, inutile d’espérer un logement universitaire. Les résidences sont pleines. « Un taux d’occupation, non pas de 100% mais de 120% pour l’académie de Créteil. C’est-à-dire que toutes les résidences sont pleines, que les seuls logements vides actuellement sont ceux qui viennent d’être quittés et qui seront réoccupés dans quelques jours le temps que les étudiants arrivent. Et il y a également une liste d’attente de 2000 étudiants que nous venons d’arrêter. On s’est rendu compte qu’elle donnait de faux espoirs aux étudiants alors que ceux sur la liste ne sont même pas sûrs d’avoir quelque chose », explique Mathieu Beurois.

Des solutions alternatives existent pour les étudiants. Encore faut-il les connaître. Pour le chargé de la communication du Crous de Créteil, les moyens d’information ne manquent pas : site internet, stands du Crous à l’université, campagne d’e-mailing, plaquettes et livrets d’information, page officielle sur Dailymotion. Il assure même répondre aux questions des jeunes sur Twitter. « La population étudiante est une cible extrêmement difficile à toucher », regrette-t-il. Pourquoi ne pas envisager des séances obligatoires pour les étudiants en amphithéâtres dans les universités? « On s’est battu cette année avec les universités pour que le Crous fasse des interventions en amphithéâtre. Il y a eu d’âpres négociations. Au final on a pu intervenir en amphi mais pas de manière obligatoire. Résultat : seuls quatre étudiants étaient présents. »

Afin d’aider ceux en difficulté, il y a le FNAU, le Fonds national d’aide d’urgence des Crous qui remplace les anciens dispositifs de l’allocation unique d’aide d’urgence et de l’allocation d’études. Il permet, sur décision d’une commission, d’accorder des aides annuelles aux étudiants recevables à une bourse mais dont la situation familiale ne permet pas le traitement « classique » de leur dossier, et d’allouer des aides ponctuelles aux étudiants qui rencontrent des difficultés momentanées. Mais, selon les étudiants présents au Crous de Créteil, la grande majorité ignore l’existence de ce dispositif. Mathieu Beurois confie que quelques étudiants, ayant appris la tenue des commissions sans avoir bénéficié d’aides, ont adressé des menaces de mort par courrier, par téléphone et agressé verbalement et physiquement des agents du Crous.

Pour le logement, Mathieu Beurois insiste sur les rénovations et les prochaines constructions de résidences universitaires : selon ses chiffres, ente 85 et 90% du parc locatif géré par le Crous de Créteil a été rénové. Et de nouvelles résidences verront le jour à Villetaneuse, à Bobigny sur le site de la Vache à l’aise et à La Courneuve. « Cela prend du temps : le temps d’avoir les autorisations, d’avoir les permis de construire… » Ces projets de construction sont peu médiatisés : « C’est un choix stratégique, explique-t-il. Il ne faut pas en parler trop tôt car encore une fois, on est dépendant des délais de chantiers qui peuvent prendre du retard. Ça pourrait créer des frustrations. Il faut certes les mettre en avant pour montrer nos actions en la matière mais pas trop pour éviter que cela se retourne contre nous.»

Mathieu Beurois déplore l’image négative du Crous. « J’aimerais pouvoir montrer à quel point les agents des services ne ménagent pas leurs efforts au service des étudiants. La semaine dernière, 1536 ont été reçus du lundi au jeudi. L’accueil physique des étudiants est une vraie priorité pour nous. » C’est ainsi que le responsable de communication a organisé l’année dernière un casting dans les universités de l’académie. Objectif : donner une image moderne et en phase avec la réalité du monde de la vie étudiante. Cinq étudiants ont été sélectionnés par un jury pour représenter la nouvelle génération d’étudiants dans les campagnes d’affichage du Crous. Coût de l’opération : 5 000 euros.

Il faudra encore du temps et davantage d’efforts pour redorer la réputation des Crous. Il suffit de surfer sur les forums spécialisés et de lire les posts les concernant pour avoir une idée de l’opinion des étudiants à ce sujet. Céline, l’étudiante de carrières sociales, est catégorique : « Si on veut être informé, vaux mieux connaître des étudiants ayant traversé les mêmes galères et qui ont connu les mêmes problèmes. Ils savent nous informer beaucoup mieux que tous les services du Crous réunis. »

Hasard du calendrier? Voici le message que l’on pouvait lire sur le site internet du Crous de Paris au moment où je finissais de rédiger cet article : « Suite à une coupure d’alimentation électrique sur le réseau informatique, le service des bourses et du logement est fermé le mercredi 6 octobre. L’application internet « suivi du dossier social étudiant » est également fermée pendant la même période. »

Nassira El Moaddem

Billet paru sur le Bondy Blog : cliquez ici

Live from Paris : Grand Ramdam à La Villette (épisode 1)

Paris, Paris, Paris. Ses festivals et ses évènements musico-culturo-politiques comme celui de ce 28 août, où pour rassurer la population islamico-halal, on l’ a arrosée de raï, de quelques petits paquets de dattes distribués entre deux youyous avec en guest-star Frédéric Mitterrand et Fadela Amara, venus rassurer sur leurs bonnes intentions ; oui, nos deux ministres adorent le ramadan, ce mois de partage et de fête, où l’on mange des cornes de gazelle grâce à ces merveilleux voisins maghrébins qui vous offrent plein de gâteaux « orientaux ». Et grâce à  cet évènement organisé par le ministère de la Culture, les Maghrébins de France ont pu se dandiner sur deux trois notes de musique exotique aux frais de l’Etat …

J’y étais au Grand Ramdam. Pas pour nos deux chers membres du gouvernement. Mais pour les vraies vedettes de la soirée. Nas El Ghiwane, le mythique groupe marocain. Jeunes, familles entières, nostalgiques du Maroc des années 70 étaient tous réunis, se pressant devant les portes de la grande salle de la cité de la musique pour espérer être aux premières loges d’un concert qui s’annonçait mythique.

En attendant le concert, et les vidéos que j’ai prises pour les absents et que je publierai prochainement, voici quelques photos de cette journée au Parc de la Villette avec ci-dessous des clichés de la Confrérie tunisienne soufie de Tozeur qui a déambulé dans les allées du parc. (pour mieux voir les photos, cliquez dessus)

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Business des photos de presse dans les camps roms

Dans le campement de Pantin, des médias paient pour avoir des images, créant des tensions et des jalousies entre Roms. Reportage.

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En me rendant dans le campement rom de Pantin, j’étais loin d’imaginer dans quelle misère toutes ces familles vivaient. Avant de venir, j’avais prévenu Isabelle de mon arrivée. Elle appartient au collectif de soutien aux Roms de Pantin et coordonne la mobilisation. Depuis plusieurs jours, elle tente de sensibiliser riverains et habitants de la ville au sort de ces familles. Fatiguée et un peu démoralisée par les évènements récents, elle me fait rencontrer quelques familles. Le comportement de certains médias, couplé aux discours et pratiques sécuritaires du gouvernement, l’a mise en colère.

Arrivée dans le campement de Pantin, j’ai l’impression d’être comme toutes ces caméras qui se sont précipitées ces dernières semaines pour une photo ou quelques images de la misère des bidonvilles. Je ne voulais pas me pointer chez ces familles sans passer par une association ou des gens de terrain qui ont un contact régulier avec elles. Car, malgré le caractère précaire de leurs habitations, les tas d’ordures disposés à l’entrée et l’odeur qui va avec, des familles entières vivent ici. Je ne voulais pas m’introduire chez eux comme je me rends au spectacle.

Le camp de Roms de Pantin se situe à quelques minutes à pied de la gare, au fond de la rue Denis Papin, sur un terrain appartenant à Réseaux ferrés de France. Une décision de justice début juillet les a enjoints de quitter les lieux. Une expulsion est imminente. Les Roms de Pantin vivent avec cette épée de Damoclès sur la tête.

Les baraquements sont disposés le long d’un petit chemin pavé. De part et d’autre se suivent les habitations où vivent plusieurs dizaines de Roms. Mais également un Maghrébin et un Africain, confie Elena, une des Roms, installée à Pantin avec son fils, sa belle-mère et plusieurs autres membres de sa famille. Elena a 26 ans et vit en France depuis trois ans, avec des interruptions fréquentes pour retourner au pays, la Roumanie : « Je n’ai jamais passé l’hiver ici. Les habitations ne sont pas faites pour le froid. On rentre passer l’hiver en Roumanie.»

Elena est maman d’un petit garçon de 3 ans. « Il souffre d’une maladie musculaire rare », explique-t-elle. Elle m’invite dans son logement : une grande pièce à vivre où se retrouve toute la famille et une pièce aménagée en cuisine. A l’entrée du camp, quelques toilettes ont été installées par la mairie : « Ils n’ont été mis en place qu’il y a quelques jours. Cela faisait des mois qu’on les avait demandés », précise Isabelle. Il n’y a pas d’eau courante dans le campement. Aux habitants de se débrouiller pour la récupérer.

A l’intérieur de la « maison » d’Elena, beaucoup d’humidité, des meubles récupérés par-ci par-là, quelques photos accrochées aux murs. Et les rires des enfants des familles voisines qui viennent nous rendre visite. Avec Elena, on parle de la Roumanie, pays que j’ai visité au printemps 2007. Sa belle-mère, allongée par terre, me dit des choses gentilles : « Vous êtes jolie. » L’accueil est chaleureux : « Qu’est-ce que vous voulez boire ? Café, thé, coca ? » Elena, lorsqu’elle ne s’occupe pas de son fils, vend des souvenirs à la Tour Eiffel.

Je rencontre d’autres habitants du campement. Méfiants au début, ils finissent par me proposer des cadeaux. Je décline poliment leur offre. Tout le monde se demande pour quelle chaîne de télévision je travaille. « L’arrivée de plusieurs médias, ça a foutu une pagaille monstre ici », confie Isabelle. Avant de venir sur place, j’avais lu les reportages sur le camp de Pantin. Dont un de Paris Match dont j’ai une copie avec moi.

Je la tends à Isabelle qui, prise dans le tourbillon des activités de soutien, n’avait pas eu le temps de le lire. « Ce papier a créé pas mal de problèmes au sein de la communauté », affirme-t-elle. J’apprendrai plus tard que Paris Match a payé 200 euros pour les photos. Al Jazeera aussi, 50 euros, ainsi que la BBC. « Cela se passe très mal en ce moment sur le terrain… La presse est encore revenue. Cela fout une empoigne entre tous et c’est le bordel. Tu rajoutes qu’ils sont tous persuadés d’être virés avant la fin du mois et tu as une hystérie collective ! », me dira plus tard Isabelle.

Evidemment, sur place, ce sont les plus aptes à parler français et à répondre aux journalistes qui récoltent les fruits de ce business. Ceci n’est pas sans causer des jalousies et des tensions au sein des familles. Je demande à Elena si je peux prendre quelques photos : « Tu as vu ce que tout cela a causé ces derniers temps. Je ne préfère pas. » Seulement voilà, les médias, j’en fais partie. Je prendrai donc une photo aussi, à l’extérieur des baraquements. Sans payer.

Deux cents euros, 50 euros, c’est donc le prix pour montrer à l’Europe entière la misère de ces bidonvilles. Des habitants de nos quartiers que l’on a ignorés toutes ces années, alors même que nous les croisons tous les jours dans le métro, dans la rue… Deux cents euros donc : qui dit mieux ?

Nassira El Moaddem

Billet paru sur le Bondy Blog : cliquez ici

Pyramides : épisode 2

Me voici de retour en France. Depuis désormais deux mois. N’ai pas eu le temps de réfléchir à toute cette année qui vient de s’écouler et dont j’ai essayé de vous donner quelques bribes d’aventures à travers mes photos, mes textos et les quelques vidéos mis en ligne. Je crois que j’aurai encore besoin de quelques temps pour me poser et faire le bilan de ces neuf mois passés au Caire. Il me reste quand même des choses à partager avec vous. Certaines que j’ai voulu publier sur mon blog mais les jours filant à la vitesse de l’éclair, n’avais jamais eu le temps de le faire.

imga0067.jpgVous vous souvenez, j’avais posté sur mon blog la photo de ce vieux monsieur assis sur son chameau, déambulant autour des pyramides de Gizah. Je vous avais promis de revenir plus longuement sur ce site touristique qui attire chaque année des millions de visiteurs. Et comme je vous le disais, le plus intéressant dans les Pyramides, c’est tout sauf …… les Pyramides!!!

J’ai attendu plusieurs mois avant de m’y rendre. La peur d’être déçue je pense. Evidemment quand on est au Caire ou en Egypte pour quelques jours, la visite des Pyramides semble un passage quasi obligé. Quand on y vit pour plusieurs mois, c’est tout autre chose. J’avais repoussé au maximum ce qui représentait pour moi le symbole du tourisme de masse. Les craintes se sont malheureusement révélées bien fondées.

En arrivant sur le site, c’est d’abord de nombreux bus qui vous attendent. Des bus à n’en plus finir. La visite est réglée à la minute près pour les touristes impatients. Pas le temps de discuter, de flairer un peu le quartier. Tout est chronométré. Il fait chaud. La plupart fait le tour des trois pyramides, immortalise l’instant devant ces prouesses pharaoniques, avant de vite rentrer dans les bus climatisés et de rejoindre les hôtels. Seules les personnes en sac à dos, sans contraintes liées aux voyages organisés, poussent la marche un peu plus loin, se fraient le chemin, et se laissent emporter par la foule et l’agitation créée par ce site impressionnant. Impressionnant, il l’est évidemment. C’est une prouesse architecturale que l’on se prend en pleine gueule. Mais difficile pourtant d’être émue. Le site est très peu entretenu. Canettes, sacs plastiques, l’endroit regorge de détritus en tout genre.

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En s’engouffrant et en déambulant autour des Pyramides, je m’aperçois que le site n’est pas pris d’assaut que par les touristes étrangers. Des Egyptiens y viennent se prendre en photo en famille. Mais c’est aussi l’endroit idéal pour les jeunes couples pour se retrouver à l’écart, sur les hauteurs de la ville comme ces deux adolescents rencontrés en m’enfonçant un peu plus loin.

En me baladant, je rencontre ce vieil officier dont j’ai oublié le prénom (qu’il me pardonne). Il y travaille depuis plusieurs années. Lorsque je lui demande ce que ça fait de voir tant d’étrangers en même temps, le monsieur a l’air un peu blasé : « On en voit tellement. On s’est habitués à les voir toute l’année. » Et les filles étrangères habillées de façon….. » Je ne fais même plus attention. Elles font partie du décor maintenant ». Pourtant, des hommes salivant devant ces blondes a moitié dénudées, j’en ai croisés. Et peut-on les blâmer? Travailler sous un soleil de plomb, sans aire d’ombre pour se poser, pour trois francs six sous, et se passer d’un tel spectacle??? Ici les dos nus côtoient les uniformes en laine noire des policiers.

 

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Pour les hommes qui tiennent les lieux, il y a donc les jolies étrangères, et les relations avec les touristes. On n’hésite pas à demander quelques pièces pour un renseignement donné, un chemin indiqué. A baragouiner quelques mots d’anglais, de français, d’italien, histoire d’entretenir le niveau de langue. De leur côté, guides et autres professionnels du site rentrent parfois en conflit avec les touristes pour des tarifs pas respectés, comme cette famille d’ Espagnols, excédée, qui a levé le ton.

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Il y a également le jeu du chat et la souris entre policiers et adolescents Ces derniers montent sur les trois pyramides des Reines (peu élevées)  situées à l’est de la grande Pyramide de Kheops, énervant les policiers, qui impuissants, tentent de les faire redescendre en soufflant sur leur sifflet. Les gamins à peine redescendus, d’autres remontent. Et c’est comme ça toute la journée.

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Et puis il y a les plus jeunes, des classes entières d’élèves de primaires, venues admirer les grandeurs de la civilisation pharaonique, plus impressionnées par les femmes étrangères aux shorts et jupes raccourcis que par les pyramides ! »Hello, what’s your name? », me lance une petite fille au grand sourire. « I love you » me dit un de ses camarades, qui à mon « me too » se cache, timide, derrière ses petits copains!

Reste que le tourisme permet de faire vivre des millions de familles dans ce pays. Sur le site, les vendeurs d’eau fraîche, de petits souvenirs, les conducteurs de calèche et les taxis attendent debout en nombre incalculable sur le chemin de bitume qui mène à la sortie du site.

Voilà les scènes qui rythment la vie autour de ce poumon économique de l’Egypte. Il y aurait encore des milliers d’autres choses à dire, d’autres scènes de vie à raconter. Pour clore ce billet, j’avais envie de vous montrer cette image, celle du Caire, dos aux pyramides, qui rappelle combien ces dernières sont au coeur de la vie, au coeur de la ville. Mais un projet d’aménagement du plateau de Gizah envisage de créer deux entrées distinctes : une pour les touristes au nord, une seconde, éloignée, pour les Egyptiens… Il en faudra plus pour empêcher ceux et celles qui vivent des fruits du tourisme de ne pas entrer en interaction avec les visiteurs…

 

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Du hip-hop égyptien ça donne ça!

 

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Voilà c’en est fini des Oum Kelsoum et des Abdel Halim Hafed. Le Moyen-Orient s’est mis au hip-hop et au rap depuis belle lurette. D’Europe, difficile d’y avoir accès. J’ai assisté hier à une soirée à Alexandrie qui clôturait une semaine de workshoP entre différents groupes de hip-hop : turc, français, allemand et égyptien. Sur scène dans cette vidéo, c’est le groupe alexandrin « Y Crew ». A vos oreilles!

 

Méfiez-vous des apparences…..

imga0003.jpgMe voici dans le minibus à prier pour que la climatisation marche. Non que je sois une adepte de l’air conditionné mais quand la température avoisine les 40 degrés et que l’on se trouve dans un transport plein à craquer, on en vient à reconsidérer certains principes… Il est 7h30 du matin. Direction le vent frais, la corniche et les plats de poisson à en perdre haleine d’Alexandrie. Dehors, à quelques mètres à peine de la Gare ferroviaire Ramsès, beaucoup d’agitation. Nous sommes vendredi matin, premier jour du week-end. Tout le monde attend, sous un soleil de plomb, pouvoir embarquer dans n’importe quel bus direction El Iskenderia. Comme cette femme à ma gauche, qui patiente depuis plusieurs minutes qu’un bus arrive. Lorsque j’ai vu l’inscription sur son sac, je n’ai pas pu m’empêcher d’exploser de rire. « Politics is my bag »!! Comme quoi, les apparences sont souvent trompeuses….

 

Pyramides Episode 1

imga0075.jpgC’est un monsieur que j’ai rencontré lors d’une visite aux pyramides de Giza. Il devait avoir au moins 70 ans mais il se tenait droit comme un piquet sur son chameau à qui il parlait comme on le ferait à un compagnon de longue date. En prenant la photo, je me suis dit : « Merde un chameau qui a de plus jolies dents que son propriétaire c’est quand même moche« ! Ca m’a fait rire. Je ne devrai peut être pas mais avouez que le parallèle est cocasse!

La visite des pyramides, tout un programme. J’ai mis du temps avant de décider d’y aller. En vérité, j’ai profité de la visite de ma maman pour l’accompagner. J’ai donc attendu 7 mois avant d’y mettre les pieds. En réalité, je suis plus attirée par la vie bruyante du Caire, de ses souks, de ses quartiers, de ses cafés, que les ambiances musées et touristes. Je vous raconterai cela dans un prochain billet. Mais ce qui est sûr c’est que le plus intéressant aux pyramides, c’est tout ………sauf les Pyramides. A suivre….

Cliché Live from Cairo : Ca se passe comme ça chez l’ami Ronald!

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Rue Talaat Harb, centre-ville du Caire, un samedi soir. Des enfants zebellin qui vident les poubelles de chez Mc Do. Il étaient quatre ce soir-là, haut comme trois pommes à trier les cartons déposés devant le trottoir. Et oui, ca se passe comme ça chez l’ami Ronald‎!

 

« Plus personne ne dort sur le trottoir »

img0857copycropdisplay.jpgDepuis des mois, les trottoirs qui longent les bâtiments institutionnels de la capitale sont occupés par des travailleurs en colère. En février dernier, je vous avais parlé, dans un de mes billets, de la protestation des ouvriers d’une usine textile de Tanta, qui faisaient sit-in devant la Présidence du Conseil des Ministres. Idem pour le trottoir du Conseil Consultatif (Majlis A-Shourah) situé sur une artère principale du centre-ville du Caire, qui a lui accueilli ces derniers mois des centaines d’ouvriers venus également manifester leur colère. Tous protestaient contre le non versement par leurs entreprises de plusieurs mois de salaires. Selon un récent rapport réalisé par l’Observatoire ouvrier égyptien, déjà 45 sit-in auraient été réalisés depuis le début de l’année.

Les ouvriers des usines « Amonesto » et « Mobaria », occupant le trottoir du Conseil Consultatif, n’ont pas eu l’issue « plus ou moins heureuse » des salariés de Tanta, qui quelques semaines avant, avaient réussi, à obtenir certaines indemnisations. Il y a deux jours, ils ont été évacués par les forces de sécurité du trottoir où ils avaient élu domicile. Pourquoi maintenant? Parce que le Premier ministre kenyan Raila Odinga venait en visite officielle au Caire et que la vue d’ouvriers amassés à deux pas de la présidence du Conseil des Ministres aurait fait tâche. Quelques jours avant, les manifestants avaient levé le ton pointant du doigt le silence des autorités devant leur situation. Certains s’étaient couchés à même le sol tandis que d’autres brandissaient leurs pancartes au cri de « Hukkuma Haramya » (Le gouvernement, ce voleur). Quelques heures plus tard, ils étaient dégagés manu militari.

Ce matin en allant en cours, le trottoir qui longe le Conseil Consultatif était vide. Pendant plusieurs semaines, nous nous étions (malheurs2201015172542.jpgeusement) habitués à voir ces ouvriers camper jour et nuit, dans des conditions difficiles. Des hommes, âgés entre 30 et 60 ans, la mine fatiguée, autour d’eux éparpillés par terre des morceaux de pain rassis, avec en guise de lit quelques couvertures étendues sur le sol. Accrochés aux barreaux de la clôture qui entoure le Conseil, des dizaines de sac en plastique contenant leurs effets personnels. Sur un des arbres qui longe le trottoir était suspendu un épouvantail portant une pancarte autour du cou où l’on pouvait lire : « العمل = الاعدام » « le travail = la peine de mort ». Face aux ouvriers, des policiers,  aux traits tout aussi fatigués, jeunes, parfois très jeunes, qui 24/24 encerclaient les manifestants derrière des barrières de sécurité.

Ce matin le journal indépendant Al Masry el Youm publiait cette photo en Une avec pour titre:

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لا أحد «ينام» على الرصيف »

(Plus personne ne dort sur le trottoir)

Un titre qui tombe un peu à plat étant donné la photo :pas un ouvrier mais un policier……… qui dort !

 

 

(Crédits photos : Al Masry el Youm)

Drague au Caire…. nerfs à vif!

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Quand on est une femme, on a de quoi être en colère contre le Caire. Y marcher, y faire ses courses, s’y promener, bref sortir relève souvent du parcours du combattant. Je vis désormais dans la capitale égyptienne depuis presque huit mois et pourtant je ne m’y habitue pas. Des regards collants que vous arrivez presque à palper, aux mains baladeuses dans les transports en commun. Du type qui se frotte à vous dans la rue alors que le trottoir est aussi large qu’une voie d’autoroute, aux mots sensés être doux et qui résonnent en vous comme autant d’insultes que l’on vous crache en pleine figure : « Miel », « ma jolie », « viens par ici ma fille ». Ces expressions de la rue de tous les jours je les ai en horreur.

Et il n’y a pas que les blondes aux yeux bleus qui ont le droit à ce traitement. Pour subir ce genre d’humiliation, être de sexe féminin suffit. Avoir 60 ans, porter un voile ou un niqab, être accompagné de son compagnon, de son mari, d’amis : rien ne freine ces excès de libido. C’est le quotidien des femmes du Caire. J’habite à quelques minutes du centre-ville. Le trajet que j’effectue tous les jours entre mon domicile et la fac est loin d’être une partie de plaisir. A 8 heures du matin, les hormones de certains sont déjà en ébullition. Un jour, alors que je me rendais en cours, arrivant à hauteur de la place Tahrir, un des points névralgiques de la capitale, un type s’approche de moi à la vitesse de l’éclair. Il est venu, m’a touchée, a eu son petit quart d’heure américain, son sourire vicieux puis est reparti comme si de rien n’était. Dans ce genre de situation, vous ne comprenez pas pourquoi vous ne faîtes rien, pour quelles raisons vous restez immobiles alors que la rage vous dévore. Vous vous détestez de ne pas avoir su comment réagir, de ne pas vous être révoltée.

En réalité, la scène dure à peine quelques secondes et arrive sans que vous n’y soyez préparée. Et puis que faire? Une autre fois, je me suis mise à crier et j’ai poussé violemment celui qui s’approchait pour me toucher. L’homme très mal à l’aise s’est vite retourné et a fait demi-tour. En guise de réaction, j’ai eu l’audace de croire que le policier qui se trouvait tout près de moi allait pouvoir m’aider. C’était sans compter que lui aussi « avait faim » et qu’en allant le voir il allait me regarder comme un vulgaire bout de viande. C’est un peu ça le sentiment ici, d’être une charogne sur patte, l’objet ambulant de leurs désirs sexuels. Imaginez-vous marcher dans la rue et en voir certains se gratter les parties intimes pendant qu’ils vous regardent passer. Ou encore ce jour où, me promenant avec une amie, nous entendons sortant de la bouche de deux hommes que nous devançons : « Par devant ou par derrière ? » A vous en donner la nausée.

Je parle du Caire mais des histoires à peu près semblables j’en ai vécu dans d’autres villes du monde arabe en Syrie ou au Maroc par exemple. Et, on pourrait parler longtemps de la drague lourde de certains hommes en France, des harcèlements sexuels qui ont cours dans le monde professionnel. L’Europe n’est évidemment pas exempte de ce genre de comportements à l’adresse des femmes. Mais ici, au Caire et notamment dans certains quartiers, le phénomène drague (« mo3akassa ») est inscrit dans le quotidien, devenu banal, normal, une sorte de jeu aussi auquel se livre les hommes fatigués d’un quotidien morose et d’une absence d’avenir.

Ce n’est pas encore du harcèlement (« taharuch ») même si pour certaines la frontière entre les deux n’est pas si opaque. « Lorsqu’à chaque fois que vous sortez de chez vous, pour vous rendre à n’importe quel endroit, vous devez essuyer les sifflements et les propos obscènes de certains hommes, je pense qu’on est pas loin du harcèlement », me confie Rim, étudiante à l’Université du Caire.

Mais voilà il faut se protéger. Vous vous mettez alors sur la défensive, adoptez une attitude volontairement agressive. Depuis j’ai développé un sens visuel hors du commun : mes radars détectent à distance ceux qui s’aventureraient à s’approcher de moi. Au point parfois peut-être de sombrer dans la paranoïa. Devoir faire tout ce cinéma, m’emmerde, ce n’est pas vous mais au fond on s’en fout, faut se blinder. Je ne compterai pas le nombre de fois où je me suis arrêtée pour insulter celui qui s’amenait vers moi pour tenter quelque chose. Ici, les hommes ont très peu l’habitude que les femmes réagissent en pleine rue.

Du coup, lorsque vous vous retournez pour réagir contre celui qui vient à peine de vous frôler ou de vous lancer je ne sais quel regard obscène ou remarque indécente, et que vous osez lui rappeler son attitude immonde, à 95% des cas vous êtes sûrs que le type va tourner la tête et vous répondre : « Mais c’est pas toi que je regardais. Je parlais à mon ami. » Autant vous dire que la réponse n’aide pas à refroidir vos nerfs. D’abord, on vous atteint dans votre dignité et en plus on se fout ouvertement de vous. Double peine. Et de lui répondre, un peu impuissante, mais de toutes mes forces, un « kelb » (sale chien) sorti du fond du cœur avant de repartir en maudissant la terre entière d’être une femme.

Finalement, j’en suis arrivée à me demander si réagir servait bien à quelque chose. Je ne peux m’empêcher de le faire, c’est plus fort que moi. Je n’ai pas envie de donner l’impression que tout cela est naturel, normal. Et en même temps, je n’y gagne rien : suis énervée, gaspille mon énergie et les gens me prennent pour une folle ! Je comprends de plus en plus celles qui ici font  comme si elles n’entendaient rien. On en vient même à apprécier les rames de métros réservées aux femmes.

En arriver là, obligé de séparer les sexes pour éviter tout débordement est un affreux constat d’échec. Ceux qui prêchent les vertus de la mixité, moi la première, auront vite compris qu’ici, il s’agit d’une nécessité qui va au-delà d’une question de confort. Depuis quelques mois se développent des lieux et des modes de transports réservés aux femmes : comme ces nouveaux taxis conduits par des chauffeurs de taxis femmes censés apporter une solution au problème. Reste que pour la majorité des Egyptiens, et donc des femmes, le taxi est un transport coûteux et que les seules alternatives bon marché, celles des bus et minibus bondés, sont largement propices à la promiscuité.

Alors, évidemment, on peut imaginer les raisons d’une telle situation : la frustration sexuelle, le chômage, la crise du logement qui rendent difficiles le mariage des jeunes hommes et retarde encore plus leur vie sexuelle, l’oppression sociale, l’absence de lendemain… En attendant, les associations locales se battent tandis que les autorités semblent faire mine de ne rien entendre. En témoigne une déclaration de Suzanne Moubarak, l’épouse du président qui affirmait en 2009 au journal gouvernemental Al Ahram : « Le harcèlement sexuel ne peut pas être considéré comme un phénomène à cause de quelques incidents isolés. » Circulez donc, y a rien à voir. Très bien, mais si au moins on pouvait circuler tranquillement…

Nassira El Moaddem (Le Caire)

Article publié sur le Bondy Blog : cliquez ici

Quand on se prosterne devant des mannequins « New Fashion », ça donne ça!

imga0005.jpg   Nous sommes un jeudi après-midi à l’heure de la prière de « Dhor » (mi-journée) dans une des nombreuses galeries commerçantes du centre-ville du Caire. La plupart des hommes que vous voyez en train de prier, ce sont les commerçants des boutiques aux alentours dont vous en apercevez deux vitrines. Des centaines de gallabiyas et autres robes de soirée, aux couleurs toutes aussi flashy les unes que les autres. Et devant ces mannequins inanimés, à chaque prière de la journée, les professionnels du quartier se consacrent à leurs obligations religieuses.

Nassira El Moaddem

Le paradis du sac

 

imga0095.jpgVous vous demandez sûrement ce que sont tous ces sacs à main, de toutes les couleurs, de tous les styles?

Les objets trouvés de la gare du Caire? Non

Mon armoire? non plus (j’ai horreur des sacs à main)

Non, c’est le centre d’accueil de la Bibliothèque d’Alexandrie, où chaque visiteur se doit de poser ses affaires. Ici ce sont les dizaines et les dizaines de sacs déposés par les femmes et les jeunes filles se rendant à la bibliothèque.

Face à face en noir et blanc à Al Azhar

imga0039.jpg C’est une jeune femme que j’ai vue plusieurs fois aux alentours de la mosquée d’Al Azhar. Hier, elle était assise sur le grand tapis qui recouvre le couloir de l’entrée sud. En face d’elle, un chat noir et blanc qui lui ressemblait étrangement. Tous les deux se sont fixés pendant une bonne heure je crois. Le spectacle était assez troublant. On aurait dit que les deux communiquaient réellement.

Virée sur le Nil vers Qanater

imga00811.jpg C’est un cliché que j’ai pris lors d’une balade en bateau sur le Nil direction Qanater, une ville située à une quinzaine de kilomètres de la capitale. Une destination prisée des Cairotes surtout le week-end et jours fériés. Le voyage dure deux heures. Sur l’embarcation, c’est un festival de couleurs avec les mille modèles de voiles portés par les jeunes filles et un moment pour filles et garçons de se retrouver en amoureux ou entre amis loin de la pression de la capitale. Ici, c’est un cliché qui montre ce petit bout de chou dont l’uniforme m’a hanté pendant quelques jours. A ses côtés son père; au second plan, un couple qui, séparé par un verre de thé, regarde au loin.

 

 

tensions au centre-ville du Caire

575x3851548195023f2ill1329700daa2caire1.jpgCe matin en me rendant en cours, j’ai été surprise par le nombre impressionnant de policiers en uniforme mais également en civil sur le chemin qui mène au centre : le long de l’avenue Qasr el 3aini qui rejoint la grande place Tahrir mais également sur l’avenue Talaat Harb, l’axe principal du centre-ville de la capitale. Des dizaines de véhicules des forces de sécurité étaient arrêtés devant les principaux bâtiments institutionnels :du secteur: bureau du Premier ministre, assemblée du peuple, assemblée de Choura. J’ai d’abord pensé qu’un convoi présidentiel ou ministériel était peut-être prévu mais autant de forces de l’ordre, cela paraissait beaucoup. Surtout que la plupart des forces de sécurité présentes dans le centre étaient en réalité des policiers en civil, regroupés à plusieurs, en état d’alerte, et qui semblaient se préparer à ce que quelque chose se passe ou que quelqu’un arrive.

J’ai alors lu les infos du jour et ai appris qu’une marche organisée par Ayman Nour, l’opposant leader du parti el Ghad (second aux élections présidentielles de 2005) devait avoir lieu ce mardi et partir du centre-ville du Caire. C’est donc pour cela que les forces de l’ordre étaient rameutées en nombre dans le west el balad. Depuis, selon les médias occidentaux, la marche a été dispersée par police et armée mobilisées en masse. D’après l’AFP, Nour Ayman Nour le fils du leader d’opposition a été interpellé.

Au même moment, c’est le groupe « Jeunesse du 6 avril », appelant aux réformes notamment constitutionnelles et à la fin de l’état d’urgence, qui a également tenté de manifester dans le centre au cri de « A bas Hosni Moubarak » et « Liberté, liberté ». Selon les médias qui ont rapporté l’évènement, les manifestants au nombre d’environ 200 auraient été réprimés par les forces de l’ordre et plusieurs d’entre eux auraient été arrêtés (60 selon les autorités rapporte l’AFP). Al Jazeera fait part de son côté de la confiscation par la police anti-émeutes de plusieurs enregistrements de l’une de ses équipes de reportage.

Le journal indépendant « Al Dostour » (La Constitution) a quant à lui rapporté des attaques perpétrées à l’encontre des journalistes et contre certaines femmes dont le voile aurait été arraché. Le journal d’opposition publie notamment sur son site internet la liste des militants que les forces de sécurité auraient arrêtés et a mis en ligne une série de photographies montrant les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, diaporama repris sur Youtube. Le voici-dessous :

 

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(crédit photo : REUTERS/STRINGER/EGYPT)

 

New Roz kurde au Caire!

Voilà je vous l’avais promis. Voici une des vidéos prises lors de notre participation aux festivités kurdes organisées en banlieue du Caire par le Parti Démocratique Kurde iraquien. L’évènement était assez impressionnant. Je promets de mettre très vite un papier plus long.

 

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« La Marocaine »

Papyrus, passeports, filles de joie marocaines et punitions… ou l’envers du décor saisi à l’occasion d’une visite au ministère de l’Intérieur égyptien. Récit.

passeportmarocain.jpg Faissal et moi avions rendez-vous au ministère de l’intérieur pour des papiers administratifs relatifs à notre résidence en Egypte. A vrai dire, cela ne me faisait pas vraiment peur. Avoir affaire aux autorités égyptiennes, on a toujours mieux comme programme, mais j’étais plutôt enthousiasmée à l’idée de voir ce qui se passait dans les bureaux de cet immense bâtiment, coiffé de dizaines de satellites et entouré d’un nombre impressionnant de militaires. Excitée donc de découvrir, mais je craignais déjà l’attente. Et puis disons que l’horaire du rendez-vous éveillait un tantinet les soupçons : 21h30 mercredi dernier…

Le ministère se situe à quelques rues de chez moi. En arrivant, les agents d’accueil ne brillent pas par leur amabilité. On fait passer les personnes par un sas de sécurité en leur ordonnant, d’une voix criarde, de déposer à l’accueil téléphones portables et autres objets métalliques. Les formalités de contrôle accomplies, nous nous dirigeons vers la salle d’attente, spacieuse, aux murs blancs presque immaculés. Je suis la seule femme. En arrivant dans la salle, une douzaine de paire d’yeux me dévisagent de haut en bas. Je m’assieds. Manque de chance, j’ai oublié ma lecture à la maison. Mes deux seules distractions : une fiche d’informations à remplir et mon …dictionnaire arabe-français!

J’en profite pour revoir les mots de vocabulaire appris dans la journée. Objectif : éviter de croiser au maximum les regards des mâles qui m’entourent. A ma droite, un jeune d’une vingtaine d’années ne semble pas vouloir décoller ses yeux de moi. Je m’énerve gentiment et lui fais comprendre qu’il a tout intérêt à arrêter son numéro tout de suite. Faissal se crispe. La soirée commence bien… Trente minutes sont passées. Nous sommes toujours là à attendre qu’on veuille bien nous appeler. Au plafond, le bruit d’un néon sur le point de rendre l’âme m’agace autant que les regards insistants de mon voisin grisonnant d’en face, qui s’y met lui aussi.

Ce soir, c’est un festival de matage auquel j’ai droit et en plein ministère de l’Intérieur. Merci je ne suis pas venue pour rien… Voilà, on nous appelle enfin. Il est bientôt 22h15. Nous traversons la cour du ministère et rejoignons une autre entrée intérieure du bâtiment. A l’intérieur, un jeune homme à la taille impressionnante nous accueille et ouvre la porte de l’ascenseur. Nous nous y engouffrons et quelques secondes plus tard nous voilà arrivés. Je prie pour que les formalités administratives se fassent vite. En sortant de l’ascenseur, j’ai un peu de mal à croire ce que je vois : deux personnes, un homme d’une cinquante d’années et une jeune femme, tous deux debout, visage face au mur. A leur gauche, l’accueil du service dont les agents semblent apprécier le spectacle : glousseries et moqueries en tout genre fusent à l’encontre des deux « punis ». Je crois rêver. J’ai l’impression de faire un retour en arrière d’une quinzaine d’années, quand, grondés par la maîtresse, les plus vilains d’entre nous étaient amenés « au coin ».

En observant la jeune femme, je me rends compte qu’elle porte une djellaba traditionnelle marocaine, de couleur rose, la capuche sur le dos. Même ses blaghi (babouches) typiques trahissent son origine. Je suis persuadée que c’est une Marocaine, j’en mettrai ma main à couper. J’ignore ce qui l’a amenée ici. Sa tenue est couverte de ce qui paraît être de la graisse de voiture. Ses cheveux, noirs de jais, sont plus ou moins attachés et ses deux bras, posés le long de son corps immobile. La porte du bureau du responsable s’ouvre enfin. En sortent deux agents du ministère entourant un homme et lui ordonnent de rejoindre les deux « punis » : à son tour le voilà debout entre les deux autres, face au mur.

Cette fois-ci le responsable nous fait signe d’entrer. L’accueil est très cordial. Sur son bureau, plusieurs passeports dont celui situé tout au dessus qui est, pour sûr, marocain. Je le reconnais à l’armoirie dorée qui orne la couverture. Nous sommes invités à nous asseoir sur le canapé. A côté, la télévision est allumée. La salle est sombre, éclairée par une unique petite lampe de bureau. L’on nous pose des questions sur notre séjour, montrons nos passeports et cartes d’identité. Rien de méchant. Le responsable a le sourire, les questions n’ont pas le ton d’un entretien formel. En trois minutes chrono, nous récupérons nos papiers. Nous sortons du bureau. Je ne peux m’empêcher de demander à Faissal de retourner discuter avec notre interlocuteur pour en savoir plus sur les raisons de la « punition » des trois personnes. Il fait demi-tour et sur le pas de la porte lui demande : « Ils sont marocains? » . Réponse : « Oui ». – « Pourquoi sont-ils ici? »« Ils ont fait de mauvaises choses » lui répond le fonctionnaire. « De la prostitution? », l’interroge Faissal. –« Oui », avoue-t-il, avec un quasi un sourire dessiné sur le visage.

En sortant je ne peux m’empêcher de tenter de capter un regard de la jeune Marocaine. Mais en passant à côté d’elle pour emprunter l’escalier, elle ne décollera pas ses yeux du mur qu’elle fixe depuis je ne sais combien de temps. Une prostituée? Je ne le saurai jamais. Au Moyen-Orient, les Marocaines ont la réputation d’être « les putes de la région ». J’ai entendu cela plus d’une fois, en Syrie, il y a quelques années, et en Egypte aujourd’hui. J’aurais voulu lui parler, savoir ce qu’elle faisait au Caire, ce qui lui était arrivé, pour quelles raisons s’était-elle retrouvée là, debout comme un enfant face au mur d’un service du ministère de l’Intérieur égyptien? Je me demande aujourd’hui ce qui a bien pu lui arriver et m’en veux de ne pas avoir cherché à en savoir davantage et de ne pas l’avoir aidée. J’ignore comment j’aurais pu mais j’aurais dû essayer.

Nassira El Moaddem

Billet publié sur le Bondy blog : cliquez ici

Cliché Live from Cairo : tanks VS manèges

imga00531.jpg Suez, ville égyptienne célèbre pour son canal. Ici au park Moubarak le long de la baie de Suez. La voix de Madame Oum Kelthoum en fond sonore, et des enfants accrochés aux manèges s’amusent face aux tanks du musée militaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et Moubarak apparût!

Dans mon billet d’hier, je vous parlais de l’attente des premières images du président égyptien. Hosni Moubarak. Et bien les voilà, diffusées par la télévision publique égyptienne, Nile TV. Selon la chaîne, elles auraient été tournées dans la matinée de ce mardi. Officiellement toutes fraîches donc! Mahmoud Saad, un des présentateurs du talk-show « Masr Naharda » avait parlé d’une intervention télévisée du président. Mais il ne s’agit en réalité que de simples images. Les fans vont être déçus….

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En juillet 2004 à la suite de son opération à l’hôpital universitaire de Heidelberg en Allemagne, le Raïs, vêtu d’une robe de chambre, avait été filmé dans sa chambre d’hôpital. La télévision publique avait même à cette époque réalisé une interview du président. Cette fois-ci les images le montrent assis à une table du même établissement hospitalier en train de discuter en compagnie de deux médecins. Sauf que cette fois-ci le téléspectateur n’a pas l’honneur d’entendre le son de sa voix. Pas d’interview non plus. Juste quelques images et la lecture par le docteur Marcus Büchler, qui a opéré Hosni Moubarak le 6 mars, du bulletin de santé du Raïs. Le médecin a ainsi déclaré que « la condition générale du président s’améliore de manière satisfaisante » et « qu’il restera sous surveillance jusqu’à ce qu’il soit autorisé à quitter l’hôpital« . (photo crédits AFP)

Donc voici les fameuses images de la télévision égyptienne récupérées sur You Tube. Pour les non arabophones, désolée je n’ai pour l’instant que cette version.

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Le Raïs n’est pas mort, vive le Raïs!

hosnymubarak.jpgAprès la mort du cheikh d’Al Azhar, Mohamed Sayyed Tantawi la semaine dernière, voici que les rumeurs de décès du président égyptien, Hosni Moubarak, ont affolé twitter, blogs et facebook égyptiens depuis ce week-end. Dans les rues du Caire, tout le monde s’interroge sur le véritable état de santé du président. Le Raïs est-il mort?

C’est ce qu’ont annoncé avant hier (samedi 13 mars) la télévision nationale russe et un site web israélien. Une information que les dits médias ont tout de suite démentie s’ensuivant un communiqué de l’hôpital universitaire allemand de Heidelberg où le président égyptien a subi samedi 6 mars, (selon les déclarations officielles), une ablation de la vésicule biliaire et un retrait du polype du duodénum ( tumeur en principe bénigne placée dans l’intestin).

Voici ce que l’on apprenait du docteur Markus Büchler, coordinateur de l’équipe médicale allemande : « La récupération du président Hosni Moubarak se passe très bien. Je l’ai rencontré samedi matin dans sa chambre d’hôpital pour un examen de contrôle. Il m’a invité à boire un café et était de très bonne humeur avec un sens de l’humour dont nous nous sommes habitués ici ».… Hier (dimanche), pour couper court aux rumeurs, c’est un porte-parole de l’hôpital qui sous couvert d’anonymat, a affirmé à Reuters : « Le président est en vie, se porte bien et il se rétablit ».

Ces déclarations sont pourtant loin de rassurer la rue égyptienne qui s’interroge sur le véritable état de santé du Raïs. Hormis les blogs et les réseaux sociaux, les journaux égyptiens sont assez silencieux sur cette affaire reprenant uniquement les papiers d’agence sur le sujet. L’affaire Ibrahim Aissa est encore dans les mémoires : le rédacteur en chef du quotidien Al Doustour (« La constitution ») avait écopé en 2008 d’une peine de prison de deux mois pour avoir écrit des articles sur l’état de santé de Hosni Moubarak. Il avait fini par bénéficier d’une grâce présidentielle.

Cette rumeur intervient en plein remous politique en Egypte. Celui de la campagne en vue de l’élection présidentielle de 2011 pour laquelle, Mohamed El Baradeï, l’ancien directeur de l’AIEA à Vienne (Agence Internationale de l’Energie Atomique) a consacré son retour au pays, le mois dernier. Quelques jours plus tard, il créait avec un certain nombre de politiques et d’intellectuels égyptiens, une « coalition pour le changement » dont l’objectif vise à obtenir une modification constitutionnelle en vue du scrutin (voir billet du 27 février 2010). Une élection qui pour beaucoup semble jouée d’avance, le fils du président, Gamal Moubarak étant pressenti pour succéder à son père, malgré le déchaînement médiatique autour de Baradeï. Depuis quelques jours, sa coalition fait circuler une pétition appelant à des réformes constitutionnelles : limitation à deux mandats pour les élections présidentielles, possibilité pour tous de se présenter candidat aux différents scrutins…

Reste que le dossier Moubarak tient en haleine la société égyptienne qui s’interroge sur l’avenir institutionnel et politique du pays : Moubarak a bien transféré les pouvoirs au premier ministre Ahmed Nazif mais en l’absence de vice-président assurant l’intérim, beaucoup se demandent déjà ce qui se passerait si Hosni Moubarak devait disparaître.

La rumeur en tout cas continue de courir et l’absence de arton428.jpgphotos et d’images du président l’alimentent encore plus. On se souvient de ce cliché de Moubarak qui avait été pris suite à son opération en 2004 dans ce même hôpital : celle d’un président qui, vêtu d’une robe de chambre, passait ses communications téléphoniques depuis sa chambre d’hôpital. La chaîne publique égyptienne Nile Tv y avait même interviewé le Raïs.

Si la presse est pour l’instant très prudente sur le sujet, la bourse elle connaît des chutes exceptionnelles depuis ce week-end: une baisse de près de 4% hier alors qu’elle avait déjà diminué de plus de 2% dimanche. Les investisseurs attendent une intervention télévisée du président. Selon Mahmoud Saad, présentateur du talk-show « Masr Naharda » (L’Egypte aujourd’hui), cette intervention devrait avoir lieu très prochainement sur la télévision publique. A suivre donc…

Cheikh Tantawi est mort

muhammadsayyedtantawi1.jpg C’est l’agence de presse Middle East Agency qui l’a annoncé. Le cheikh Mohamed Sayyed Tantawi, grand imam de la grande mosquée d’Al Azhar du Caire, est décédé ce matin à Riyad en Arabie Saoudite des suites d’une crise cardiaque.

Le cheikh de la grande mosquée cairote, âgé de 81 ans, était en visite dans la capitale saoudienne pour une cérémonie de remise de prix organisée par le roi Faissal. Selon les conseillers du cheikh, qui interviennent en boucle depuis l’annonce de la mort sur les chaînes de télévision égyptiennes, rien ne laissait présager un tel accident rappelant que Tantawi était en « excellente santé« .

Ce dernier avait été largement critiqué en décembre dernier concernant les propos qu’il a tenus à l’encontre d’une jeune fille portant le niqab (voir billet de décembre 2009 : ici ). Pour de nombreux Egyptiens et pour ses détracteurs, le cheikh d’Al Azhar était à la solde du pouvoir.

C’est un certain Mohamed Wasel qui prendra en intérim la tête de l’institution jusqu’à ce que le président Hosni Moubarak nomme un nouveau cheikh à la tête de la grande Mosquée.

El Baradeï : « Non je ne suis pas le sauveur de l’Egypte »

Vous n’êtes sûrement pas sans savoir que les élections présidentielles de 2011 occupent une grande partie du débat médiatique actuel en Egypte. Baradeï en super héros de retour dans sa patrie après un » exil nucléaire » de 12 ans à Vienne comme directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Il fallait voir le nombre de pages , d’émissions de télé de radio, consacrées au retour de l’enfant prodige du pays.

images.jpgEl Baradei a même mis en place une « Coalition Nationale pour le changement » composée d’intellectuels et de politiques de l’opposition ». Objectif affiché : œuvrer pour des élections libres et des amendements constitutionnels, mettre en place un contrôle international des élections, permettre à quiconque qui le souhaite de se porter candidat… Un programme qui a fait réagir plus d’un des partisans du changement qui mettent en garde El Baradei contre un trop plein d’optimisme : «Le régime n’accédera jamais à cette demande», a affirmé Mohammed Habib, membre des Frères musulmans, principal groupe d’opposition, à Al-Masri Al-Yom.

En attendant, depuis son retour, Mohamed El Baradei multiplie les interviews télévisées dans les émissions égyptiennes les plus populaires. Et n’hésite pas à pointer du doigt le régime actuel. Son message presque prophétique : « Si vous voulez que je vous aide à changer le pays, alors aidez-nous et participez au mouvement. Je ne suis pas votre sauveur, l’Egypte ne peut que se sauver elle-même »a -t-il déclaré à la célèbre journaliste égyptienne Mona El Chazly, présentatrice du talk-show « Al Ashira Masa’an »( 22heures le soir) sur la chaîne Dream TV2. (Pour les arabophones qui souhaitent regarder l’interview : c’est ici)

Dans un épisode de l’émission d’Al Jazeera English, « Inside story » consacré à l’éventuel avenir présidentiel de Baradeï, ce dernier a déclaré :  » Quand on me demande de participer à l’avenir de mon pays, il m’est impossible de refuser. Je suis né Egyptien, je vis Egyptien et je mourrai Egyptien ». Voici ci-dessous la vidéo d’Al Jazeera English , un peu longue, je l’accorde mais qui a le mérite d’exposer clairement et mieux comprendre le débat.

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Pourtant, pour la presse gouvernementale et les pro PND (Parti National Démocratique au pouvoir), Baradeï n’est qu’ un Etranger qui a vécu toute sa vie en dehors de l’Egypte et qui n’aurai aucune légitimité à en vouloir prendre les rênes. Ses chances sont minimes au vu de la constitution actuelle qui stipule que les candidats doivent  soit présider un parti reconnu, soit s’ils sont indépendants réussir à obtenir l’appui de 250 élus, dont au moins 65 membres de l’Assemblée nationale, 25 du Conseil consultatif (Majliss Achoura) et au moins 10 élus municipaux. Difficile quand on sait que la majorité de ceux-ici sont dominés par le PND.

Amr Moussa, l’actuel secrétaire général de Ligue Arabe, que l’on comptait comme l’un des potentiels candidats à la présidence, semble aujourd’hui se placer derrière le mouvement lancé par El Baradeï. Idem pour Ayman Nour, le président du parti Al Ghad (Le lendemain), ancien opposant aux élections de 2005 et qui a déclaré « ne pas se présenter si El Baradeï se porte candidat ».

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Voici la caricature mise en ligne par Al Masry Youm. Sur la photo, à gauche, Mohamed El Baradeï, à droite, Ayman Nour, au centre Hamdin Sabahi, avocat et président du parti d’oppositon Al Karama (La considération). Les trois se sont rencontrés mercredi 24 lors de l’annonce de la création d’une Coalition Nationale pour le Changement.

Traduction: « Si vous aimez tous l’Egypte, soyez alors une seule et même équipe. Peu importe qui parmi vous gagnera les élections; l’essentiel c’est que ce soit l’Egypte qui gagne!« 

 

Après deux semaines, fin du sit-in et de la grève pour les salariés de Tanta

Ils ont des mines fatiguées. La plupart sont assis sur des bouts de carton emmitouflés dans des couvertures de fortune. Leurs sacs plastiques pendent sur les branches2201015172542.jpgs des arbres qui longent la rue Majlis A Chhab où ils ont élu domicile depuis plus deux semaines. Eux ce sont les salariés de l’usine de textile de Tanta dont je vous avais parlé dans un billet précédent. Face à eux, de jeunes policiers, postés derrière des barrières de sécurité, plus nombreux que la fois dernière, matraques accrochées sur le côté de leurs uniformes et casques vissés sur la tête. En face, côté présidence du conseil des ministres, trois camions de militaires prêts à intervenir à tout moment. Partout des policiers en civil, talkie walkie devant la bouche, faisant les cent pas devant les manifestants.

Après deux semaine de sit-in et plus d’un mois et demi de grève, les salariés de l’usine de Tanta ont mis fin à leur mouvement après l’annonce par la ministre du travail, Aisha Abd El Hady du paiement des salaires de janvier et de février et la revalorisation des montants des retraites anticipées. Cette annonce a été faite au lendemain d’un débat parlementaire sur la crise de l’usine de Tanta. Une discussion qui s’est transformée en échange d’insultes et bagarre entre le député du Parti National Démocratique, Ahmed Choubir et un député Frères Musulmans, Yousri Bioumi. (cliquez ici pour voir la vidéo).

Ptantamanif1.jpgendant ce temps, les salariés de l’usine s’étaient rassemblés devant l’Assemblée du Peuple, priant le long du bâtiment, certains pleurant ,d’autres réclamant l’intervention du président en scandant : « Oh Moubarak, dis-nous qui va nous rendre nos droits »? («يا مبارك قولّنا مين هيرجع حقنا».)

Ce soir ce sont donc cinq bus qui sont ainsi venus récupérer les salariés de l’usine, direction Tanta. Reste que certains d’entre eux ont fait part à la presse de leurs doutes quant au respect des engagements pris par le gouvernement, certains accords des conflits précédents n’ayant pas été suivis des faits.

Je vous rassure : mon mari va très bien (zay elfoul)!!!

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En feuilletant les pages du journal égyptien Masry El Youm ce matin, je suis tombé sur une petite nouvelle assez drôle. Vous vous souvenez des avertissements couleur locale sur les paquets de cigarette qui alertent des dangers du tabac sur les relations conjugales? Et bien une contre-campagne en réaction à ces avertissements jugés un peu ringards a été lancée par des internautes sur le réseau social Facebook. Les « rebelles » ont ainsi opté pour une photo plus rock’n roll et un slogan dont vous apprécierez le ton humoristique : « Je vous rassure : mon mari va très bien » (« zay el fol » littéralement « comme du jasmin », expression communément utilisée en Egypte pour dire que tout va bien).

La petite histoire ne dit pas si ce sont des Egyptiens lambda qui se cachent derrière la campagne, fatigués de se voir réduits en fumeurs impuissants ou bien si c’est le lobby du tabac qui s’en prend, derrière des allures de campagne « moderne »  à des avertissements gouvernementaux qui vont à l’encontre de leurs intérêts…

(Pour les arabophones, voici l’article en question sur le site internet de Masry El Youm).

Autour de la synagogue Sha’ar Hashamayim hier soir, comme si de rien n’était…

C’est un bâtiment que j’ai aperçu très vite à mon arrivée au Caire. La synagoque Sha’ar Hashamayim est située en plein coeur du centre ville de la capitale égyptienne. Quand vous découvrez le West el balad et que vous aimez vous balader, impossible de la louper : un grand bâtiment gris, haut et massif qui se trouve sur la rue Adly à quelques mètres à peine de l’artère principale du centre, la rue Talaat Harb. Hier soir encore, en allant dîner avec des amis, l’endroit était à peu près aussi calme que les fois dernières. Tranquille et entouré d’un habituel cordon de sécurité.

992.jpg Pourtant, un évènement particulier a agité la rue Adly dimanche matin. Selon les premiers éléments de l’affaire, vers 6h30, un homme aurait lancé du haut du 4e étage de l’hôtel Panorama, situé en face de la synagogue, un sac plastique (ou une valise selon les sources…) contenant un explosif en direction du temple juif. La bombe artisanale aurait atterri sur le trottoir de la synagogue sans causer ni dégâts ni victimes. L’homme a fui laissant derrière lui selon la police les traces de son passage : des vêtements et des objets personnels que contenaient le sac.

Dans les journaux, chacun y va de son qualificatif : bombe artisanale, explosion, voire attentat pour certains. Le quotidien indépendant égyptien Al Masry Al Youm, va jusqu’à parler de terrorisme.  Paradoxalement (ou pas), dans tout ce que j’ai lu, c’est le journal de gauche israélien, Ha’aretz, qui prend un peu plus de pincettes : selon lui, pas certain pour l’instant que la synagogue ait été la cible de l’incident… Alors que lefigaro.fr, reprenant la dépêche de l’AFP, titre de son côté de manière alarmiste : « Une synagogue attaquée au Caire« .

Autour du temple juif hier soir, rien n’indiquait qu’un incident pareil avait eu lieu : certes les policiers étaient présents en nombre mais pas plus que d’habitude. La synagogue Sha’ar Hashamayim, construite en 1899 est utilisée pour les offices religieux juifs notamment par les diplomates israéliens. Mais la communauté juive égyptienne, que l’on recensait à environ 80 000 personnes avant 1949 n’est estimée aujourd’hui qu’à quelques centaines d’âmes dans tout le pays.

May Nasr en concert à Al Azhar Park

Voici une voix que j’ai découverte ici au Caire. Celle de la chanteuse libanaise, May Nasr. Ecoutez c’est un petit bijou.

 

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(Vidéo : Nassira El Moaddem – Pour retrouver la vidéo sur You Tube, c’est ici.)

Louxor, épisode 1 : rencontre avec Ahmed, 16 ans

Episode 1 à Louxor, en Haute-Egypte. J’ai fait la connaissance d’un adolescent de 16 ans peu passionné par ses études d’agriculture. Il travaille comme garçon de main dans une usine. Et s’en sort comme il peut.

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Me voilà rentrée de Louxor, ville du sud égyptien, l’ancienne Thèbes, connue pour ses trésors de l’Egypte pharaonique, ses archéologues occidentaux chapeaux d’Indiana Jones vissés sur la tête, ses bus de touristes, son armada de bateaux de croisière amarrés sur les rives du Nil. Là-bas, c’était un petit peu le paradis. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien. Non que la capitale égyptienne me fasse à ce point souffrir. Mais c’est assez agréable de faire une pause klaxons à 10 000 décibels et de se débarrasser pour quelques jours de la fumée de gazole qui pollue les narines.

Dans le quartier où j’avais élu domicile, sur la rive ouest du Nil, on entendait les oiseaux gazouiller, les gens se promenaient tranquillement à vélo (chose impensable au Caire) et l’on pouvait traverser la chaussée sans risquer sa vie. Les tagines proposés par les gargotes égalaient presque ceux de ma maman. Et, ô miracle ! de la verdure partout dans la ville. Des champs de canne à sucre éparpillés autour de la cité, des plantations de bananes, de maïs. Bref un air de campagne pendant deux semaines où nous avons eu des cours délocalisés.

J’ai réussi à lier sympathie avec le propriétaire d’un des hôtels de la rive ouest : Khaled de l’hôtel Fayrouz. Un charmant endroit où j’avais pris possession de la table la plus au fond de la terrasse : un peu frais le soir, mais un vrai régal l’après-midi lorsque les rayons du soleil tapent sur le visage. On y sert un mémorable jus d’orange frais. Et puis surtout, j’y avais une connexion internet à volonté. Pas de meilleur endroit pour travailler sereinement loin du chaos et du brouhaha de la capitale.

A Louxor, j’ai rencontré Ahmed. Ahmed est peut-être le prénom le plus commun en Egypte. Le répertoire de mon portable en est plein. J’ai été obligée de les « ramsésiser » : Ahmed I, Ahmed II, Ahmed III… L’Ahmed de Louxor a 16 ans. On lui en donnerait quatre de moins. Le docteur Boutros Wadi qui officie à Louxor et dans ses environs, nous l’avait bien dit: les jeunes de la Haute-Egypte ont de grands problèmes de malnutrition ayant pour conséquence des retards importants de croissance.

Les chiffres publiés par les Nations unies font froid dans le dos : malgré une croissance économique qui oscille entre 5 et 7% selon les sources, un rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) révèle en novembre 2009 que plus d’un tiers des enfants d’Egypte sont mal nourris. Ahmed, lui, mange un sandwich acheté sur le chemin du travail, puis, durant sa pause déjeuner, fouls (fèves), tahina (purée de graines de sésame) taameya (falafels) et cochary (mélange de pâtes, riz et lentilles le tout dans une sauce tomate épicée). Le soir, Ahmed précise qu’il ne mange rien.

Cet adolescent étudie au lycée agricole de Louxor situé dans le village d’El Qorna sur la rive ouest. En réalité, il n’y est qu’inscrit. Il n’assiste pas aux cours : « Je n’y vais que pour pointer aux examens, c’est tout. » Ahmed fait une autre révélation : « J’achète mes diplômes. Je fais cela depuis des années, et je ne suis pas le seul. Les jeunes à 85% dans ma classe payent les professeurs pour réussir. Je pointe aux examens, mets mon nom sur la copie et ça s’arrête là. Tout ici se fait « taht tarabeza » (sous la table). Les seules qui ne payent pas leur diplôme ce sont les filles qui assistent, elles, aux cours et qui passent réellement leurs examens. »

La combine coûte environ 200 guinées (environ 25 euros), selon les dires d’Ahmed. Une pratique dont m’avait déjà parlé un autre Ahmenassiralouxor2t.jpgd, rencontré à Port-Saïd. Appartenant à une toute autre classe sociale, beaucoup plus élevée, et étudiant à l’université, Ahmed disait payer pour réussir ses études. Ahmed de Louxor n’est pas motivé à se rendre en cours. En jetant un coup d’oeil sur l’un de ses manuels scolaires, je comprends son manque d’enthousiasme. Son titre : « Education des abeilles et des vers à soie »…

Ahmed ne va donc pas au lycée. Mais il travaille. Comme garçon de main dans une usine de la ville. Son travail : apporter le thé aux salariés de l’entreprise et autres petites tâches. Tout cela de 8 heures du matin jusqu’à 18 heures le soir. Il reçoit 200 guinées (25 euros) par mois, auxquelles s’ajoutent les pourboires chaque jour. Avec l’argent qu’il gagne la journée, il se paye ses sandwichs ses dépenses quotidiennes : sandwichs et recharges pour le portable.

Le salaire, il le donne à sa famille. « C’est normal, il faut bien aider les parents », dit-il d’un ton sérieux. Ahmed étonne par sa maturité. Il nous reçoit chez lui, nous offre le thé, conseille à son petit frère de ne pas rentrer trop tard, nous parle politique. « Ici vous savez, il n’y a aucune démocratie. On sait qui gagnera les prochaines élections », lance-t-il d’un ton résigné.

Son avenir : il l’imagine, ici, à Louxor. Epousera-t-il une Européenne, comme le font des centaines de jeunes de la ville en contact avec les touristes? « Non, répond-il. Je n’aime pas cette mentalité. C’est contraire à notre religion et je veux que mes parents soient fiers de moi. Je sais que beaucoup de garçons ici en ont envie mais pas moi. Je voudrais me marier avec une fille de chez nous. »

Nassira El Moaddem (Le Caire)

Article publié sur le Bondy Blog : cliquez ici

Des avertissements sur paquets de cigarette…couleur locale!

Les fumeurs vous le diront : aujourd’hui, ils ne font plus guère attention aux avertissements qu’arborent leurs paquets de cigarettes.

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Sur le devant des étuis à clopes français, on peut lire les mentions suivantes : « Fumer tue » ou « Fumer nuit gravement à votre

santé et à celle de votre entourage« . Au dos, on peut également trouver : « Fumer provoque le cancer mortel du poumon » ou bien « Fumer pendant la grossesse nuit à la santé de votre enfant ».

En Egypte, les paquets de cigarette proposent eux des avertissements « 100% halal » ! Lisez plutôt l’avertissement de ce paquet de cigarettes égyptien :

« التدخين لفترة طويلة يؤثر على العلاقة الزوجية ».

Traduction : « La cigarette affecte à long terme la relation conjugale« !!

 

Des salariés du textile manifestent!

Depuis quatre jours, j’entends depuis mon appartement les cris des manifestants qui occupent quelques mètres du trottoir de la rue Majlis Chaab. La quasi totalité des manifestants sont des hommes d’une cinquantaine d’années, d’autres d’un âge plus avancé. Ils dorment depuis désormais quatre jours à même le sol emmitouflés dans des couvertures de laine et encerclés par des barrières et un important dispositif de sécurité.

1.jpgD’ordinaire, le quartier est déjà assez sécurisé. C’est le centre administratif de la capitale : il y a la Majlis El Shoura (Assemblée consultative), Majlis El Shaab pas très loin (l’Assemblée du peuple) et autres ministères dans les rues alentour.  Mais surtout juste en face du trottoir où les manifestants ont élu domicile il y a le cabinet du premier ministre, Ahmed Nazif. C’est à lui que les manifestants adressent leurs cris de revendications. J’ai voulu prendre en photos ces centaines de personnes (400 selon la presse) qui occupent depuis plusieurs jours ces quelques mètres de trottoirs mais la sécurité guette les moindres passants qui se promènent près d’eux. Et n’ayant pas de carte de presse impossible pour moi de me présenter en tant que journaliste. Je guette depuis plusieurs jours la presse occidentale et je suis étonnée de voir qu’aucun correspondant français n’a encore traité l’affaire. A ce jour, jeudi 11 février, seule la BBC a pour l’instant relayé l’information dans un papier disons-le assez laconique.

Munis de quelques banderoles, ces manifestants sont les salariés d’une entreprise de textile, Tanta Linen Flax and Oil Company située à Tanta, dans la région du Delta du Nil au nord de l’Egypte.

egypte.gifIls dénoncent leurs conditions de travail et de salaires depuis la vente de l’entreprise par le gouvernement en 2005 à un investisseur saoudien, Abdallah Saleh Al Ka’ki. Leurs revendications? La renationalisation de l’entreprise, la réévaluation des indemnités repas de 32 Guinées à 90 Guinées (à l’instar de toutes les autres compagnies de textile) et surtout le paiement des derniers salaires toujours non versés. Les manifestants réclament également la réintégration des salariés licenciés pour leur participation à la grève de 2008 et celle du président du syndicat du textile de l’entreprise, Salah Mosallam, licencié le 6 janvier 2010.

Si l’occupation de la rue qui donne face au bureau du Conseil des ministres a débuté il y a quelques jours, le mouvement de grève lui a commencé le 9 janvier, soit depuis plus d’un mois désormais. Le dernier conflit remonte à 2009 : pendant 5 mois, les salariés avaient arrêté leur travail avec la signature le 10 novembre d’un accord avec le syndicat du Textile. Un accord resté lettre morte. Il s’agit de la quatrième manifestation en l’espace de trois ans pour les salariés de cette entreprise de textile. La tension quant à elle commence monter en témoigne ces images filmées par un certain Youbehish. Le site de la BBC parle lui d’émeutes entre forces de l’ordre et manifestants.

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 Crédits photo : Sayed Dawoud sur le site web : http://www.ctuws.com

Au Caire, la Foire du Livre a commencé!

La 42e édition de la Foire du Livre au Caire a ouvert ses portes le 28 janvier. C’est un évènement culturel à ne pas rater pour toute personne qui se trouverait au Caire. Même pour ceux qui ne sont pas arabophones, un détour en vaut la peine. La Foire du Livre de la capitale égyptienne est considérée comme la deuxième plus grande manifestation littéraire après celle de Francfort.

Après la frénésie fooimga0019.jpgt-ballistique, c’est la foule des grands jours qui se précipite pour se rendre à ce qui est considéré comme l’évènement le plus important de la scène culturelle. Pour y parvenir, des navettes amènent les visiteurs en bus depuis la gare Ramsès. La Foire se trouve à l’est de la capitale dans le quartier de Nasr City. La taille du lieu qui abrite la Foire est impressionnante. On se perdrait presque dans ces dédales d’allées et d’exposants qui n’en finissent pas. Tout le monde y trouve son compte : les enfants ont leur rayons attitrés, les amateurs de livres religieux, les amoureux de littérature contemporaine, les passionnés de poésie arabe, les étudiants en quête de manuels scolaires trouvent leur bonheur. Ici le mélange des genres ne pose aucun problème : les monaqqabates, les barbus, les intellos-bobos, les étudiants bling-bling côtoient les familles en sortie dominicale, les costards cravates et les jeunes en commando drague! Dans ce bouillon de culture, les vendeurs de jeux vidéos, d’ordinateurs et d’accessoires de bureau en tout genre ont également élu domicile. En se faufilant dans les allées de la Foire, on rencontre des bouquinistes et autres nostalgiques de la période nassérienne dont les étals jouxtent ceux des barbus aux piles de livres religieux en tout genre.

La Foire du livre c’est un nombre impressionnant d’éditeurs présents sur place, 800 selon les chiffres annoncés par Mohamed Saber, responsable de l’Organisation centrale du Livre en Egypte. Soit 35 de plus que l’année dernière. Une fierté pour un secteur qui a largement souffert de la crise économique. Comme n’importe quelle foire littéraire, celle du Caire propose des cafés culturels et des séances de dédicaces d’écrivains comme celles d’Alaa Al Aswany (L’Immeuble Yacoubian, Chicago) ou de Khaled el Khamissi (« Taxi ») autant d’auteurs anglophones et francophones qui font le bonheur des journalistes occidentaux qui couvrent l’évènement.

imga0007.jpg Pour transporter les visiteurs d’un endroit à un autre, un petit train circule entre les halls. Et une dizaine de cafétérias proposent sandwichs, rafraîchissements et autres plats pour restaurer les estomacs des lecteurs affamés.  Il faut bien plus d’une fois pour parcourir l’ensemble de la Foire tellement l’endroit est immense et les halls pris d’assaut par les visiteurs. L’entrée ne coûte qu’un guinée (15 cents) et les bouquins qui y sont vendus s’avèrent parfois de très bonnes affaires : des réductions de 10 à 60% selon les maisons d’éditions et des livres vendus dès 2 guinées.

 

imga0003.jpgComme dans n’importe quel évènement de ce type, à la vue de tous ces livres, on est pris d’une faim littéraire. On achète des dizaines de livres, tous plus intéressants, beaux et passionnants les uns que les autres, avec l’envie et l’excitation de les dévorer mais combien finiront nous par lire vraiment? Je n’ai pas eu le temps de voir tous les stands que je souhaitais. Je repasserai avant la fin prévue le 10 février. Si vous êtes de passage au Caire, un conseil :courrez-y!

« Désolé votre voile n’est pas le bienvenu »

En Egypte, certaines femmes se plaignent de subir des discriminations dans certains restaurants et hôtels de la capitale. C’est le témoignage de Mohamed Ali qui raconte au site internet arabe Elaph, la mésaventure qu’il a vécue avec son épouse lorsqu’il a voulu l’inviter à dîner dans un restaurant chic des berges du Nil.

682020833090.jpgSon épouse portant le voile s’est vue refuser le droit d’entrer dans ce retaurant sous pretexte que le vêtement qui recouvrait ses cheveux ne correspondait pas à l’ambiance générale du lieu. Hosna, l’épouse en question a ainsi déclaré à Elaph : « Jamais je n’aurai imaginé un jour que l’on me refuserait l’accès à un service ou à un lieu quelconque en Egypte juste parce que je porte le voile. »

Selon Elaph, ce phénomène est de plus en plus répandu dans les restaurants, hôtels et discothèques chics de la capitale et dans les endroits touristiques situés sur la côte de la Mer rouge. D’après le site internet, leurs clients, des Egyptiens fortunés et des étrangers, exigeraient pour leur confort de ne pas être dérangés par la vue de ces femmes voilées qui selon eux, auraient une influence néfaste sur leur vie quotidienne… Lorsque Hosna a demandé à la direction de l’établissement les raisons de son attitude, celle-ci s’est vue répondre que le restaurant dans lequel elle souhaitait manger « servait de l’alcool » et donc était « contraire à l’islam ».

Un directeur d’un club a ainsi reconnu : « Le voile cause beaucoup de gêne chez les clients et c’est une mauvaise chose pour les affaires « ajoutant que « les propriétaires d’établissement ont la responsabilité de s’assurer que les clients se sentent satisfaits. »

Reste que le voile est porté à 90% par les femmes égyptiennes. Un pourcentage qui s’effondre au sein des élites égyptiennes parmi lesquelles la présence de femmes voilées n’est pas non plus inexistente. Si les propriétaires tiennent à protéger leur clientèle fidèle, reste que leur attitude demeure anti-commerciale et qu’il n’est pas sûr que les clients apprécient tous cette discrimination faite aux femmes qui portent le voile, comme peuvent également le porter leurs mères, leurs cousines, leurs soeurs, leurs amies…

Et Elaph de citer pour exemple celui de Oumayma, une Américano-Egyptienne voilée qui se dit victime de discrimination et qui accuse les propriétaires des stations balnéaires de s’en prendre aux clientes vêtues de « burkinis » sans pourtant inquiéter les Occidentales dénudées.

En Egypte, like a virgin…ou presque!

Un hymen artificiel en kit d’emballage : ce produit mis en vente en Egypte par une société chinoise défraie la chronique au Caire. Les religieux y sont opposés.

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Les Arabes, champions du monde de l’hypocrisie ? A vous de juger ! Voici un objet qui défraie la chronique en Egypte : l’hymen artificiel. Au départ, le produit, créé au Japon dans les années 1990, était proposé comme sex-toy aux couples en quête d’imagination. Désormais, c’est en Chine que le kit est fabriqué et vendu par la société Gigimo sur internet pour la modique somme de 29 dollars. L’hymen artificiel, une poche en plastique remplie d’un liquide de couleur rouge, s’introduit dans le vagin vingt minutes avant la relation sexuelle. Lors de la pénétration, « un liquide semblable au sang s’écoule » « pas trop, juste ce qu’il faut », précise la notice du produit mise en ligne sur le site internet de la société chinoise.

Les concepteurs du site web ne manquent pas de slogans marketing choc : « Achetez-vous un honneur pour seulement 15 dollars ! », et encore moins d’humour : « Ajoutez quelques gémissements et ça passera inaperçu. » Gigimo va jusqu’à s’engager à vous livrer le produit sous emballage le plus discret possible et assure de la non nocivité du produit. Pourtant, certaines femmes qui l’ont utilisé, notamment en Asie, ont relayé sur le web des cas d’infection vaginale.

Selon les affirmations du journal Al youm as-sabi, des investisseurs égyptiens projetteraient de vendre le produit sur le marché au prix de 83 guinées (10 euros). Un groupe Facebook créé par des internautes et qui a réuni jusqu’à présent plus de 900 membres, s’oppose à sa mise en vente sur le marché égyptien : « L’honneur n’est pas à vendre », protestent-ils.

Les réactions politiques et religieuses ne se sont pas fait attendre : « Ce produit encourage les relations sexuelles illicites alors que la culture islamique interdit toute relation hors mariage », a déclaré le cheikh Abdel Moati Bayoumi, théologien égyptien et membre du Centre de recherche islamique de l’université d’Al Azhar. Cheik Sayyed Askar, affilié aux Frères musulmans et membre de la commission parlementaire des Affaires religieuses, a quant à lui affirmé que cet hymen constituait un « fléau » pour la société égyptienne et a demandé aux autorités de prendre toutes les mesures pour empêcher la commercialisation du produit en Egypte. Mahmoud Abdel-Maksoud, secrétaire général du Syndicat des pharmaciens en Egypte, a assuré de son côté que le produit ne sera jamais vendu dans les officines et que sa vente se fera forcément au marché noir.

Pour Heba, une jeune étudiante à l’Université du Caire, l’arrivée de ce produit sur le « marché » cache un malaise plus profond dans la société égyptienne : « Si l’on est obligé d’en arriver là, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez nous. On oblige les filles à faire honneur aux parents et à la famille en restant vierges mais on ne demande aucun compte aux garçons. Pourtant l’islam, ce n’est pas cela. On en vient à vivre dans une société malade, frustrée, où les gens sont obligés de tromper pour bien paraître. »

De quoi en tout cas éveiller des inquiétudes chez les chirurgiens plastiques pratiquant la reconstruction de l’hymen. Dix euros pour un hymen artificiel, alors que le coût d’une hyménoplastie peut parfois atteindre les 1000 dollars : la concurrence risque d’être dure. Sur les forums, le produit fait débat. Certaines femmes n’hésitent pas à tourner le sujet en dérision comme une dénommée « O-Tsuya » sur un fil de discussion dédié à cette marchandise venue de Chine : « Au lieu de dépenser 15 dollars pour un hymen artificiel, autant se servir d’un foie de volaille. C’est naturel au moins ! », ironise-t-elle.

Nassira El Moaddem (Le Caire)

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Nesrine, 21 ans, « monaqqaba » au Caire

Le niqab fait polémique également en Egypte après son interdiction décrétée par l’imam de la mosquée Al-Azhar dans les écoles relevant de son autorité. Une jeune femme le portant s’est confiée.

 -- Cliquez pour voir l'image en entier En Egypte, le débat sur le niqab a (aussi) de beaux jours devant lui. Depuis des semaines, il remplit les colonnes des grands titres locaux. C’est l’imam de la mosquée Al-Azhar du Caire, Mohammed Sayyed Tantawi, qui a allumé la mèche. Lors d’une visite d’un établissement pour filles de la mosquée, il a ordonné à une élève de 12 ans de retirer son niqab. Ce qu’elle a fait. L’affaire aurait pu en rester là. Mais les paroles ensuite adressées par Tantawi à la jeune fille ont déclenché une vive polémique.

L’imam, à la tête de la principale institution sunnite du pays, a ainsi déclaré que si l’écolière avait été jolie, elle n’aurait pas eu à porter le niqab et que de toute évidence, il en savait plus que ses parents sur les questions religieuses. Au-delà de la prise de position de Tantawi sur le niqab, qui a décidé suite à cette affaire de bannir le port du voile intégral dans les établissements pour filles d’Al-Azhar, ce sont les remarques personnelles faites par le plus grand imam d’Egypte à cette jeune fille qui ont choqué l’opinion publique égyptienne. Le ministre de l’enseignement supérieur, Hani Helal, a quelques jours plus tard pris un décret interdisant l’entrée des « monaqqabates » dans les cités universitaires égyptiennes. Organisations libérales et même associations de droits de l’homme locales multiplient les prises de positions en faveur du droit des femmes portant le niqab.

J’ai rencontré Nesrine lors d’une longue promenade en bateau sur le Nil. Nesrine a 21 ans. Mariée depuis quelques mois, elle attend son premier enfant. La jeune femme a fait des études de journalisme qu’elle n’a pas achevées. Ahmed, son époux, ingénieur de formation, effectue actuellement son service militaire. Le couple a profité d’une permission prolongée du mari pour aller respirer le bon air à quelques encablures de la capitale.

Nesrine a commencé à porter le niqab il y a déjà plusieurs années. Avant d’entamer un dialogue avec elle, je l’avais remarquée en prenant des photos sur le bateau. Assise sur l’un des rebords de l’embarcation, toute de noir vêtue, on apercevait au gré des coups de vents, quelques centimètres du jean bleu qu’elle porte en dessous du grand drap noir qui la couvrait complètement. Nesrine est une jeune femme fine et élancée. Ses yeux sans maquillage dégagent une intensité incroyable. Son voile noir flotte par-dessus la rambarde du bateau lui donnant par moment des allures de drapeau. De toutes les filles présentes sur l’embarcation, je ne voisqu’elle. Son long niqab noir impressionne évidemment mais c’est son regard qui attire. En la photographiant, je craignais sa réaction. Les Egyptiens, surtout les jeunes femmes, aiment en général être pris en photos. Mais je ne souhaite pas qu’elle sente que je la scrute du regard.

Tout d’un coup, elle me voit la photographier et grande surprise, elle me sourit, inclinant sa tête en guise d’approbation. Je sais, parler de sourire alors que son visage est entièrement recouvert peut paraître insensé. Mais lorsqu’elle s’est mise à sourire, ses yeux se sont plissés et j’imaginais la forme que pouvaient alors prendre ses lèvres. En me laissant la photographier, j’ai l’impression qu’elle me remercie de l’intérêt que je lui porte. Pendant plusieurs minutes, nous nous regardons sans pour autant oser aller l’une vers l’autre.

Arrivés à destination, Nesrine vient vers moi en m’appelant « habibati », un sobriquet mielleux que les Egyptiens se donnent à toutes occasions et qui signifie « ma chérie » en arabe. Je me présente à elle, heureuse de voir que nos différences ne sont a priori pas une barrière. Je ne porte ni niqab, ni hidjab et je ne sens aucune hostilité de sa part à mon endroit. Nous nous promettons de nous retrouver sur le bateau pour le retour. A 15 heures, l’embarcation s’apprête à faire le chemin inverse, direction Le Caire. Nesrine est déjà à bord, assise près du pont. En me voyant arriver, elle a le même sourire que lors du trajet aller. Pour la remercier de sa chaleur, je lui tends quelques fleurs cueillies à Qanater. « Merci », dit-elle.

Je m’assois près d’elle et nous commençons à discuter. De tout, de rien. De la vie en général, de mes impressions du Caire, de ma vie en France, de ses premiers mois comme jeune mariée. Nesrine me tient la main souvent, comme pour ne pas me voir partir. Curieusement, je me sens proche d’elle sans la connaître. Elle a une petite voix d’enfant, un peu timide, que son niqab rend de fait moins audible. Par respect, je baisse un peu le volume de ma voix qui porte beaucoup comparée à la sienne. Nesrine est la première femme en niqab à qui je parle.

Sur le bateau, les jeunes étudiants se trémoussent gaiement sur les chansons à la mode. Filles et garçons se mélangent, appréciant ce rare moment de décompression avant le retour au Caire. Devant nous, un jeune garçon et une jeune fille se dandinent, auteurs de quelques collés-serrés endiablés. Le serveur de thé essaie tant bien que mal de se frayer un chemin. Face à nous, un couple se met à s’embrasser. Non que je sois choquée par un baiser d’adolescents mais en Egypte, la scène est assez rare. Imaginez : nous sommes sur un bateau égyptien, en plein jour, où garçons et filles voilées se frottent gentiment, fumant cigarettes et buvant des sodas américains. Les gens semblent habitués à ce genre de scène. De toutes les personnes présentes, hommes âgés ou non, couples, familles, jeunes filles voilées ou cheveux à l’air, femme en niqab, j’avais l’air d’être la seule interloquée par ce spectacle.

- Comment cela se fait-il qu’il y ait autant de jeunes sur ce bateau ? Ce n’est pourtant pasjour férié, aujourd’hui, en Egypte ?, demandé-je à Nesrine.

- Non ! Les jeunes sèchent leurs cours. C’est l’occasion pour eux de souffler loin de leurs familles et de se retrouver entre filles et garçons. Au Caire, impossible pour eux de faire ce qu’ils font ici.

- Toi aussi, tu séchais les cours et tu venais te dandiner ?

- (Nesrine se met à rire) Non, tu plaisantes. Si jamais j’avais fait cela ne serait-ce qu’une fois, ma famille l’aurait su tôt ou tard et ils m’auraient tuée ! »

Nesrine me tend quelques photos d’elle. Je sens que c’est une marque de confiance qu’elle m’accorde. Car sur ces photos, Nesrine ne porte pas de niqab, juste un voile coloré qui entoure son doux visage. Ses lèvres arborent un rouge discret et ses yeux sont joliment maquillés de khôl. Un visage que je découvre. Bizarrement, en lui parlant pendant toutes ces minutes, je ne m’étais jamais demandé qui se cachait derrière ce tissu noir. Je ne m’étais pas imaginé quel visage Nesrine pouvait avoir.

- Tu portes le niqab depuis longtemps ?

- Je le porte depuis que j’ai 16 ans.

- Qu’est-ce qui t’a poussé à le mettre?

- Je le porte parce que je pense que c’est un plus dans ma religion. Je ne condamne pas celles qui ne le portent pas. Chacun interprète les textes à sa manière et pratique sa religion à différents degrés.

- Tu as vu ce qui s’est passé récemment à l’université du Caire ? On a interdit à certaines filles de rentrer avec le niqab dans les résidences universitaires ?

- Je sais. Je comprends que c’est parfois difficile de comprendre que des femmes portent le niqab. Il y a même eu des histoires où des hommes se faisaient passer pour des femmes en portant le niqab et rentraient dans des endroits où il y avait des femmes pour les agresser.

- Dans les journaux, certaines femmes ont dit qu’elles avaient eu des problèmes dans la rue, que des gens les importunaient parce qu’elles portent le niqab. Tu as déjà été embêtée ?

- Non, el hamdoulilah, je n’ai jamais eu de problèmes ni dans la rue, ni dans n’importe quel endroit.

- Est-ce que tu penses à travailler ?

- Plus tard, oui. Pour l’instant, je suis bien à la maison mais à l’avenir, j’aimerais bien travailler. Mais cela risque d’être difficile avec mon niqab.

- Tu as fait des études de journalisme. Tu pourrais aussi travailler de chez toi, proposer des papiers.

- Incha Allah. »

Ses yeux se sont à ce moment tournés vers son époux qui regardait au loin l’horizon alors que le bateau s’approchait du Caire. Nous avons échangé nos e-mails et téléphones respectifs en nous promettant de nous revoir. En la quittant, j’étais remplie de joie. J’avais pu enfin mettre des mots et un visage même voilé de noir sur un mot : « niqab ». Les débats en France et en Egypte, font souvent de ces femmes des bouts de tissus sur pattes, dépourvues de tout sens critique, de toute personnalité. Nesrine était loin de cette image caricaturale, bien plus ouverte que certaines femmes se proclamant féministes, qui, ici, ont donné le nom de « monaqabattes » aux porteuses de niqab, qu’elles considèrent comme des femmes soumises et donneuses de leçons, ou comme des écervelées inconscientes du dommage qu’elles causent aux droits des femmes. Nesrine m’avait acceptée comme j’étais, non voilée, sans juger mon apparence, me prenant la main comme on peut prendre la main de sa propre sœur.

Il y a quelques jours, la ministre égyptienne de la famille, Moshira Khattab, a donné son point de vue sur la question lors d’une conférence de presse : « Je n’aime pas le niqab. Je parie que dans dix ans, ils commenceront à nous dire que les femmes qui ne portent pas le niqab sont dans le péché. Il y a un plan organisé derrière la propagation du niqab en Egypte. » Pour contrer la diffusion d’un habit qu’elle juge d’un autre temps, la ministre a ainsi annoncé la création d’un nouveau département au sein de son ministère, « Gestion des valeurs », pour aider à « la promotion de valeurs familiales positives ». Je doute que Nesrine se sente concernée.

Nassira El Moaddem (Bondy-Le Caire)

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Le Caire ne fait plus la fête!

Après avoir regardé le match Egypte-Algérie du Caire dans un café bien populaire, on avait décidé pour cette « belle » de se rendre dans un endroit assez chic  où se réunissent intellectuels et artistes de la capitale.

imga0007.jpgL’ambiance était bon enfant. Les filles tapaient sur des tambourins tandis que les hommes criaient à tout va « Misr Misr » (Egypte, Egypte) entre deux gorgées de bière locale. Tout se passait plutôt bien tant qu’on supportait les Pharaons.

Avec une amie tunisienne, nous avons décidé de faire « notre coming out » et d’encourager ouvertement l’Algérie. Après que les spectateurs aient chanté leur passion pour leur pays, nous avons à deux (grand moment de solitude) encouragé l’équipe algérienne en scandant « Jazaïr, Jazaïr. » Là un psychopathe d’en face, qui pourtant avait l’air à première allure assez saint d’esprit, se retourne et nous lance :  » Euh c’est juste pas possible. Il n’y a pas moyen que vous supportiez l’Algérie alors que je suis assis devant vous. Arrêtez cela s’il vous plaît« . Moi je fais ma niaise en faisant semblant de ne pas comprendre ce qui se passe. Il s’emporte, fait de grands gestes, soupire un bon coup tandis que nos voisins égyptiens tentent de le raisonner en lui expliquant qu’il n’a pas à faire la loi dans le café et que chacun est libre de supporter qui il souhaite dans le respect de chacun. Un spectateur se retourne et nous dit : « Vous supportez qui vous voulez. Ne l’écoutez pas! » A mes côtés, une Egyptienne me sourit : « Oui, les filles supportez qui bon vous semble. Si vous voulez je supporte les Algériens avec vous!! »L’incident se termine. Au moment de l’hymne national algérien, notre cher ami dirige deux élégants doigts d’honneur vers les Phennecs. Stupéfaction de la part de nos voisins égyptiens et d’autres spectateurs qui restent bouche bée devant la stupidité de notre compatriote arabe. Après le but algérien, le voilà qui s’agace, parle dans sa barbe en maudissant les Algériens. Lorsqu’un Phennec (me souviens pas de qui il s’agit) se penche au sol pour aider un Egyptien à se relever, le voici qui crie : « Ne le touche pas avec ta main sale de fils de chien ».

imga0062.jpgAutour de moi, les gens le calment en lui donnant une bonne leçon de civisme : « Hey, on ne veut pas entendre ce genre de choses ici tu as compris », lui lance ma voisine de derrière. A peine le match terminé, le voici qui quitte précipitamment la salle du café. Un ami me racontera en sortant l’avoir entendu dans les toilettes, pleurer toutes les larmes de son corps. C’était en fait qu’un enfant, fan de ballon rond qui souhaitait plus que tout la qualification de ses joueurs préférés. J’étais triste pour lui en réalité. Mais tellement contente pour l’Algérie!

Dehors, sur les grandes avenues du centre-ville du Caire, les drapeaux sont toujours au rendez-vous mais le sourire est forcé. Descendant de la place Taalat Harb à la place Tahrir, les Egyptiens dans une foule éparpillée se réconfortent mutuellement en se lançant des « maalesh » ( « ce n’est pas grave« ). Chacun refait son match. Le Caire ne fera pas la fête ce soir. Les klaxons de la semaine ne retentissent plus, les flashs ne crépitent plus et tête baissée, chacun rentre chez soi, dépité.

Egypte-Algérie : une folle nuit au Caire

Trois heures du matin ici au Caire et les klaxons continuent encore à fuser dans les rues de la capitale égyptienne. L’Egypte a gagné son match contre l’Algérie mais est loin d’avoir remporté son ticket pour l’ Afrique du Sud. Reste à remporter « la belle » au Soudan mercredi prochain. D’ici là, la presse et le web vont s’en donner à coeur joie.

img0573.jpg Les yeux rivés vers un téléviseur 55 centimètres en guise de grand écran, les spectateurs attendent impatiemment assis à la terrasse du café le début de la rencontre. Le match retour contre les Phennecs algériens. Cette rencontre, les Egyptiens l’attendent depuis longtemps. Depuis plusieurs semaines, elle était devenue le sujet numéro un des rues du Caire. Pas un seul endroit vous ne pouviez traverser sans que la rencontre ne soit évoquée. La discussion a atteint son apogée quand le bus des joueurs algériens, se rendant à leur hôtel, a été la cible jeudi soir de jets de pierre de la part de supporters égyptiens. Pour la presse locale, il ne s’agissait que d’une vulgaire mise en scène orchestrée par les Algériens tandis que ces derniers critiquaient l’Egypte pour avoir négligé leur sécurité. La polémique a déclenché une vague de réactions sur le net. Supporters des Pharaons égyptiens et pro-Fennecs algériens se sont livrés à de véritables diatribes sur les réseaux sociaux notamment sur Facebook se lançant des piques à coups de vidéos interposées et de slogans à tout va.

Au café où je me suis installée pour regarder le match, les couples endimanchés côtoient les familles traditionnelles, les jeunes adolescents tentent de décrocher le numéro de téléphone de leurs voisines apprêtées et certains lèvent les mains au ciel et en appellent à Dieu pour l’issue du match. « Bismi Allahi Arahman Arahim« ! C’est par ces mots que le commentateur de la chaîne égyptienne qui retransmet le match débute son programme. A cela, la foule répond en scandant: « Ya rab, ya rab! » (oh mon Dieu). Une invocation que les spectateurs répèteront plusieurs fois durant la rencontre.

Voici que l’entraîneur égyptien fait son apparition dans le stade. Acclamation du public qui frappe des mains très fort. Jusqu’à ce que le sélectionneur algérien fasse son entrée et récolte les huées des spectateurs. Certains improvisent même quelques élégants doigts d’honneur à l’arrivée des Phennecs. Le match n’a pas encore commencé que les odeurs de tabac, de narguilé et de sodas américains toutes mêlées les unes aux autres me titillent déjà les narines. Au dessus de la foule, des nuages de fumée se forment et le serveur débute sa tournée en tentant de se frayer un chemin au coeur de la foule compacte.

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Quelques minutes plus tard, le courant s’arrête stoppant d’un coup net la retransmission du match. Le public vacille. C’est la pire chose qui pouvait arriver. A peine les spectateurs avaient eu le temps de protester contre ce mauvais coup du sort (algérien!) que l’électricité revenait de plus belle. Applaudissements et cris de joie! El hamdoulilah! L’entrée des joueurs égyptiens sur la pelouse provoque sifflements, youyous et autres explosions de joie et chacun récite avec entrain l’hymne national égyptien.

Le match commence enfin. Certains des supporters égyptiens ont fait preuve d’originalité dans le choix de leurs tenues : drapeaux joliment noués sur la tête, voiles colorés aux couleurs de l’Egypte pour les filles, visages recouverts de noir et de rouge pour d’autres. La majorité des supporters a pris place sur les dizaines de chaises multicolores disposées devant l’écran. D’autres ont escaladé une petite cabane près du café et se sont installés sur son toit. Certains, faute de place, se contentent de regarder le match debout, s’appuyant sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir une action que cache la tête du spectateur d’en face. De mon côté, de là où je suis, loin du téléviseur, j’ai laissé tomber l’idée de pouvoir voir le ballon bouger. Je devine sa place au déplacement des équipes. Même les joueurs algériens sont difficilement repérables avec leurs maillots aux couleurs de la pelouse.

A peine cinq minutes sont passées que les Pharaons inscrivent déjà un premier but. En face de moi, j’assiste à une liesse endiablée de supporters déchaînés. J’en ai assisté à des diffusions de match de football mais la frénésie de ce soir a atteint des proportions jamais vues. Les pétards fusent de tous les côtés, les voisins s’embrassent, les canettes de sodas s’envolent. Les serveurs eux n’ont pas le temps à la fête, contraints d’abreuver la centaine de clients amassée dans le café.

On maudit le ciel lorsque les Pharaons piétinent devant les filets algériens et on remercie Dieu lorsque ce dernier permet au gardien égyptien d’arrêter un ballon dangereux. Jamais je n’ai vu Dieu aussi sollicité et malmené à la fois en un temps record! Les sodas se boivent à la vitesse de l’éclair, les cigarettes volent par dessus la mêlée. Le serveur qui a abandonné l’idée de pouvoir accéder à ses clients par la voie classique décide de distribuer les boissons…. par voie aérienne. Entre deux actions du match, il n’est pas rare de voir passer des bouteilles d’eau et autres canettes dans les airs. A mes côtés, une jeune femme se ronge les ongles et devant moi, un homme, les mains derrière sa tête, n’en finit pas de se balancer d’avant en arrière au point de me donner le tournis. Après la joie du but, le stress s’installe chez les supporters. Encore un but et le ticket pour le mondial est encore possible!

Voici qu’arrive la mi-temps. On se lève se dégourdir les jambes : certains se ravitaillent de chips et sandwichs en tout genre, tandis que le jeu des chaises musicales permet à ceux ayant passer la première partie debout, de goûter à un repos bien mérité. La pause finie, les spectateurs reviennent et le match reprend. Avec lui son lot de stress et d’inquiétude qui se lit de plus en plus sur les visages des supporters des Pharaons. Car à ce stade de jeu, même en gagnant 1 à 0, c’est l’Algérie qui l’emporte et part pour l’Afrique du Sud. Les spectateurs s’impatientent, s’agacent de ne pas voir ce foutu ballon rond rentrer une seconde fois au fond des buts algériens. Certains se tirent même les cheveux lorsque la balle frôle de justesse le but adverse. Les supporters s’agitent, tapent du pied, font des grands gestes, maudissent les Phennecs. La fin de la deuxième mi-temps approche et avec elle les espoirs des Egyptiens de voir leur équipe l’emporter s’envolent. Des groupes de supporters au visage dépité préfèrent quitter le café avant la fin, dégoûtés du spectacle qui se joue devant leurs yeux. Pourtant, comme une cadeau venu du ciel, le voici qu’il rentre le ballon rond. Les Egyptiens marquent donc leur deuxième but. A la 96e minute. In extrémis. Explosion de joie. Les spectateurs font voler les chaises, tables, verres. Les jeunes gens arrachent leur tee-shirt, les jeunes filles n’en finissent plus de youyouter. C’est la folie! Tout le monde saute dans les bras l’un de l’autre. Les jeunes se dirigent en masse vers la place adjacente, Talaat Harb, une place centrale du Caire. Les klaxons n’en finissent plus de fuser, les motos font des queues de poisson, on dégaine les téléphones portables pour immortaliser l’instant. Femmes, jeunes, enfants, pères de famille, adolescents, tout le monde célèbre avec excitation et folie ce moment de ferveur. Les drapeaux égyptiens flottent dans les airs en nombre incalculable. Les grandes artères sont pris d’assaut par les Egyptiens, entourés par un important dispositif de sécurité. Même les policiers photographient et filment ces instants de joie. Les rues sont noires de monde. La foule n’en finit pas d’affluer de toutes parts. A Tahrir, la place principale du centre-ville à deux pas du Nil, l’ambiance est surchauffée! Les jeunes tapent fort sur les tambourins tandis que celles et ceux qui les accompagnent, dansent sur les rythmes entraînants. Certains vont même jusqu’à monter sur les bus pour crier leur joie. Le Caire comme toutes les nuits ne dormira pas ce soir mais rêvera cette fois-ci à une qualification de l’Egypte au prochain Mondial. Reste encore une étape. Celle du Soudan.

Egypte- Algérie : attaque du bus algérien, une mise en scène selon la presse égyptienne

Dans la soirée de jeudi, alors que la fête débutait à peine pour le concert Cheb Khaled-Mohamed Mounir, en banlieue du Caire, le bus de l’équipe nationale algérienne, a été attaqué sur le chemin qui le menait de l’aéroport à l’hôtel. Les Fennecs doivent en effet rencontrer samedi dans la capitale égyptienne les Pharaons dans le cadre des éliminatoires pour la Coupe du Monde de football de 2010.

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(vidéo publiée par Scofbrim et filmée de l’intérieur du bus algérien lors de l’attaque.)

«Ils ont caillassé le bus avec des grosses briques. Des joueurs ont la tête ouverte et en sang. On était allongé dans le bus. Toutes les vitres étaient cassées», raconte Anther Yahia, joueur de la sélection algérienne,  au micro de la radio RMC. Ce dernier n’hésite pas à pointer du doigt les autorités qui selon lui ont négligé leur sécurité. «On ne peut pas envoyer des pavés de 5 kilos de 50 mètres. Ils ont laissé faire et regardé. C’est une honte ! »Et de poursuivre : «Tant que la vie des joueurs n’est pas assurée, on a peur de jouer le match» . Pour Yazid Masouri, son co-équipier et capitaine de l’équipe algérienne, légèrement blessé par des bris de verre «c’est du jamais vu» . Il raconte que «des voitures étaient collées au bus» et avoue «ne pas comprendre pourquoi il n’y avait pas d’escorte». Au total, cinq joueurs algériens ont été touchés dont Khalid Lemmouchia qui a dû être transporté à l’hôpital pour soigner ses blessures. Selon l’AFP, deux ministres algériens ont déclaré la présence de blessés parmi l’équipe, une déclaration niée par des sources policières égyptiennes.

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Interview à I Télé du capitaine de l’équipe algérienne, Yazid Mansouri.

La presse égyptienne de ce vendredi n’est pas tendre avec la sélection algérienne. La grande majorité des journaux parlent d’un scénario monté de toutes pièces du côté algérien pour faire croire à une attaque provenant du camp égyptien. Le quotidien indépendant Al Masri Al Yom va même jusqu’à titrer en Une : « Un comédie algérienne« . Si le journal avoue que des jeunes ont bien attaqué le bus de la sélection algérienne par des jets de pierres, il remet en cause la version des Fennecs qui ont selon lui, «  profité de l’occasion pour affirmer avoir été effrayé et blessé ». Le journal affirme même que ce sont les joueurs algériens eux-mêmes qui ont détruit des sièges et les vitres de l’autobus pour faire croire à une véritable attaque. Même son de cloches pour le journal indépendant Al-Chourouq pour qui l’affaire n’est qu’une « crise montée de toutes pièces ». Le quotidien, qui cite une source policière de haut niveau, précise que « les vitres ont certes été cassées mais de l’intérieur » remettant en cause la version donnée par les joueurs algériens. Quant au journal « Al Ahram », ce dernier parle d’ »incident étrange » en accusant quelques joueurs algériens d’ »avoir délibérément cassé les vitres du bus en prétendant avoir été l’objet de jets de pierre ». La chaîne qatarie AL Jazeera précise de son côté que c’est le chauffeur égyptien du bus des Fennecs qui a contredit la version des joueurs algériens affirmant que ces derniers avaient eux-mêmes lancé des pierres de l’intérieur.

Canal Plus avait quant à elle dépéché un journaliste, Guillaume Pivot, qui se trouvait dans le bus algérien lorsque celui-ci a été attaqué. Le journaliste témoigne de ce qui s’est passé et confirme la version de l’équipe algérienne.

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De son côté, la Fédération Internationale de Football, suite à l’annonce de l »attaque du bus algérien, a lancé un avertissement aux autorités égyptiennes leur enjoignant d’assurer la sécurité des joueurs de l’équipe adverse. Elle a par ailleurs envoyé une délégation d’experts pour recueillir les témoignages des joueurs algériens et constater les dégâts. Selon la chaîne Al Jazeera, la FIFA a confirmé la version des joueurs algériens. Les Fennecs qui ont demandé, suite à l’agression , de différer la tenue de la rencontre de 24 heures se sont vus opposer une fin de non recevoir de la part de la FIFA. Sauf évènement exceptionnel, le match aura donc lieu. L’ambassade d’Algérie au Caire a ouvert ses portes aujourd’hui pour vendre les billets pour les citoyens algériens. Dans les rues du Caire, l’ambiance bat son plein. Depuis quelques jours, les officiels mettent en place le dispositif de sécurité dans la capitale tandis que les vendeurs de drapeaux  et autres accessoires installent leurs stands.

Egypte-Algérie, la fièvre monte au Caire

Les Pharaons sont sûrs de battre, samedi soir, les Fennecs. Les cafés font le plein de boissons et de parfums de chicha. Reportage au Caire.

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Le compte à rebours a commencé. Dans les rues du Caire, les taxis, les restaurants, les transports publics, à l’université, où qu’on se trouve, impossible d’y échapper. L’Egypte affronte samedi l’Algérie dans un ultime match de qualification pour le mondial de foot de 2010 en Afrique du Sud. Sa fierté nationale est en jeu. Elle l’est d’autant plus qu’elle joue contre une autre équipe arabe. La donne est simple : pour se qualifier et éliminer de la course l’Algérie, l’Egypte doit gagner par trois buts d’écart.

Depuis plusieurs jours, la capitale égyptienne vit au rythme des pronostics. Non pas sur l’issue de la rencontre. L’affaire est entendue. Mais sur le nombre de buts que les Pharaons inscriront contre les Fennecs algériens. Ihab, un Egyptien d’une vingtaine d’années, résume le dilemme : « C’est soit on gagne, soit on gagne. Il n’y a pas d’autre choix ! » On ne peut plus clair!

Dans les taxis, les chauffeurs m’interrogent : « Votre accent n’est pas d’ici, vous ? – Non, je suis française mais originaire du Maroc. » Maroc en arabe se dit « Maghreb » et peut donc aussi signifier la région du même nom. « Ah ! Vous venez du Maghreb ? D’Algérie ? » A ce mot d’« Algérie », je vois dans le rétroviseur ses sourcils former un « V », le « V » de victoire. « Non, non, je suis originaire de Casablanca », rectifie-je. Je remercie le ciel de la non sélection de l’équipe nationale marocaine. El hamdoulilah ! « J’aime beaucoup les Marocains. J’ai quelques clients marocains. Il y en a beaucoup au Caire, ce sont des gens bien ! – Et les Algériens ? Vous ne les aimez pas ? – Nous sommes tous frères ! », lance-t-il, le sourire malicieux. « Mais samedi, notre cœur battra pour les Pharaons. » Evidemment.

Dans les cafés de la capitale, on se frotte les mains. Certains s’attèlent à la préparation du grand soir. C’est qu’il en faut des sachets de thé, des boissons gazeuses, des bières locales et autres parfums de chichas pour les nombreux supporters attendus. Quelques drapeaux trônent fièrement sur les façades des cafés tandis que les camions acheminent par centaines les sodas en bouteilles de verre.

« C’est un grand jour pour l’Egypte entière. Nous sommes tous derrière les Pharaons, mais nous pensons aussi à notre petit commerce. Ce n’est pas tous les jours qu’un évènement comme celui-ci a lieu. On espère recevoir du monde », s’enthousiasme Hussein, un cafetier du centre-ville cairote. J’imagine déjà les Egyptiens attablés en terrasse, dans une ambiance enfumée, les yeux fixés sur le petit poste de télévision posé au-dessus du réfrigérateur. Suspendus au score, le narguilé à la bouche, ils sursauteront à la moindre occasion de but, acclameront chaque ballon rentrant et se défouleront sur leurs cigarettes en protestant contre les ratés de leurs joueurs.

Mes amis égyptiens me déconseillent fortement de me rendre au stade pour assister au match. Etant au Caire, je ne voulais rater l’évènement pour rien au monde. Mais à les entendre, la fin de la rencontre pourrait avoir des allures de cataclysme. Et puis une fille dans un stade, ce n’est pas dans les mœurs locales. « Non, ça ne se fait pas ici. Vous pouvez vous rendre dans les cafés en ville mais n’allez surtout pas au stade. Ça va être la folie là-bas et on ne sait pas comment cela va se terminer », me prévient Ahmed, l’épicier de ma rue.

Mon côté aventurier en prend un coup, mais je me plierai aux conseils de mes amis égyptiens et opterai pour un plan plus tranquille : regarder le match assise à la table d’un café, à respirer les odeurs de chicha, de cigarettes et de thé. Les fumigènes en moins. L’histoire ne dit pas pour l’instant si le centre-ville s’enflammera aussi.

La sécurité entourant ce match majeur nourrit les rumeurs et les craintes. En voici quelques-unes : l’Egypte aurait décidé de ne pas laisser les femmes rejoindre les tribunes du stade pour assister au match. Par peur que cela dégénère. Dans les journaux, impossible de trouver le nom de l’hôtel où descendra la sélection algérienne, par peur d’y voir débarquer des hordes d’Egyptiens qui envisageraient de déconcentrer les joueurs de l’équipe adverse. Moins drôle, certains prédisent des accidents à l’entrée : le stade peut accueillir 80 000 personnes mais les gens disent que plus de 100 000 seront à l’intérieur et d’autres tenteront coûte que coûte de pénétrer dans l’enceinte, au risque des piétinements.

Avant le match, il y aura ce soir le concert conjoint de Cheb Khaled, la star du raï algérien, et de Mohamed Mounir, vedette de la chanson égyptienne. Les deux artistes se retrouveront sur la même scène en banlieue du Caire. Cheb Khaled, qui croit aux bonnes vertus de la musique, a déclaré : « Je chanterai au Caire le 12 novembre pour apaiser les esprits. »

Nassira El Moaddem (Bondy-Le Caire)

Publié sur le Bondy Blog : cliquez ici.

Beyoncé : des déhanchés pas très « catholiques » selon les FM!

Malgré de nombreuses oppositions, Beyoncé, star de r’n'b américaine, a finalement donné son concert vendredi à Port Ghaleb, une station balnéaire du sud de l’Egypte située sur la Mer Rouge. Mais le show n’a pas été tout à fait comme les autres. Ces derniers jours, la diva américaine a été l’objet de vives critiques de la part de certains membres des FM, Frères Musulmans. Un des députés du mouvement d’opposition égyptien, Hamdi Hassan, abeyonceiamtour.jpg été jusqu’à écrire au Premier ministre et au ministre de l’Intérieur afin de s’opposer à la venue de Beyoncé. Dans sa missive, le parlementaire a accusé le gouvernement « d’encourager le péché et la débauche » et demandé l’annulation pure et simple d’une fête qu’il juge « à caractère sexuel ». Selon lui, les affiches de promotion de la tournée mondiale de la star menaceraient « la paix et la sécurité » du pays. Celles-ci montrent la vedette dans une pose suggestive, vêtue d’un body très moulant et tenant un guidon au niveau de ses hanches généreuses.

Sur le réseau social Facebook, un groupe a même été créé contre la tenue du concert. Vendredi soir, quelques heures avant le début du show, il comptait 10 000 membres. Le mois dernier, c’est un show prévu dans la capitale malaisienne, Kuala Lumpur, qui avait du être reporté. Un parti islamique conservateur avait appelé à l’annulation de l’évènement accusant le comportement jugé indécent de la chanteuse. De même en 2008, le concert de Shakira, qui s’était tenu au pied des pyramides égyptiennes, avait suscité de vives réactions de la part des Frères Musulmans.

Pour le plaisir des fans de la célèbre chanteuse, le concert a bien eu lieu. Moyennant finances. Grosses finances parfois. Les places les mieux placées se sont vendues à 2, 000 livres égyptiennes soit près de 250 euros. Une fortune pour la plupart des Egyptiens. Abdelrahman Ayyash, bloggueur et édiorialiste au journal électronique Bikya Masr, proche des Frères Musulmans, s’oppose à la venue de la star, pour de toutes autres raisons. « Je suis contre le fait que ce genre de concert, où les tickets sont vendus à plus de 2000 guinées, se tienne dans un pays où le gouvernement vient d’annoncer que le revenu moyen des Egyptiens était de 7000 guinées par an soit 875 euros », dénonce-t-il. Pour Imane, une étudiante de l’université du Caire, « organiser un concert aussi loin du Caire et à des coûts aussi grands n’a qu’un seul objectif : tenir les classes les plus pauvres à l’écart de la fête ».

Le show a donc eu lieu. La star, quant à elle, n’a eu que faire des diverses accusations dont elle a été l’objet. Comme à son habitude, elle a opté pour un body sexy et a offert au public des déhanchés vertigineux. Voyez plutôt ! (Vidéo publiée sur le site Youtube par Rahaf4ever.)

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Algérie – Egypte, Cheb Khaled s’en mêle !

Ces derniers temps, impossible au Caire d’éviter la sempiternelle question :  » T’es pour qui? L’Algérie ou l’Egypte »? Les Fennecs ou les Pharaons? » Etant au Caire pour une année entière, difficile pour moi de renier l’équipe d’un pays qui m’accueille les bras ouverts. De plus, il ne faut surtout pas jouer avec le feu : ici en Egypte, le football est plus qu’un simple sport. Avec l’enjeu de la qualification à la coupe du monde, c’est de la fierté des Egyptiens dont il s’agit. J’ai observé, il y a à peine quelques semaines, la déception de ceux qui ont vu l’équipe des moins de 20 ans se faire éliminer à plates coutures sur son propre sol, alors que l’Egypte était pays organisateur. Le 15 novembre, il en va de l’orgueil de tout un pays.

article8812khaled031120092.jpg Là vous vous dîtes sûrement : « que vient faire Cheb Khaled dans toute cette histoire? » Et bien la star algérienne sera accompagnée du chanteur égyptien Mohamed Mounir pour un concert le 12 novembre au Caire, soit trois jours avant le grand match.  Cheb Khaled, qui croit en la vertu de la musique comme je crois au pouvoir des prévisions météo, a osé déclarer : « Je chanterai au Caire le 12 novembre pour apaiser les esprits« . Tout un programme…

Mes amis égyptiens me déconseillent depuis plusieurs jours de me rendre au stade pour assister au match. « Ha ykoun lharb, hinek, 3an ged » (ça va être la guerre là-bas, sérieusement) m’a averti l’un d’entre eux. De toute façon, tous les  billets ont déjà été vendus et hors de question de se procurer des tickets hors de prix au marché noir.   On regardera donc le match dans un café « ennarguilé » (expression orientaliste néologique pour dire »enfumé par narguilé »!) du centre-ville, à respirer les odeurs de chicha, de Marlboro, de thé et de bière locale. Les fumigènes et les coups en moins. Ceci dit rien n’assure que le west el-balad (centre-ville) ne s’enflammera pas non plus.  En tout cas, avant le 15, c’est le 12. Rendez-vous pris pour le concert de Cheb Khaled. Je vous tiens au courant…

Quand Khadija éclipse le débat sur la succession à Moubarak!

Depuis plusieurs jours, la presse égyptienne s’intéresse beaucoup au fils du président Hosni Moubarak, Gamal. Celui-ci est pressenti pour se présenter aux prochaines élections présidentielles de 2011. Pour succéder à son père, raïs depuis maintenant 28 ans.

Le « Sunday Times », a de manière surprenante consacré dimanche 25 octobre un papier pour le moins mielleux à l’égard de Khadija Mou157516041580160515751604.jpgbarak, épouse de Gamal depuis 2007. La jeune femme, âgée de 27 ans, peut s’enorgueillir d’un portrait dressé plus que flatteur. On apprend ainsi que « la belle et jeune Khadija, beauté de la haute société égyptienne, est diplômée en gestion des Affaires de l’Université Américaine du Caire ». « Maîtrisant parfaitement l’anglais, elle travaille pour son père, Mahmoud El Gamal, propriétaire d’une des plus grandes entreprises de construction d’Egypte« . On nous apprend également que « les week-end, Khadija joue occasionnellement au football au Complexe sportif de la très chic île de Gezira, au centre du Caire« .

Marie Colvin, la journaliste auteur de cet article, rappelle que le couple s’est marié il y a deux ans dans une « somptueuse cérémonie privée organisée dans la banlieue huppée de Zamalek » précisant que « Khadija, qui se fait discrète, refuse de donner des interviews depuis leur union et apparaît rarement dans les magazines« . Et la journaliste d’écrire que la future probable première Dame d’Egypte, « a été photographiée portant de très élégants vêtements lors du Forum Economique Mondial organisé à Sharm El Sheikh » citant ainsi pour appuyer ses propos un certain « homme d’affaires ami de la famille » : « Elle serait une première Dame parfaite pour l’Egypte. Elle est intelligente, douce et connaît très bien le monde. Et puis elle a de la classe« . Etonnant venant de la part d’un ami de la famille…

Dans les dernières lignes de son papier, Marie Colvin précise à juste titre les pressions grandissantes en Egypte quant à la question de la succession en rappelant la toute puissance du parti de Hosni Moubarak (Parti National Démocratique (PND) sur la scène politique depuis des décennies et son contrôle étroit des médias. Mais l’article se contente de résumer l’opposition à la succession de Moubarak en une phrase « Des groupes d’opposition ont déjà lancé une campagne afin d’arrêter le train en marche de la succession…« . Et de poursuivre : « …bien que cette élection signifierait la fin de 50 années d’un régime militaire« …

L’Egypte est pourtant traversée actuellement par une vague de contestation populaire grandissante contre l’arrivée du fils du Raïs au pouvoir. Il suffit de voir les nombreux mouvements qui ont pris forme et qui s’expriment dans les journaux, sur la Toile ou sur les chaînes arabes satellitaires comme Al Jazeera ou Al Arabiya.

logo4.jpgPour ne citer que quelques uns de ces mouvements : « Did a-tawrith » (contre l’héritage ») qui s’oppose à l’instauration d’une république héréditaire. Un site internet a même été créé did-eltawrees.tv ainsi qu’un groupe sur facebook «    شباب ضد التوريث » (les jeunes contre l’héritage) qui compte plus de 1370 membres. Leurs slogans :

عشان المستقبل بتاعنا مش بتاعهم (Parce que notre avenir ne leur appartient pas !)

عشان اللى أتولد فى حكم حسنى مبارك ولاده ما يتولدوش فى حكم جمال مبارك  (Pour que ceux qui sont nés sous le régime de Hosni Moubarak ne voient pas naître leurs enfants sous l’ère de Gamal Moubarak).

6a00d8341c630a53ef0120a63f8331970c800wi.jpg L’ancien adversaire de Hosni Moubarak, Ayman Nour, fondateur et leader du parti d’opposition « Al Ghad » (Le Lendemain), emprisonné de 2005 à 2009 pour avoir falsifié de faux documents pour la création de son parti ( ce qu’il nie), a de son côté rassemblé mercredi 14 octobre au Caire une coalition intitulée « Mayehkomsh » (Il ne gouvernera pas!) réunissant des opposants de tout bord politique : Frères Musulmans, Kefaya, Front Démocratique, Parti Communiste Egyptien, Parti pour le Développement et la Justice.

A la fin de son papier,  Marie Colvin écrit : « Au Congrès annuel du PND (qui se tient ce week-end au Caire ndlr), Gamal Moubarak devra sans surprise recevoir un rôle plus important au sein de la formation au pouvoir, ce qui lui offrira un chemin tout tracé pour être le candidat du parti, même si l’intéressé le dément en public. Il a le soutien des jeunes et des ministres technocrates.(…) Ce sera aussi le moment où Khadija sera forcée de sortir de l’ombre ». No comment.

Le ministère des Transports égyptien : un « ministère cimetière »?

Le ministre des transports égyptien, Mohamed Mansour, vient de remettre sa démission suite à la collision entre deux trains survenue le 24 octobre à hauteur du village de Guerzah, à 70 kilomètres au sud du Caire. L’accident a fait, selon les chiffres officiels, 18 morts et 36 blessés. D’après les premiers éléments de l’enquête, le premier train a dû brusquement s’arrêter à cause de la présence d’un buffle sur la voie ferrée. Le conducteur du second train, qui n’avait pas été averti de l’arrêt du premier, l’a alors percuté à l’arrière. L’aiguilleur a en effet quitté son poste trop tôt, justement pour récupérer le premier train.

En 2006, le ministre avait dû essuyer un certain nombre de critiques suite au naufrage d’un ferry qui avait coûté la vie à plus de 1000 personnes. Il n’avait cependant pas quitté ses fonctions.

266856464ad08b6d3d8.jpg Il s’agit du second ministre des Transports, contraint à la démission. En février 2002, c’est Ibrahim A Damiri, qui avait quitter son poste de ministre suite au plus grave accident de train que l’Egypte ait connu. 360 personnes avaient ainsi perdu la vie.

Au parlement, un vif débat opposa lundi 26 octobre Abdel Rehim el Ghol, un membre du Parti Démocratique National,  (parti du président Moubarak) à Mahmoud Megahed, parlementaire des Frères Musulmans, appelant à mettre à sac le ministère des transports. Les deux députés en sont même venus aux mains au sein de l’hémicycle.

Tous les journaux égyptiens consacrent depuis deux jours leurs Unes à la démission du ministre Mansour. Le quotidien Al Masri Al Youm, publiait lundi une caricature montrant un buffle assis aux cotés d’un policier et qui déclarait :  » Ce n’est ni la faute du ministre, ni celle des cheminots, ni celle du gouvernement. Je suis le seul responsable: mettez moi en prison« . Le même dessin montrait un voleur au téléphone avec le ministre des transports qui affirmait : « Soyez sûr Monsieur le ministre, nous avons payé le buffle plus de 100 livres afin qu’il endosse seul la responsabilité de l’accident« . Le quotidien « Ashourouq » qui titrait mercredi 27 octobre, « Mansour… la démission » se demande à juste titre si le ministère des transports égyptien n’est pas devenu un « ministère-cimetière »…

Après la guerre du Houmous, celle du Taboulé?

Qui aurait cru au pouvoir des pois chiches? Pour comprendre de quoi je souhaite vous parler, il faut remonter à mars 2008. Sur le marché de Mamaneh Yehuda à Jérusalem, une équipe de cuisiniers israéliens s’était lancé un défi : réaliser le plus grand plat de houmous de l’histoire. Une gigantesque platée de purée de pois chiche de 400 kilogrammes avait été concoctée. Les Israéliens parviennent alors à décrocher le record mondial du plus grand plat de houmous jamais réalisé.

2578009489fbdd45d166.jpg Du côté libanais, on crie à l’usurpation d’un plat considéré comme national et on fustige l’Etat hébreu de vouloir s’approprier un plat considéré comme typiquement libanais. Il faut que dire que le houmous a de plus en plus de succès en Israel au point que Shooky Galili, journaliste israélien, en a consacré son propre blog « humus101.com« . Les « houmousia » (prononcé en hébreu « khoumoussia » avec « kh »  équivalent de la lettre خ arabe ), bouis-bouis locaux où l’on sert du houmous, font fureur en Israël.

Mais voilà que les 24 et 25 octobre dernier, les Libanais ont pris leur revanche. Au marché de Saifi dans le centre-ville de Beyrouth, plus de 250 cuisiniers du pays du Cèdre ont retroussé leurs manches pour établir un nouveau record : cette fois-ci, un plat de plus de deux tonnes de houmous a été réalisé, validé par le Guiness des records. Le lendemain, ce sont plus de trois cent cuisiniers qui avaient établi le record Guiness du plus grand taboulé jamais réalisé : 3,5 tonnes !

Au delà d’une querelle qui peut faire sourire, l’affaire cache une dimension économique de grande importance. Les industriels libanais accusent Israël de commercialiser certaines de leurs spécialités culinaires nationales sous l’appellation  » cuisine israélienne ». Fadi Abboud, président de l’Association des Industriels Libanais, annonce alors sa volonté de saisir les autorités européennes pour faire certifier le houmous comme plat officiellement libanais. «Cet événement marque le début d’un long parcours qui vise à protéger houmous et taboulé, leur procurant le statut de « marques déposées », rappelle Fadi Abboud interrogé par le quotidien libanais francophone l’Orient Le jour et la chaîne Actu et Politique de Dailymotion.

http://www.dailymotion.com/video/xass2z

Les Libanais déplorent, avec la commercialisation par les Israéliens de ces plats culinaires, un manque à gagner estimé à un milliard de dollars par an. Pour faire face à un marché de plus en plus concurrentiel, les industriels agroalimentaires israéliens font preuve d’une véritable imagination en créant de nouvelles recettes de houmous : aux pignons, au paprika, aux olives, aux légumes.. Si la querelle agite les relations israélo-libanaises, la guerre du houmous fait rage entre les industriels israéliens qui tentent de s’arracher le marché du houmous ……. aux Etats-Unis !  C’est ce que relate le journaliste blogueur israélien Shooky Galili sur son blog. Ainsi le journal économique israélien Calcalist titrait en Une début août : « The Hummus War ». Le marché américain du houmous est en effet estimé à plus de 250 millions de dollars et a enregistré une croissance de 78% en 2008 !

« Un prophète » coup de poing dans la gueule

Le film de Jacques Audiard, mercredi en salles, est une œuvre magistrale, servie avec brio par Niels Arestrup en parrain corse et Tahar Rahim en jeune détenu jouant sa survie.

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Au cinéma de Rosny (93), jeudi 20 août, la longueur de la queue pour l’avant-première du film de Jacques Audiard, « Un prophète », est impressionnante. Les futurs spectateurs tentent d’imaginer le dénouement du film, curieux de découvrir un long-métrage qui a fait beaucoup parler de lui au dernier Festival de Cannes. Les cinéphiles échangent entre eux leurs impressions sur les dernières oeuvres du réalisateur, quelques autres passent au crible la bande-annonce alléchante du film. Des jeunes filles s’impatientent de voir à l’écran le jeune Tahar Rahim, propulsé au rang de star montante du cinéma français. L’attente est longue, les impatients s’empressent de s’engouffrer dans la grande salle à l’ouverture des portes. Cette fois, tout le monde a pris place, le film commence, silence quasi religieux.

En en sortant 2h29 plus tard, c’est le coup de poing. Le film de Jacques Audiard vous fait valser en deux temps trois mouvements, c’est un couteau à la lame plus qu’aiguisée, une grosse claque en pleine face. Une œuvre inoubliable. « Un prophète » raconte l’histoire de Malik (étonnant Tahar Rahim), 19 ans, SDF illettré qui est incarcéré à la Centrale pour avoir agressé un flic. Six ans à tirer derrière les barreaux d’une prison sale, délabrée, où le clan des Corses fait sa loi, avec la complicité de l’administration pénitentiaire.

Malik n’est pas un grand caïd, tout juste un petit malfrat qui croit, au départ, pouvoir « faire son temps » en restant discret et en longeant les murs. Les Corses voient en lui le larbin de service, l’Arabe qui leur permettra de glaner des infos auprès de l’autre clan de la prison, les « barbus », autrement dit les Arabes, de plus en plus nombreux à la Centrale. Le leader des Corses, César Luciani (magistral Niels Arestrup), va très vite voir en Malik un atout considérable, exigeant de lui à son arrivée dans la prison, une mission délicate : tuer Reyeb, un détenu. Le personnage de Reyeb hantera bientôt Malik conversant avec lui seul dans sa cellule comme avec un fantôme bienveillant.

De ce crime accompli sur commande, Malik gagnera un certain respect de la part des Corses. Un certain, seulement, car Malik est un Arabe, celui qui normalement appartient au clan adverse. Il entre certes dans leur tribu mais reste assigné aux tâches ingrates tout en réussissant peu à peu à bénéficier de quelques passe-droits et de leur protection. Malik ne rechigne pas : il obéit au doigt et à l’œil comme un fils redevable obéit à sa famille.

Petit à petit, il s’imprègne des codes de la Centrale, crée son réseau en surfant entre Arabes et Corses, fait son business. Il grandit, gagne en assurance tout en précisant en permanence ne rouler que pour sa bosse : « Moi j’travaille pour ma gueule », lance-t-il en permanence. César Luciani, son mentor, n’hésite d’ailleurs pas, dans une scène brillante, à lui rappeler qui lui doit sa survie en prison : « Si tu bouffes c’est à cause de moi. Si tu rêves, si tu penses, si tu vis, c’est à cause de moi. »

Malik qui, opportuniste, picore un peu partout pour faire son trou, réussit par une intelligence parfaitement mise en scène à s’en sortir par lui-même. La prison lui va à merveille. Sans elle, il ne serait rien. C’est grâce à elle qu’il prend du relief, se fait respecter et développe les capacités intellectuelles qu’il n’a pas su créer dehors. D’une personne banale, à côté de laquelle on passerait sans s’arrêter, il devient celui qui donne l’air de se jouer de tout, tout en calculant sa propre survie. Malik est un antihéros dont on ignore tout du passé : sans relief au départ, il devient au fur et à mesure le pilier de ceux qu’il sert, essentiel à leur vie sans donner l’impression de compter.

Tahar Rahim, l’acteur, « tue » à l’écran. Présent dans toutes les séquences du film, il brille par son interprétation : tantôt naïf, tantôt violent, tantôt rêveur. Les dialogues de Jacques Audiard sont d’une portée époustouflante ; tous les mots sont bien placés et pesés et on se dit que certains d’entre eux resteront dans les mémoires. Jouant sur les genres, Jacques Audiard réussit dans cette bouleversante histoire, à nous faire voyager dans les méandres de la vie carcérale de Malik. Le rythme est intense, fougueux, oppressant. 2h30 de film que l’on voit passer à la vitesse de l’éclair. Et à la fin, on en redemande encore.

Nassira El Moaddem

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Amazigh chante son père, Kateb Yacine

L’ancien chanteur de Gnawa Diffusion se produit désormais en solo avec son orchestre. Sa musique est festive, ses textes ont une dimension politique. Rencontre au Cabaret Sauvage, à Paris.  VIDEO EN + .

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Nos routes se sont croisées à des milliers de kilomètres de la Villette, où est planté le chapiteau du Cabaret sauvage. C’était à Damas, où j’effectuais un stage de quelques mois. Il se trouve qu’Amazigh Kateb et moi avons un ami en commun, Jean, un musicien chrétien d’un quartier de la vieille ville de la capitale syrienne. Dans la petite maison traditionnelle de Jean, guitares de toutes sortes, chats gâtés et touristes émerveillés côtoyaient les notes de musique qui dansaient dans l’air. Un jour, Jean se mit à jouer et à chanter « Sabrina », une des chansons les plus célèbres du répertoire de Gnawa Diffusion, l’ancien groupe d’Amazigh Kateb, dissout en 2007. Quelques jours plus tard, Jean me propose d’aller voir Gnawa Diffusion en concert à Beyrouth. Je ne pourrai y assister, terrassée par un vilain mal de ventre. C’était en 2005.

Depuis, Amazigh Kateb, continue son bonhomme de chemin. En solo. L’Algérien, aujourd’hui âgé de 36 ans, toujours aussi révolté, clame ses textes empreints d’esprit révolutionnaire. Sa musique se veut être un patchwork artistique : un fond gnawa, cette musique issue des descendants d’esclaves africains au Maghreb, du jazz, du raï, du chaabi, du reaggae, du raggamuffin, du rock. Dans ses concerts, les instruments s’entremêlent pour honorer une musique métissée qui rend hommage à la diversité sonore de l’Algérie, son pays natal. Car la musique d’Amazigh Kateb, comme les textes de son père, le grand écrivain, Kateb Yacine, se nourrissent de l’exil, de son départ, en 1988, de cette Algérie qui allait connaître une guerre fratricide dans les années 90.

En cet été 2009, 20 ans après avoir quitté l’Algérie, il parcourra les routes de France et d’ailleurs pour distiller sa musique, accompagné de ses musiciens : Mohamed Abdennour au mandole, banjo et guitare, Amar Chaoui aux percussions, Mehdi Ziuouech aux synthétiseurs, et DJ Boulaone, scratcheur. Leur album, autoproduit, sera disponible sur la Toile le 17 octobre prochain. Une date forte de symbole : le 17 octobre 1961, c’est la douloureuse journée où des immigrés algériens sont massacrés dans les rues de Paris pour avoir manifesté pour l’indépendance.

L’Algérie, son pays, où il sera en tournée dans quelques jours à l’occasion du Festival Panafricain. Dans ce nouvel album, Amazigh Kateb, qui se réclame volontiers africain et non arabe, chante pour la première fois deux des textes de son père, Kateb Yacine, le père de la littérature algérienne contemporaine. C’est de la révolte de Kateb qu’Amazigh se nourrit pour continuer son combat pour la liberté.

Nassira El Moaddem

http://www.dailymotion.com/video/x9t5ib

(Paru dans le Bondy Blog : cliquez ici. Vidéo : Chou Sin)

L’autorité de la concurrence dénonce la «dérive» du marché du carburant outre-mer

Quatre mois après la fin de la grève générale qui a secoué la Guadeloupe et la Martinique, l’autorité de la concurrence publie lundi 29 juin un avis sur le secteur du marché des carburants en outre-mer. Ses conclusions dénoncent «les dérives et les effets pervers» du système de régulation des prix des carburants dans ces départements.

L’avis de l’Autorité de la concurrence sur les marchés des carburants dans les départements d’outre-mer publié ce lundi 29 juin est sans appel. L’autorité administrative chargée de veiller au respect de la libre concurrence économique pointe les «dérives et les effets pervers» de la régulation des prix sur les carburants dans les territoires ultramarins. Le 18 février 2009, au plus fort des contestations sociales dans les départements d’outre-mer, Yves Jégo, alors secrétaire d’Etat à l’outre-mer, saisit l’Autorité pour avis sur la situation de la concurrence dans les DOM, notamment dans le secteur des carburants. Dans cette lettre, le gouvernement souligne l’existence dans ces départements de «monopoles liés à l’étroitesse du marché et de monopoles liés aux réseaux d’acheminement» susceptibles de mettre à mal les «conditions d’une concurrence saine».

632851.jpg Pour l’Autorité de la concurrence, le marché sectoriel des carburants n’échappe pas à cette analyse. Déjà en 2008 alors que le prix du baril de pétrole est en chute libre, la baisse n’est pas répercutée à la pompe dans les DOM. A cette époque, Total est accusé «d’enrichissement sans cause». Le groupe pétrolier, qui contrôle la SARA (Société anonyme de la raffinerie des Antilles), unique raffinerie de carburant à la Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, rétorque que les prix sont fixés par la préfecture. Dans un article du magazine Challenges de février 2009, Total niait les accusations d’enrichissement abusif et déclarait que la «SARA affichait une perte de 1,2 million d’euros en 2008» prouvant ainsi qu’elle ne profitait pas de bénéfices monstres comme il lui était reproché. Dans son avis, l’Autorité de la concurrence estime que la raffinerie de la SARA, «de petite taille (..) et obsolète contribue au renchérissement des prix» et que «le raffinage local lorsqu’il existe n’est pas un secteur potentiellement concurrentiel».

L’Autorité de la concurrence dénonce ainsi les dérives en matière de situation de la régulation des prix dans les DOM. En effet, les territoires d’outre-mer sont régis par des mécanismes de monopole dans l’approvisionnement en carburant qui nécessitent la réglementation des prix par l’Etat. Ce dernier fixe également les prix des ventes de carburant au détail afin de faire en sorte que l’absence de concurrence en amont ne se répercute en aval par des prix à la pompe excessifs. Cependant, pour le gendarme de la concurrence, la réglementation des prix telle qu’elle se pratique actuellement ne remplit plus ses objectifs. Selon elle, «la régulation actuelle du secteur des carburants qui repose sur la régulation des prix de détail a échoué sur un double plan»: d’une part, «la régulation des prix des monopoles d’approvisionnement est insuffisante»; d’autre part, cette régulation «ne garantit plus l’absence de rente». De plus, selon l’autorité administrative, «le dispositif d’encadrement des marges de distribution et des prix de détail a été transformé en un système de prix unique aisément manipulable».

Les prix maximum fixés par les pouvoirs publics sont en réalité devenus des prix imposés ôtant toute initiative de pratique de prix inférieurs: «L’impossibilité pour chaque détaillant d’adapter ses prix de détail à ses contraintes économiques propres a conduit à demander périodiquement des revalorisations générales qui ont profité à tous», explique la «concurrence». Si tous ont bénéficié de ces réévaluations globales, reste qu’une minorité seulement a profité de rentes particulières: cette situation a ainsi «créé des rentes au profit des points de vente les mieux placés et les plus rémunérateurs» dont une partie est d’ailleurs reversée aux grands pétroliers propriétaires de fonds de commerce mis en gérance, précise-t-elle.

Pour pallier les abus et l’opacité du système, l’Autorité de la concurrence propose une série de mesures à chaque étape de l’approvisionnement en carburants, applicables sur une période de trois ans. Pour elle, l’urgence réside dans la nécessité d’une régulation des prix en amont afin d’améliorer l’encadrement des monopoles et «garantir des approvisonnements au meilleur prix».

Pour la question de l’achat de carburants, elle recommande de réguler le prix d’achat en produits raffinés ou en produits bruts en utilisant comme référence les prix de marché, indépendamment des importateurs et conseille également de permettre à de nouveaux opérateurs pétroliers de participer à l’importation de carburants. L’Autorité propose également la réglementation par les pouvoirs publics du prix plafond des importations qui soit égal à la somme des deux prix régulés, produits raffinés + fret, dont le réajustement par les pouvoirs publics ne se ferait qu’en fonction des cours mondiaux. Ce prix devra être publié afin de rendre plus transparente l’information des prix, «avant imputation des marges de la distribution», à destination des usagers et des associations de consommateurs.

Concernant le stockage, l’Autorité souhaite une séparation très nette entre les activités de stockage d’une entreprise et ses activités de distribution. Par ailleurs, elle appelle à ce que tous les opérateurs, «y compris ceux qui ne sont pas actionnaires de la SARA, puissent aux Antilles avoir accès aux installations de stockage à un prix non discriminatoire». Elle recommande enfin «de dénouer les liens structurels entre les réseaux de détaillants de Total et Shell qui devraient se retrouver en concurrence frontale sur le marché de la distribution».

Sur les prix des détaillants, l’Autorité préconise la suspension de la publication des prix plafonds «afin d’éviter les marges au détail» et de permettre ainsi aux petits points de vente d’adapter leur prix sans assister à une hausse générale des marges.

Nassira El Moaddem

Article publié sur le site de Mediapart: cliquez ici.

Turquie : Nedim Gürsel, son roman et un procès à longue portée

La Turquie condamnerait-elle ses écrivains pour blasphème? Le procès de Nedim Gürsel, écrivain et universitaire franco-turc, s’est finalement conclu par un acquittement.

dcfc00100.jpg Pour le tribunal de Sisli à Istanbul, l’ouvrage incriminé « Allah’in kizlari » (les Filles d’Allah), «pris dans son ensemble ne constitue pas un délit» et a affirmé que l’ouvrage de Nedim Gürsel ne représentait pas de «danger évident et imminent pour l’ordre public». Depuis le 5 mai 2009, l’auteur du roman, publié en mars 2008 en Turquie, comparaissait devant la justice turque. Celle-ci accusait l’ouvrage de dénigrement «des valeurs religieuses de la population» suite à la plainte d’un citoyen turc.

La Direction des affaires religieuses, plus communément appelée Diyanet, organe rattaché au premier ministre et chargé de la gestion, du contrôle et de l’organisation des cultes en Turquie, avait monté un rapport à charge contre le romancier, rapport qui a été ajouté au dossier de l’accusation. L’écrivain encourait de 6 à 12 mois de prison.

Est-ce que l’islam, et plus particulièrement la vie du prophète, peut faire l’objet de représentations fictives et occuper une place centrale dans un roman? Car c’est de cela qu’il s’est agi dans cette affaire. Dans les Filles d’Allah, Nedim Gürsel propose les souvenirs d’un enfant d’une petite ville d’Anatolie, intrigué par les versets du Coran et par son grand-père pieux. Ces souvenirs se mêlent dans une biographie romancée du prophète où les «filles d’Allah», trois déesses du panthéon arabe pré-islamique, donnent une autre version de l’avènement de l’islam.

281375.jpgLe roman n’en était pas à son premier épisode judicaire. En août 2008, le procureur de la République s’était déjà prononcé sur l’affaire en décidant d’un non-lieu suite à une première enquête. Mais le tribunal de grande instance d’Istanbul avait choisi de passer outre cette décision en examinant la plainte d’Ali Emre Bukagili, un citoyen turc, qui a affirmé s’être senti «offensé» par le roman incriminé.

Interviewé par France Info le jour de l’ouverture du procès, Nedim Gürsel regrettait que le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, n’ait pas tenu ses promesses. Début 2009, lors de la remise du prix de la culture et de l’art, le premier ministre turc avait alors déclaré : «La Turquie n’est plus un pays qui juge ses écrivains.» Nedim Gürsel s’interroge sur les raisons qui ont poussé le tribunal à rouvrir le dossier.

Lors de la première journée d’audience du 5 mai 2009, le procureur s’était prononcé en faveur d’un acquittement, estimant que l’existence d’un danger proche et évident pour l’ordre public n’était pas établi.

Hormis la plainte de M. Bukagili, le rapport élaboré par la Diyanet avait largement contribué à alimenter l’affaire. Dans son dossier à charge contre le roman de Nedim Gürsel, la Diyanet affirmait que certains des passages de l’ouvrage étaient blasphématoires envers l’islam. Selon les termes du rapport, le roman de Nedim Gürsel «contient des expressions non seulement sceptiques mais critiques et propres à rabaisser et tourner en ridicule Dieu, les prophètes, les saints apôtres, les principes religieux, les livres sacrés et les cultes religieux».

La Diyanet n’a pas compétence à se prononcer sur le contenu d’œuvres artistiques. C’est ce qu’avait rappelé Nedim Gürsel dans une lettre au premier ministre, lettre publiée dans le journal Milliyet et reprise en français sur le site internet du Nouvel Observateur. L’écrivain interpelle M. Erdogan : «Quoi qu’il en soit, qu’elles soient sacrées ou non, qu’elles soient considérées comme telles ou non, un écrivain n’a-t-il pas le droit de commenter les lettres d’un texte sans pour autant tomber dans le sacrilège?»

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Le procès s’était ouvert le jour où le Parlement européen débattait avec la Commission des avancées des réformes de la Turquie dans le cadre de sa candidature à l’Union européenne. La déclaration d’Olli Rehn le 5 mai 2009, commissaire européen à l’élargissement, sur l’avancée du processus démocratique en Turquie, ne faisait pas mention du procès de l’écrivain mais le hasard du calendrier n’avait échappé à personne. Surtout pas à l’écrivain dont l’essai Turquie : une idée neuve en Europe, publié en mars dernier, est un véritable plaidoyer pour l’entrée de son pays dans l’Union européenne.

Nedim Gürsel a souhaité, lors de ce procès, mettre en avant les aspirations d’Ankara à entrer dans l’Union alors même que le pays déroge aux principes de la liberté d’expression. Dans son entretien à France 24, le romancier dénonçait «une dérive autoritaire du pouvoir en Turquie, pays qui se dit laïque et qui souhaite intégrer l’Union européenne».

Tout au long de son procès, Nedim Gürsel a précisé vouloir «respecter la foi des croyants» tout en ayant la liberté de la questionner. L’acquittement de l’écrivain franco-turc intervient jeudi 25 juin, au début d’une visite de deux jours du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan à Bruxelles, où il rencontre les dirigeants européens pour discuter du dossier de la candidature turque à l’UE.

Nassira El Moaddem

Article publié sur le site Mediapart : cliquez ici.

C’était au temps béni des départs en voiture au bled

Oui, c’était long. Le voyage prenait une ou deux nuits, mais ça avait plus d’allure et de saveur que les vols low-cost d’aujourd’hui. Nassira nostalgie.

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Le trajet pour se rendre au bled, c’est 5 aujourd’hui heures maximum porte à porte. Les compagnies aériennes se sont développées à la vitesse de l’éclair. A peine le temps de réserver ton billet, qu’une nouvelle boîte est arrivée sur le marché, dont les prix low-cost défient toute concurrence. Même Easyjet et Ryanair proposent des billets pas chers aller-retour pour le bled. Les parents, dinosaures de l’aventure 504 break dégoulinante de cadeaux en tout genre, d’électroménager à refourguer et de vieux vélos pourris, font désormais la fine bouche. Nos mères, qui deux jours avant le départ à 7 dans la voiture du siècle, devaient se décarcasser pour préparer sandwichs et zerlouk de la tribu, s’offusquent des minuscules plateaux repas qu’on leur sert dans l’avion. La fin d’un temps et l’avènement de la modernité, direz-vous.

Il y a quelques jours, je parlais de cela avec des amis. On se remémorait les départs en fourgon, Peugeot 504 break et autres Renault Espace d’un autre siècle. Pour beaucoup, le réveil à 4 heures du matin, odeur de tchouchouka, d’aubergines grillées et de poulet froid dans les narines, fut un choc psychologique qui a laissé de savoureuses madeleines dans les mémoires. Les yeux encore fermés, la veste mise à l’envers, parce que pas envie de les ouvrir (les yeux), à attendre que la voiture finisse d’être chargée.

Ah oui, le chargement des véhicules, toute une histoire. Je me souviens que voisins et familles des 30 kilomètres à la ronde, étaient réquisitionnés par mon père, soucieux de disposer méthodiquement valises, cartons et sacs en tout genre en occupant rationnellement l’espace à disposition dans le coffre. Les enfants n’avaient pas droit de cité dans ce rituel sacré d’avant départ. C’était une affaire de grands. Chacun des adultes présents pour cette mission de haute importance avait sa tâche attitrée : le préposé à la transmission des valises et autres cartons de 10 kilos chacun, celui chargé de vérifier la bonne disposition des pièces, une personne qui donnait à une autre les fils et autres tendons adéquats.

Le remplissage du coffre et du porte-bagage était peut-être le pire moment que l’on pouvait vivre avant le départ. Moi, je le redoutais plus que tout. Chaque fois, c’était la même chanson : « On prend l’essentiel, le reste, c’est pas la peine », martelaient père et mère en harmonie. Dans le « reste », il fallait entendre nos sacs à main et autres babioles que l’on tentait de cacher entre deux sièges, deux cartons ou deux valises. Au final, on finissait avec une valise à partager à trois et un malheureux sac en bandoulière que l’on gardait précieusement sur nous de peur de se le voir confisquer.

Jamais opération, apparaissant somme toute comme très anodine, n’aura déclenché autant de débats, de prises de becs et de colères froides et parfois chaudes. Le chargement de la voiture était le moment redouté les adultes aussi. Le seul qui avait le dernier mot, comme pour tout, c’était le père : tout devait être chargé et disposé comme lui souhaitait. En y repensant, sa méthode était efficace : en trois heures illico presto, il avait réussi à agencer tels des lego, des dizaines de sacs, valises et cartons d’une famille de 8 personnes en prenant soin de ne rien mettre sur la plage arrière. C’était THE défi.

Aujourd’hui, qui pourrait s’enorgueillir d’un pareil exploit ? Ce rituel, une fois l’an, forment aujourd’hui de bons souvenirs et me manquent un peu. Aujourd’hui, les départs au bled se font en un clic d’ordinateur, numéro de carte visa en guise de passage de douane. Rien de plus. Insipide, sans intérêt. « Arrête tes bêtises, me glisse Sarah, une amie. T’as kiffé, toi, ces queues de dingue à attendre sous une chaleur écrasante que les douaniers espagnols daignent bien faire avancer la foule d’immigrés ? »

J’avoue, ma mémoire sélective a effacé ces épisodes désagréables. Mais merde, le trajet en voiture, les jeux de devinette des plaques d’immatriculation, les veillées durant le trajet à surveiller que rien ne nous sera dérobé, les engueulades sur la musique à écouter. Vous avez oublié ou quoi ?

Nassira El Moaddem

Article paru sur le Bondy Blog : cliquez ici.

Anne Nivat, la guerre du côté des gens

Le grand reporter, prix Albert Londres, de passage en France avant un nouveau départ pour l’Afghanistan, a captivé par ses récits l’assistance de l’Ecole du blog.

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Pour tout vous dire, j’ai eu du mal à commencer à écrire ces lignes. Non que la séance de l’Ecole du blog ne fût pas passionnante. Elle l’était. J’aurai voulu qu’elle ne s’arrêtât jamais. Quand on rencontre Anne Nivat pour la première fois, on a du mal à imaginer ce bout de femme parcourir les zones de guerre aux quatre coins de la planète. Je me souviens m’être intéressée à elle lorsque j’étais étudiante, notamment à ses reportages sur la Tchétchénie. Je ne l’avais jamais vue, ni à la télé, ni en photo. Anne Nivat, pour moi, n’avait pas de visage : c’était ce grand reporter de guerre que j’écoutais à la radio ou dont je lisais les papiers.

En la voyant dans cette salle de la bibliothèque Denis Diderot de Bondy, habillée d’un jean et d’un t-shirt orange, talons hauts et ongles joliment vernis, j’avais dû mal à l’imaginer arpenter les zones de conflit. On est déconcerté par sa capacité à parler de choses difficiles à entendre pour nous Occidentaux, ayant vécu du bon côté de la barrière. Pour nous, ces récits tragiques ne sont que des pages dans les journaux et des images de reportages télé, toujours dramatiques. Ce moment où le présentateur du JT prend une voix grave comme pour mieux respecter la douleur de ces évènements qu’il devra oublier quelques minutes plus tard dans la rubrique sport. « Quand je reviens ici, j’entends tout le monde se plaindre de tout, (…) comme si tout allait mal, ça me stupéfie, j’ai envie de les secouer et de leur faire faire un petit stage avec des gens que j’ai rencontrés sur place », s’énerve-t-elle.

Anne Nivat, Prix Albert Londres 2000, ne doit pas son parcours au hasard. Son père, Georges Nivat, domicilié dans la campagne française à proximité de la Genève internationale, est un éminent spécialiste de la Russie. Elle confie avoir, petite, sauté sur les genoux du grand Soljenitsyne, l’intellectuel russe décédé il y a à peine un an. Elle est titulaire d’un DEA à l’Institut d’études politiques de Paris et d’un doctorat sur les médias russes. Elle parle sept langues du continent européen – elle bûche l’arabe et le farsi. L’enseignement, une carrière universitaire, la trajectoire du père, en somme, ce n’était pas pour elle. Elle voulait, dit-elle, « raconter des histoires ».

A regarder la salle remplie de la bibliothèque, les yeux écarquillés des personnes présentes, et le silence quasi religieux de l’audience, pas de doute : les histoires, elle les raconte bien. Il y a chez elle un besoin quasi vital de rapporter les aventures qu’elle a vécues, souvent douloureuses. Partager, vider son sac et reprendre la route. Cette femme parle d’elle, de ses crapahutages qu’on croit sortis de films américains, de ses expériences toutes plus incroyables les unes que les autres. C’est un monologue pendant près d’une heure. Et nous, nous sommes abasourdis : Tchétchénie, Iraq, Afghanistan. Sa façon de faire son métier ? Elle explique : respecter les personnes et leurs cultures, vivre avec eux et comme eux pour mieux témoigner de leur quotidien, éviter d’être dans la recherche du scoop.

Elle relate son parcours et sa carrière mais à travers ses périples, c’est également des autres dont elle parle. De tous ceux que son chemin a croisés, à Grozny, à Bagdad, à Kaboul, à Kandahar. Tous ces noms de villes que des milliers de reportages ont abordé parlant rarement de ceux qui les habitent, guerre ou pas guerre. Anne Nivat leur a rendu hommage ce samedi à l’Ecole du Blog de Bondy. Sans apitoiement, ni exotisme. Le jour où elle nous a rendu visite, elle était sur le point de partir en Afghanistan pour de nouveaux reportages.

Nassira El Moaddem

 Article paru sur le Bondy Blog, vidéo de l’échange avec Anne Nivat en plus : cliquez ici.

Légende photo : Anne Nivat en Irak.


Anne Nivat est venue à l’Ecole du blog, une BD sous le bras réalisée pour Reporters sans frontières : « Anne Nivat, Correspondante de guerre », de Daphné Collignon, éditeur Soleil. La dessinatrice dresse le portrait de la journaliste dans le cadre des ses reportages de guerre (Tchétchénie, Iraq, Afghanistan…).

Qui sont les Turcs de Bulgarie?

Mai 2009 n’est pas une période anodine pour les Turcs de Bulgarie.  Le 19 de ce mois, a débuté la commémoration du triste anniversaire de l’exil forcé et de la politique d’assimilation dont ils ont été victimes dans les années 1980. Aujourd’hui les Turcs de Bulgarie représentent plus de 800 000 personnes soit plus de 10% de la population nationale. Ils vivent essentiellement dans la zone montagneuse des Rhodopes dans le sud-ouest du pays et au nord dans la région du Deliorman.

alemino.jpg Ali Eminov, éminent anthropologue bulgare d’origine turque, qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis, a travaillé toute sa vie sur la communauté turque de Bulgarie à laquelle il a consacré nombre d’ouvrages et d’articles. Il décrit l’assimilation qu’ont connue les Turcs de Bulgarie en indiquant qu’« entre décembre 1984 et mars 1985, près d’un millions de Turcs de Bulgarie ont été forcés de remplacer leurs prénoms et noms turcs par des patronymes bulgares. Cette période de l’histoire appelée « processus  de renaissance nationale » provient d’une politique menée déjà depuis les années 1950 ». « En mars 1985, le gouvernement bulgare annonce que la nation bulgare est homogène, avec une seule langue, une culture uniforme et une idéologie, le communisme. Pas de place donc aux autres communautés, dont les Turcs. Commence alors une bulgarisation forcée des noms et prénoms des Turcs de Bulgarie » ajoute M. Eminov. Cette assimilation passe aussi par une marginalisation de l’enseignement en langue turque : « Ces cours sont optionnels, le nombre des professeurs formés pour ces cours est insuffisant et ces derniers sont très mal payés. De plus, le nombre de manuels scolaires rédigés en turc est également faible. » Ajoutés à cela, les mosquées en Bulgarie qui manquent, selon le chercheur, d’imams bien formés. De plus, des lieux de culte ont été vandalisés sans que le gouvernement n’enquête sérieusement.

Le plus important exode humain depuis la Seconde Guerre mondiale

M. Eminov n’a pas connu ces épisodes. Comme beaucoup d’autres à cette époque, il a fui le régime communiste en 1960 rejoignant la Grèce dans un premier temps puis les Etats-Unis où il vit depuis. Mais sa propre famille a été victime de cette politique forcée d’assimilation : « Toute ma famille et mes proches qui vivaient en Bulgarie à cette époque ont été forcés à l’assimilation dans les années 1980 y compris le remplacement des noms et prénoms turcs par des équivalents bulgares. Même les patronymes des personnes mortes ont été remplacés. Par exemple, mon frère Raif Mümünov Eminov était devenu Radi Marinov Emilov et ma mère, Hayriye, était devenue Khristina ».  Selon l’argument des autorités bulgares de l’époque, ceux qui se considéraient comme musulmans ou Turcs en Bulgarie, avaient en réalité été islamisés et turcisés de force durant la période ottomane. Leur attribuer des prénoms et des noms bulgares leur permettrait donc de renouer avec leur prétendue identité originelle. Selon Ali Eminov, les exactions subies par les Turcs de Bulgarie ne s’arrêtaient pas là : fermetures de mosquées, destruction de pierres tombales avec inscriptions en turc ou en arabe, interdiction de porter des vêtements traditionnels turcs, prohibition de toute pratique religieuse publique et bannissement des pratiques culturelles turques. S’en suit des vagues de manifestations de Turcs de Bulgarie protestant contre cette politique d’assimilation forcée et réclamant le recouvrement de leurs patronymes. Les autorités bulgares répliquent alors par l’utilisation de la force causant ainsi la mort de plusieurs personnes forçant ensuite les Turcs à quitter le pays.  Selon Ali Eminov, « il s’agit du plus important exode depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Entre juin et août 1989 quelques 350 000 Turcs ont ainsi quitté la Bulgarie et ont rejoint la Turquie. 150 000 sont revenus après la chute de Jivkov en novembre 1989 ».  En 1990, après la chute du régime dictatorial, les Turcs de Bulgarie retrouvent leur nom et prénom d’origine. A cette même date se créé, un parti politique, le Mouvement pour les Droits et les Libertés avec à sa tête,  Ahmed Dogan.

Le Mouvement pour les Droits et les Libertés dans le jeu politique bulgare

mdlbis.jpgSon nom trahit sans équivoque ses origines turques. Ahmed Dogan est un homme influent de la vie politique en Bulgarie. Il n’est autre que le président du MDL, le Mouvement des Droits et des Libertés, communément appelé le parti des Turcs. Crée en 1990, le MDL a été une réponse institutionnelle de la part de la communauté turque de Bulgarie à la politique d’assimilation dont ils ont été victimes. Aux élections législatives de 2001, soit dix ans après sa création, le MDL remporte 7,5% des suffrages exprimés obtenant 21 sièges au parlement national et rejoignant ainsi la coalition gouvernementale au pouvoir. Depuis, il ne cessera d’être une force politique majeure dans l’équilibre politique bulgare, faisant ainsi les majorités au pouvoir tout en étant régulièrement accusé de corruption. Aux élections de 2005, il réussit à obtenir 13,7% des voix et s’empare de 33 sièges à l’assemblée. Deux ans plus tard, pour la première élection européenne du pays après l’adhésion à l’Union européenne, le parti d’Ahmed Dogan, permet au MDL d’obtenir 4 sièges à Strasbourg avec plus de 20% des voix exprimées. Mais à l’issue de l’euro-scrutin de mai 2009, le MDL perd deux sièges au parlement européen récoltant 15,55% des suffrages exprimés. Si l’abstention joue un rôle dans ce résultat, la principale cause de cette baisse réside dans la montée en puissance du parti d’extrême droite bulgare Ataka.

Le spectre d’Ataka aux élections du 5 juillet

ataka.jpgArrivé dans le jeu politique national durant les élections de 2001 obtenant 21  sièges au parlement, Ataka surfe sur une vague anti-Rom et anti-turque. Pour Ali Eminov, le parti d’Ataka est un risque sérieux pour l’équilibre de la société bulgare et celui des Turcs et des Musulmans du pays: « Ataka a beaucoup joué durant la campagne aux européennes sur le discours anti-turc et anti-musulman dans sa campagne ». Selon lui, leur succès à l’euro-scrutin pourrait se répéter pour les élections législatives du 5 juillet prochain : « Les sondages indiquent qu’un autre parti de droite, le GERB mené par le maire de Sofia, Boiko Borissov, pourrait remporter ces élections. Ce même parti a affirmé durant la campagne que les enfants nés en Bulgarie, peu importe leurs origines ethniques ou religieuses, devraient porter des noms bulgares. Certains ont même suggéré qu’une coalition entre le GERB et Ataka se forme pour en finir avec la présence du MDL au sein du gouvernement ».

Une communauté turque pauvre et encore marginalisée

Malgré la présence du MDL dans le jeu politique bulgare et l’amélioration globale des droits des musulmans et des Turcs en Bulgarie, les campagnes d’assimilation forcée des années 1970 et 1980 ont laissé des traces et la fracture entre Bulgares dits de souche et la communauté turque reste vivante surtout dans les régions reculées. « Les structures sociales de la communauté comme les komsuluk, qui étaient très présentes avant la politique d’assimilation, n’ont pas été recréées après cet épisode. Aujourd’hui, les attitudes d’Ataka ou d’autres partis politiques bulgares, qui prêchent la restriction des droits des Turcs voire leur expulsion du pays, mettent à mal le développement des relations inter-communautaires et inter-culturels » explique Ali Eminov.  Ajoutés à cela, un  taux de chômage et de pauvreté au sein de la communauté turque plus élevés que la moyenne nationale. La chute du régime communiste a aussi sonné la fin des entreprises étatiques comme l’industrie nationale de tabac qui employait énormément de Turcs. L’Etat bulgare n’a fait que très peu pour développer des alternatives à cette fin de l’économie étatique.

« Les Turcs se sentent aussi citoyens bulgares »

Milena est une jeune Bulgare de 30 ans, vivant en France depuis 2 ans. Elle nous parle des Turcs de Bulgarie.

Quel est votre lien avec les Turcs de Bulgarie?

Avec mon mari français, nous avons acheté une petite maison dans un village turc situé entre Plovdiv, deuxième ville du pays et Kardjali, une ville à majorité turque. Je me suis donc mise à apprendre le turc à Paris afin de pouvoir parler avec les habitants du village.

Quel regard portez-vous sur les Turcs de Bulgarie?

Parmi les Turcs bulgares que je connais, aucun n’a des idées extrêmes. Personne par exemple ne souhaite faire sécession. Les Turcs que je connais sont des gens intelligents, qui ont fait des études. Et les habitants du village où nous avons acheté une maison, sont très attachants et ce sont des gens avec qui l’on s’entend bien. Mais apprendre le turc pour communiquer est indispensable car beaucoup de l’ancienne génération ne parle pas le bulgare. Mais un Turc que j’ai rencontré et qui vit à Kardjali, disait quant il parlait « Nous les Bulgares ». Cela prouve bien que les Turcs se sentent aussi citoyens bulgares.

Y-a-til un risque de dérive xénophobe du pouvoir bulgare avec la montée en puissance d’Ataka?

Ataka a clairement un discours fasciste et raciste. Mais pour moi, les Bulgares ne sont pas racistes. Si certains Bulgares votent pour Ataka, c’est qu’ils ont été déçus par les coalitions successives dans lesquelles le parti turc du MDL a pris part. Ils ont l’impression d’avoir été délaissés. Et le parti du maire de Sofia, GERB surfe aussi sur cette vague en se rapprochant des discours nationalistes.

Nassira El Moaddem

Article publié dans l’hebdomadaire franco-turc Zaman France

« Moussavi, c’est pas Gandhi »

Quatre jeunes Iraniens de la banlieue parisienne livrent leurs sentiments sur l’élection présidentielle de ce jour en Iran. Si l’un dit voter Ahmadinejad, les trois autres dénoncent l’autoritarisme du régime mais ne croient que mollement à la figure démocratique du principal opposant au chef de l’Etat sortant.

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Ce vendredi, près de 46 millions d’Iraniens sont appelés à participer aux élections présidentielles. Ceux de la diaspora pourront voter dans les consulats. Haythem, 25 ans, fait partie des rares jeunes Franco-Iraniens à se rendre aux urnes. Né en France et ayant grandi à Courbevoie en banlieue parisienne, voter est pour lui synonyme de « respect envers [son] pays d’origine ». Le jeune homme ne donnera pas sa voix à Mir Hossein Moussavi.

L’adversaire le plus sérieux du président sortant, Mahmoud Ahmadinejad, est pourtant décrit dans les médias occidentaux, comme le candidat des jeunes et des femmes. L’épouse du candidat Moussavi, Zahra Rahnavard, joue un rôle central dans la campagne de son époux. L’opposant à Ahmadinejad a mis en place une stratégie de communication incisive sur la toile : compte Twitter, page Facebook et chaîne sur Youtube. Sur cette dernière, ses clips de campagne s’accompagnent de musique hip-hop iranienne dernier cri et d’un slogan obamanesque : « Vote for change ».

Haythem, pourtant, votera Ahmadinejad. « C’est le seul homme, le seul chef d’Etat qui me fait vibrer le cœur quand il prononce ses discours, confie le jeune homme. C’est un président simple. Moussavi est juste un candidat à la botte des Occidentaux. Mettre un président modéré fera leurs affaires, et celles des Etats-Unis avant tout. »

Haythem se définit comme un Iranien et reproche à la France ses positionnements « diabolisant » l’Iran, et aux médias, les « stéréotypes » qu’ils véhiculent : « Je me souviens avoir beaucoup souffert, petit, des images de « Jamais sans ma fille » ou des clichés du style Iranien =islamiste=terroriste. Les gens ne connaissent pas l’Iran, son histoire, ses gens. » Haythem affirme être un des seuls jeunes parmi ses proches de nationalité iranienne à se rendre aux urnes : « Mes potes se foutent des élections, s’énerve-t-il. Ils ne s’intéressent pas à la politique de leur pays et aller voter, ils n’y pensent même pas. »

Farah, jeune étudiante franco-iranienne de 20 ans, a été prise dans le tourbillon Moussavi. « J’ai rejoint les amis de Moussavi sur Facebook et c’est vrai que l’on se prend à rêver de changement. Je ne sais pas qui il est, ni d’où il vient mais l’Iran, ma famille là-bas, a besoin de changement. » Omid, 25 ans, d’Antony, étudiant lui aussi, ne croit pas à un possible changement en Iran. Pas plus qu’à un sursaut démocratique qu’incarnerait Moussavi. « Moi, je ne le connais pas. C’est la première fois qu’on entend parler de lui depuis longtemps. Tout ce que je vois, c’est qu’on essaye de nous faire croire au changement avec une campagne à l’américaine. Avec Moussavi et sa femme, on essaie de nous vendre du Bill et Hillary. C’est n’importe quoi ! Moussavi est un homme du système, il a été premier ministre pendant la guerre Iran-Irak et là, il arrive après 20 ans d’absence. »

Omid ne votera pas mais son cousin des quartiers populaires du sud de Téhéran sait déjà quel bulletin de vote il glissera dans l’urne. « Il votera Ahmadinejad parce qu’on le connaît, qu’on sait qui il est et qu’il n’y aura pas de mauvaises surprises. » Omid, lui, en est convaincu, Ahmedinejad ou un autre, le système de la République islamique ne bougera pas : « C’est un système hyper bien ficelé. Tous les candidats sont des hommes qui y appartiennent. L’élection d’un nouveau président, même réformateur, ne va pas le changer. »

Siamak, Franco-Iranien de 29 ans qui vit à Asnières-sur-Seine, partage cette opinion. « Je m’intéresse aux élections, car c’est un évènement important et l’issue du vote m’intéresse. Mais en même temps, je n’ai pas de grandes attentes quant aux résultats et à ce qui peut se passer par la suite. Moussavi est un homme du pouvoir et est responsable de 30 000 exécutions de prisonniers. Ce n’est pas Gandhi ! C’est un khomeyniste qui a exercé le pouvoir avant tout. »

Si Omid et Siamak n’éprouvent aucune sympathie pour l’autoritarisme du régime, ils ne souhaitent pas non plus abonder dans ce qu’ils nomment des « clichés » sur l’Iran. « Moi, confie Siamak, je ne suis pas musulman mais ce n’est pas parce que ce gouvernement autoritaire est islamique que je suis anti-islamique. Les Iraniens de la diaspora eux-mêmes alimentent ces stéréotypes sur l’Iran. Mais ce sont les enfants des royalistes qui ont fui le régime islamique. » Et Omid d’ajouter : « Je m’entends rarement avec les jeunes Iraniens de la diaspora. La plupart sont les héritiers de la bourgeoisie royaliste qui a quitté l’Iran et qui ne pensent qu’à eux. »

Omid qui se sent « profondément iranien », s’inquiète surtout pour la jeunesse d’Iran, ses cousins et cousines qu’il aimerait pouvoir aider mais pour qui il ne peut rien : « J’aime l’Iran, c’est mon héritage, mon identité, ce que m’a laissé mon père. Je n’ai que cela. Je ne supporte pas la diabolisation que l’on fait de mon pays. Mais c’est surtout pour la jeune génération que je m’inquiète. C’est une génération sacrifiée, flinguée qui vit dans une prison à ciel ouvert. Aujourd’hui, en plus du chômage et des difficultés économiques, beaucoup, et j’en ai dans ma famille, sont tombés dans la drogue. Les jeunes disent à leurs parents : vous avez vécu votre révolution mais regardez quelle merde nous on récolte derrière. »

A 10 heures ce matin, Haythem déposera son bulletin de vote « Ahmadinejad » dans l’urne du consulat iranien de Paris. Dans six mois, c’est en Iran qu’il fera sa nouvelle vie. Le jeune homme a décidé de s’y installer et de tenter l’aventure à Téhéran avec son père. Il jugera par lui-même de la pertinence ou non de son vote.

Nassira El Moaddem

Légende photo : à droite, Omid, en compagnie de deux cousins, lors d’un séjour à Téhéran.

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Parti socialiste : touche pas à ma lutte anti-discriminations !

Au Conseil régional d’Ile-de-France, élus PS et FN se sont opposés à un débat demandé par une élue Nouveau Centre, qui proposait l’adoption d’un texte en faveur de l’égalité des chances dans les centres d’apprentissages.

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Le 26 mars, le Conseil régional d’Ile-de-France se réunit en séance plénière. Elue Nouveau Centre, Leïla Leghmara (photo), par ailleurs conseillère municipale à Colombes (92), propose à la discussion un projet de charte visant à « lutter contre les discriminations subies par de jeunes Français issus de l’immigration maghrébine et d’Afrique Noire dans les Centres de formation des apprentis (CFA) ». Selon elle, ces jeunes Arabes et Noirs que l’on envoie souvent par défaut dans ces voies, subissent une « double peine » : orientés dans ces filières sans forcément l’avoir voulu, ils n’y auraient pas accès aux métiers ayant un contact avec la clientèle, seraient cantonnés à des formations en bâtiment et travaux publics ou mécanique. Pire, ils auraient du mal à trouver un patron pour intégrer ces formations.

« En ayant travaillé plusieurs mois sur ce dossier, je me suis aperçue que les jeunes de ces formations subissaient beaucoup de discriminations et que personne n’en parlait. Moi à leur âge, on m’avait proposé de faire un BEP ! Pour moi, les filières en apprentissage sont aussi des filières d’excellence et il doit y avoir une revalorisation de l’apprentissage en France. Mais il doit y avoir avant tout un choix », affirme Leïla Leghmara. « Pour ces jeunes issus de ces immigrations, ce sont plus de 30 lettres de motivations envoyées contre quelques-unes en moyenne pour tout autre jeune, et ce sont 20 entretiens contre 3 en moyenne pour trouver un patron. Il y a une vraie injustice pour eux. Personne ne s’est occupé du problème. On a beaucoup parlé des discriminations dans les grandes écoles, mais personne n’a jamais parlé de la discrimination qui frappent les jeunes dans les filières d’apprentissage », déplore-t-elle.

Ce 26 mars, Leïla Leghmara a donc souhaité porter ce débat dans les rangs de l’assemblée régionale. Mais les élus présents au Conseil ce jour-là refusent d’entrée en matière. Si élus du Parti communiste et Verts acceptent de débattre de ce texte, un tout autre son de cloches se fait entendre sur les bancs socialistes et Front national, qui votent contre la discussion du texte: « J’ai senti une certaine agitation et une animosité autour de cette proposition. Les socialistes apprennent que le PC et les Verts décident de voter avec nous. Les chevènementistes, eux, se rangent derrière le PS. Je fais ma présentation en fin de séance, puis le PS propose une question préalable (procédure par laquelle une assemblée décide ou non de débattre d’un sujet, ndlr), alors même que communistes et Verts disaient que le débat devait avoir lieu. Contre toute attente, le PS s’allie au FN pour s’opposer à ma proposition. Ils ne s’opposent pas au texte en lui-même, ils refusent tout simplement d’en discuter. »

Pour Leïla Leghmara, ce n’est ni plus ni moins qu’une alliance objective entre les deux partis : « Ce qui choque, ce n’est pas temps l’alliance PS/FN, c’est surtout que le PS et le FN s’allient contre un texte qui parle de diversité et qui est censé faire des propositions pour les jeunes. Ce qui me gêne, c’est que le PS et le FN puissent trouver des points communs… »

Le PS aurait-il lancé un message à l’élue du Nouveau Centre, lui signifiant que les discriminations et la diversité sont une chasse-gardée socialiste ? « Le PS fait aujourd’hui de cette thématique son cheval de bataille, dit-elle. Et là, alors qu’il a l’occasion d’en parler, il classe le dossier. Notre responsabilité, c’est de dénoncer cette pratique. De plus, ma niche, je l’ai voulue ouverte, pas trop précise, pour que l’on puisse s’entendre malgré nos différences politiques. Avant le vote, le PS m’a dit : « Tu marches sur nos terres, là ! » »

Etait-il nécessaire, comme le demandait l’élue Nouveau Centre, de créer une charte sur les discriminations concernant les CFA ? Les textes en vigueur ne suffisent-ils pas ? « Non, répond l’intéressée. Il n’existe pas ce genre de texte au niveau régional, et il n’y avait rien concernant les CFA. Il fallait pointer du doigt ce problème. »

Leïla Leghmara juge « irresponsable » l’attitude du Jean-Paul Huchon, président PS du Conseil régional : « Il est parti juste avant que je prenne la parole en prétextant un empêchement. Il s’est excusé en off, a dit être désolé. Moi, je dis juste une chose : si, dorénavant, on ne peut plus débattre, que le PS le dise et nous ne proposerons plus rien. »

Si manœuvre politique il y a eu, comme le prétend Leïla Leghmara, cette affaire n’est-elle pas la preuve que la lutte contre les discriminations et la question de la diversité en général, peuvent être, à l’instar de l’insécurité, des domaines sujets aux stratégies politiques classiques ? « Je pense que les socialistes trouvaient l’idée très bonne mais qu’il était impossible pour eux qu’un autre parti que le PS l’incarne, qui plus est le Nouveau Centre. Politiquement, à un an des élections régionales, c’était dangereux pour eux », analyse Leïla Leghmara.

Le PS affirme de son côté n’avoir passé aucune alliance avec le FN sur ce thème-là. Selon Krystina Roger, élue PS au Conseil régional et présente à l’assemblée ce 26 mars, « le vote est un vote public et non à main levée. Chacun appuie sur le bouton pour voter. Vous ne savez pas ce que le voisin vote ». Point de consigne de vote donc ? « Je n’étais pas dans les commissions, donc je ne sais pas ce qui s’est dit auparavant. Ce que je sais, c’est que le texte posait un problème de légalité parce qu’il faisait allusion aux origines ethniques. Nous avons déjà mis en place un tas de mesures sur les discriminations et qui concernent tout le monde. Nous avons voté des mesures en faveur de la parité, par rapport aux jeunes et aux personnes handicapées », explique Krystina Roger.

Selon l’élue PS, les votes semblables du PS et du FN sur ce texte sont « un pur hasard ». Le Parti socialiste n’accepterait-il pas, par principe, de voter un texte émanant du Nouveau centre, parti de la majorité présidentielle ? « Absolument pas, répond Krystina Roger. Si vous regardez bien, nous avons voté des textes proposés par le Nouveau Centre, notamment concernant l’amélioration des places en crèches. Nous n’avons aucun problème avec cela. Nous ne nous arrêtons pas à cela. Ce qui nous importe, c’est le bien-être que l’on peut apporter au quotidien des Franciliens. »

Et sur le départ précipité de Jean-Paul Huchon ? « Il a dû partir car il avait des obligations. Il devait inaugurer ce soir-là le dispositif « ApprentiScènes ». Ce projet a été mis en place par la région afin de montrer la créativité des jeunes apprentis et de revaloriser l’image de l’apprentissage. M. Huchon a donc délaissé un débat sur les discriminations en apprentissage pour assister à des sketchs réalisés par des jeunes apprentis. » De quoi rassurer, peut-être Leïla Leghmara…

Nassira El Moaddem

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Chahuté par l’Action française, Michel Barnier vante l’Europe

La tête de liste UMP en l’Île-de-France aux élections européennes de juin tenait salon dans un lieu bobo de Paris. Promis, il ira faire campagne en banlieue aussi.

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La campagne des élections européennes a commencé. Difficile d’y croire : l’Europe, comme toujours, captive peu les Français. Pour une majorité d’entre eux, elle reste un truc machin chouette éloigné de leurs préoccupations quotidiennes, sphère de la technocratie et bouc-émissaire de leurs tracas. La faute à qui ? La faute à Bruxelles ! Michel Barnier était mercredi l’invité d’un débat organisé par le site Toute l’Europe et le journal gratuit 20Minutes, premier d’une série intitulée 6@27. La tête de liste UMP en l’Île-de-France a tenté pendant plus d’une heure et demie de souligner l’enjeu de ce prochain scrutin.

L’actuel ministre de l’agriculture et de la pêche est venu seul, sans Rachida Dati, numéro 2, qu’il nommera durant tout le débat par son prénom, cherchant à donner l’image d’un duo complice. « Rachida » est donc absente et peut-être ne tenait-elle pas à être de la partie, mais beaucoup dans la salle auraient sûrement souhaité l’interroger sur son engagement pour l’Europe.

En écoutant le ministre, je me rends compte de la chance que j’ai eue de bénéficier de cours sur l’Union européenne, sur les institutions bruxelloises, sur les grands principes communautaires. Je me mets à la place de celui ou celle qui ne maîtrise pas un vocabulaire souvent technique. Pour Michel Barnier, l’élection de juin est fondamentale: « Dans 60% des cas, on ne vote plus les lois tout seul chez soi mais avec les 26 autres pays de l’Union et en particulier au parlement européen », explique-t-il.

Au Café rouge, rue de Picardie, dans le 11e arrondissement, où se tient la rencontre, il règne une ambiance lumière tamisée pour clientèle bobo en quête de tranquillité. Nous sommes à l’étage. Il n’y a pas foule : en majorité, des cols blancs, europhiles convaincus qui échangent en petit comité sur les grands thèmes de l’Europe. Je vais dans mon coin attendre l’arrivée du ministre, qui se fait désirer : 45 minutes de retard.

Le voilà enfin. Frais, allure décontractée, bien habillé, bien coiffé. Première question, celle d’un homme qui s’était présenté à la candidature UMP pour les élections européennes et dont le nom n’a pas été retenu. « Vous avez pu au moins vous présenter, lui répond Michel Barnier un peu sèchement. On ne peut pas malheureusement prendre tout le monde, la liste ne compte que quelques noms. »

Michel Barnier dit aimer la polémique. Je lève la main, prête à dégainer ma question. Une charmante jeune fille me tend gentiment le micro, me suppliant de faire court. « Bonsoir, Nassira El Moaddem du Bondy Blog… » Léger silence, je regarde le visage interrogatif du ministre. Je me présente à nouveau. « Bondy Glob… », dit-il. « Non, Bondy Blog. » La salle rigole.

« Je me suis rendue sur votre site Internet pour en savoir plus sur votre programme, votre campagne, lui dis-je. J’ai vu que Madame Dati se rendait en banlieue, à Dugny, à Ermont pour cette campagne. Et vous, vous avez rencontré des jeunes à l’Assemblée aationale, des entrepreneurs à la Chambre de commerce et de l’industrie de Paris, et vous vous trouvez aujourd’hui dans un café parisien, somme toute des endroits assez confortables. Vous avez parlé de la difficulté de mobiliser les gens, notamment sur les thématiques européennes. Mais comment les intéresser si vous n’allez pas discuter avec tous les habitants d’Ile de France ? Quand irez-vous sur le terrain pour parler avec les gens de banlieue et d’ailleurs ? »

Applaudissement dans la salle. Michel Barnier semble un peu sur la défensive. « Vous savez, répond-il, j’ai l’intention d’aller dans les quartiers où je serai invité et peut-être même dans les quartiers où je ne serai pas invité durant cette campagne. Quand j’étais à la Commission européenne, et que je m’occupais des transports, je me suis rendu à Montfermeil, notamment pour le programme Urban. C’est d’ailleurs un des axes de mon programme de campagne pour ces européennes : développer les transports collectifs et financer ces projets par l’Europe. Une campagne, ça ne se fait pas sans aller voir les gens et moi j’aime bien aller voir les gens et discuter. J’irai discuter. Ne vous inquiétez pas, j’irai. » On sent que le thème des transports tient au cœur de la tête de liste UMP. Un bon thème pour rassembler, surtout en Ile-de-France où le sujet fait mouche.

La Turquie, maintenant, sujet sensible. Michel Barnier affirme son désaccord quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais lorsqu’il était le ministre des affaires étrangères de Jacques Chirac, de 2004 à 2005, il disait être pour. « Les avantages pour nous et pour la Turquie l’emportent sur les difficultés que nous pourrions rencontrer », avait-il déclaré en septembre 2004. Aujourd’hui, Michel Barnier fait machine arrière parce que, dit-il, « la France, à cause de cette question là et d’autres, a voté non (au référendum du 29 mai 2005) ». Rappelons que ce référendum portait sur l’adoption du Traité constitutionnel européen et non sur l’adhésion de la Turquie, mais que des partis politiques avaient agité la question turque pour s’opposer à l’objet soumis au vote.

Soudain, une petite bande de jeunes, blousons en cuir noir et cheveux gominés, s’énerve : « Barnier fumier ! Barnier fumier ! » crient-ils. Certes, on s’endormait un peu dans ce débat, mais de là à être réveillé de la sorte. La petite bande prend à partie le ministre, «qui a trahi les intérêts de la France. La démocratie a dit non à l’Europe, Europe trahison, la France est une nation. » Ces trublions déclinent enfin leur identité : « Action française ». Une bonne affaire pour le ministre qui, gardant son sang-froid, a répondu : « Si on suivait votre ligne, on serait aujourd’hui des sous-traitants de la Chine et des Etats-Unis. » Applauses dans la salle. Michel Barnier ne pouvait rêvé meilleure sortie.

Nassira El Moaddem

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Internet a 20 ans : les raisons de ne pas s’en réjouir

C’était la révolution et c’est devenu con-con. Le web, du moins dans sa partie « relations humaines », est un désert d’humanité : « Votre ami vous a bloqué… »

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Internet fête ses 20 ans. Et pour le Bondy Blog c’est sans conteste une date importante. Evidemment nous, blogueurs, il y a 20 ans, venions à peine, à quelques années près, d’être éjectés du ballon rond de nos mamans. A cette époque, on était encore loin de se douter que deux décennies plus tard, on allait pianoter aussi vite que l’éclair sur nos claviers. Parce qu’avant la révolution du web et de l’ordinateur, ce fut celle des téléphones. « Toi, t’as pas connu l’époque du téléphone avec fil », martèle mon grand-frère. Et les grandes sœurs, hein, c’était pas commode, le téléphone des familles : « On était obligé de dire « elle » à tout bout de champ et on devait utiliser en permanence un prénom de fille au téléphone à chaque fois qu’on parlait des garçons. »

Chez moi, les grands ont négocié dur pour faire accepter par le daron l’idée d’un téléphone sans fil. Donc c’est vrai que nous, les « petits », avons hérité de la lutte sociale au sein de la famille pour ce droit fondamental qu’est l’accès au téléphone sans fil. Grâce à ce nouvel outil, chacun a découvert le plaisir de discuter dans son coin sans se faire fliquer par l’entourage familial.

Quant au net, l’évolution est considérable. Cela dit, permettez…On nous bassine avec cette idée qu’Internet permet aux gens de se rencontrer, d’échanger plus. Alors oui, il y a les forums, les sites de rencontres, mais si vous regardez bien, c’est avant tout pour parler de soi. Blogs narcissiques en tout genre, sites internet autobiographiques, albums photos sur Facebook… Tout renvoie à sa petite personne.

Le net ne connaît pas le mot « patience » : on tape des pieds comme de vilains enfants capricieux, pour que nos désirs soient des ordres auxquels nos interlocuteurs se doivent de répondre aussi vite que l’éclair – sinon, c’est l’arme fatale : l’envoi d’un « wizz » ou, plus sévère, le clic de départ. Auparavant, les destinataires de nos courriers avaient l’excuse des grèves du service public ou le prétexte de la lenteur du tri postal. Tel un tsunami, Internet a balayé les règles anciennes, et Mamon Google est apparu.

Moi, je dis qu’il faut casser le cou à cette idée préconçue selon laquelle Internet permet aux gens de se rencontrer. Les gens ne se rencontrent pas. Ils se racontent, un point c’est tout. Sur le web, les gens se montrent, s’inventent des vies, des activités, des passions, obligés de s’afficher à tel ou tel événement, contraints de mentionner à la minute prêt leur dernier croisement de jambes. Pourquoi faire l’effort d’une vraie rencontre – vous savez, sur un banc public ou dans un café – quand je peux rester affalée sur mon canapé, bière ou soda à la main, sans l’horreur du transport et de la confrontation avec l’être humain? Oui, les individus existent encore, ils sont faits d’os et de chair. A bas les réseaux sociaux qui n’ont que de social que le nom ! On nous a menti, réveillons-nous!

Internet, royaume de la goujaterie ! Insultes, propos déplacés… « Pardon, qu’est ce que t’as écrit là ? – Désolé, votre ami vous a bloquée. Vous ne pouvez plus discuter avec lui. Trouvez-vous de nouveaux amis. » T’as intérêt à plaire sous peine de blocage instantané sur msn. Parce que c’est aussi ça, Internet : faire disparaître tes soi-disant amis, comme par magie, de ton supposé tissu relationnel. Aussi vite arrivés dans ta vie que repartis. Du « essayer, goûter, jeter » new generation. Parce qu’au fond, la seule chose qui importe, c’est ma petite personne. Si ça ne te plaît pas, tu dégages. Au suivant !

Nassira El Moaddem

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SOS jeune super-diplômée en détresse !

Hypokhâgne, khâgne, doctorante ès sciences politiques : Soraya dispose d’un solide bagage. Mais toujours pas d’emploi. Elle songe à s’expatrier.

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Martin Hirsch, Père Noël des temps modernes ? En tout cas, pour Yannick Miel, ce jeune diplômé qui s’est « vendu » sur le site internet Ebay, la provision de la hotte du haut commissaire à la jeunesse a été bonne. Il s’est ainsi vu offrir un CDD de quatre mois au sein d’une commission chargée de réfléchir sur l’intégration des jeunes diplômés. Eh oui ! Aujourd’hui, on est content avec peu : un CDD, ça ouvre les portes… Pour Soraya, 26 ans, brillante diplômée, et pour d’autres, l’avenir est plus sombre.

Lemonde.fr consacrait récemment un de ses articles aux jeunes, avec ce titre : « Les 16-25 ans, une génération qui a perdu foi en l’avenir ». Un billet qui en disait long sur les espoirs déçus d’une génération. Soraya, aujourd’hui doctorante en sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon, en sait quelque chose de la difficulté d’y arriver, même avec les meilleurs diplômes en poche.

Après son baccalauréat littéraire, Soraya s’oriente vers une classe préparatoire aux grandes écoles dans un lycée de Versailles ; hypokhâgne puis khâgne. C’est à l’Université de Tours qu’elle poursuit son parcours universitaire : deug, licence, enfin maîtrise de philosophie politique qu’elle obtient avec la mention « très bien ». Elle sort major de promotion. Avec tout cela, elle trouve même le temps d’obtenir un certificat d’études européennes, une licence d’administration publique et un master « droits de l’homme et droit international humanitaire ».

Puis Soraya se lance dans un doctorat en sciences politiques. Des études onéreuses qui l’ont obligé à travailler pour pouvoir les financer : « En dépit des sacrifices de la famille et même si l’on bénéficie d’une bourse quelque temps, les études, surtout quand elles durent pendant 10 ans après le bac comme c’est le cas pour moi, sont très coûteuses. Et pour peu qu’on ait le malheur de se montrer plus ambitieux encore, il y a aussi à payer les frais liés aux préparations aux concours et aux grandes écoles que l’on suit en pensant – à tort ou à raison – que c’est un plus pour son avenir et que tôt ou tard ça portera ses fruits… »

Tour à tour, Soraya a été animatrice en centre aéré, accompagnatrice scolaire, hôtesse, réceptionniste, secrétaire, agent commerciale, serveuse, surveillante d’examen, organisatrice de conférences ou opératrice de saisie informatique. Mais aussi : vacataire au lycée ou chargée de cours à l’Université.

Ambitieuse et pugnace, Soraya, malgré les difficultés qu’elle rencontre pour trouver un emploi à la hauteur de son talent, garde un peu d’espoir : « Je suis désemparée par la situation mais pas découragée pour autant. J’ai cette désagréable impression d’avoir tellement redoublé d’effort durant toutes ces années, de m’être dépassée, d’avoir multiplié les formations afin d’être armée pour la vie active, d’avoir cherché à me constituer un bagage solide, pour me retrouver finalement dans l’impasse. Néanmoins, cela n’entame pas ma persévérance et ma volonté de réussir. »

C’est dans le domaine des droits de l’homme ou dans celui de la diplomatie et des relations internationales que Soraya souhaite travailler. Et pour cela, elle a empilé les stages et autres missions : attachée parlementaire d’une sénatrice, stagiaire aux Nations Unies, à Genève puis à New-York (emploi non rémunéré) et assistante d’ambassadeur au ministère des affaires étrangères à Paris. Soraya ne compte plus les candidatures qu’elle envoie : « J’ai accumulé des centaines de demandes et de candidatures ; dans les réponses on ne tarit pas d’éloges quant à mon profil mais au final, la réponse est immanquablement la même : négative. »

Soraya ne veut pas s’apitoyer sur son sort. Pour elle, pas question de s’arrêter sur d’éventuelles discriminations quant à ses origines : « Je pense que c’est une réalité, mais une réalité à dépasser. C’est à double tranchant, ça peut permettre d’identifier l’une des sources du problème mais en même temps on peut rapidement verser dans la victimisation exacerbée. »

Tenter sa chance ailleurs ? Soraya y pense de plus en plus: « J’aurais aimé trouver ma voie en France. Mais dans l’éventualité où la situation continuerait à se dégrader, je pense effectivement à partir, car là ce n’est pas viable et ça devient insupportable. Je pense notamment à la possibilité de partir dans les pays anglo-saxons, voire en Suisse ou dans les pays du Golfe. »

Fatiguée de toute cette énergie dépensée sans y voir une issue concrète, Soraya souligne que son cas n’est pas « isolé ». « C’est alarmant, dit-elle, beaucoup de jeunes diplômés vivent la même situation que moi. Les exigences augmentent : on nous demande d’être à la fois jeunes, très diplômés et très expérimentés. Il y a quelque chose de contradictoire dans tout cela : on exige de nous de l’expérience sans nous donner l’opportunité de l’acquérir, c’est un véritable cercle vicieux. »

Nassira El Moaddem

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Les blogueurs entrent dans l’Europe par la porte turque

Lors de la dernière session de l’école du blog, consacrée à l’Union européenne et aux élections de juin, l’adhésion de la Turquie à l’UE a avivé le débat.

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Les élections européennes approchent à grands pas. Le Bondy Blog s’empare du débat. Lors de l’école du blog du samedi 7 mars, l’équipe du site internet « Toute l’Europe » est venue nous en dire plus sur ce que communément on appelle « Bruxelles ». Au programme : description des institutions communautaires, rappel des grands débats à l’échelle européenne, du projet de constitution toujours en attente et des élections de juin prochain.

A l’évocation du mot « Europe », deux grandes idées viennent à l’esprit : d’abord, les deux guerres mondiales qui ont déchiré le continent, événements abondamment relatés et dans nos manuels scolaires. Mais dans ces mêmes livres, l’« Union européenne » n’apparaît que très peu. Elle est souvent perçue en France – le « non » de 2005 au traité constitutionnel l’atteste – comme une sorte d’ennemi : bureaucratie, technicité des débats, multiplication des institutions. Mais chacun sait pourtant, que l’Europe fait partie de notre quotidien, sans que nous ne nous en apercevions forcément : agriculture, grands travaux publics, subventions aux régions.

Quant à l’euro, s’il continue d’agacer, il semble que la plupart des citoyens français reconnaisse le côté pratique de la monnaie unique. Pour certains jeunes qui en ont eu l’opportunité, l’Europe signifie Erasmus : ces échanges académiques qui permettent à des millions d’étudiants chaque année de découvrir le temps d’un semestre ou d’une année les richesses culturelles et linguistiques des pays membres de l’Union.

Mais ce qui a le plus alimenté le débat sur l’Europe à l’école du blog, c’est la question de l’adhésion turque à l’Union européenne. Le sujet ne nous est pas indifférent, ne serait-ce que du fait de la présence de nombreux Turcs ou Français d’origine turque en France. Les arguments pour et contre l’adhésion de la Turquie sont nombreux : d’un côté, les promoteurs de la candidature turque soulignent les nombreux progrès en matière de démocratie et de droits de l’homme réalisés par Ankara, l’économie dynamique du pays, l’avantage de voir un pays musulman rejoindre le club européen, et les rapprochements avec l’Asie centrale et le Proche-Orient que cette adhésion permettrait.

Un argument, précisément, que les opposants à l’entrée de la Turquie retournent pour pointer les risques d’une fusion entre l’Union européenne et une zone à risque. Les plus farouches craignent un afflux d’immigrés turcs en Europe occidentale et voient dans la Turquie un Etat loin des canons des démocraties européennes. Et puis reste cette question : la Turquie est-elle européenne ? Pour quelques jeunes présents à la réunion de l’école du blog, il y a une certaine hypocrisie chez les décideurs européens à ne pas oser parler du « vrai problème » : l’intégration d’un pays musulman dans l’Union, qui deviendrait après adhésion le deuxième Etat le plus peuplé de l’UE, obtenant ainsi une forte représentation politique et institutionnelle.

Sinon, être européen, ça veut dire quoi ?

Nassira El Moaddem

Photo du haut : de face, de gauche à droite Eric Lhelgouach, Emilie Louis (de « Toute L’Europe ») et Nordine Nabili.

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Marketing-Day!

Célébrer la Journée de la femme, ou comment se donner bonne conscience à moindre frais.

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La Journée de la femme et son lot de phrases niaises : « Les femmes c’est quand même la moitié de l’humanité, il faut les respecter », ou « Si plus de femmes étaient au pouvoir, il y aurait tellement moins de guerre sur terre », ou encore : « Respecter la femme, c’est se respecter soi-même ». C’est fou comme on a besoin de justifier le respect, l’amour et la sympathie que l’on aurait envers les femmes en ce jour du calendrier. A croire que le reste de l’année, on fait provision de poncifs que l’on s’empressera de brandir le 8 mars.

Le 8 mars, c’est comme toutes ces journées sans tabac, sans voiture, sans téléphone. En temps normal et qui plus est en période de « crise », des femmes dans ce monde de brutes, ça ne peut faire que du bien. La journée de la femme, un prétexte pour apaiser nos consciences, oui ! Un grand « vous êtes exceptionnelles » qui justifie tous les charriages en dehors de cette date. La Journée de la femme ? Un non-événement !

Que l’on s’entende bien : par non-évènement, je ne remets pas en cause les débats que ce jour met en lumière. Mais de journée de revendication, le 8 mars est devenu un « Marketing-Day », où politiques, entrepreneurs et autres mécènes temporaires de la « cause des femmes », vantent les mérites de leurs actions en faveur de la parité.

La Journée de la femme, c’est l’occasion de voir des milliers de femmes du monde entier défiler pour le respect de leurs droits, leurs libertés, leur combat contre les violences qui leur sont faites, ou une représentation plus équitable d’elles-mêmes sur les échiquiers politiques. C’est tout à fait louable, certes. Mais ce qui me gêne, c’est l’expression « Journée de la femme » et plus encore, ces deux mots accolés « la femme ». Comme si le fait de partager un même sexe faisait que l’on se ressemblait toutes, que l’on avait les mêmes valeurs.

Parce qu’elle est femme, une femme défendrait forcément la solidarité féminine, partagerait automatiquement un instinct maternel et aurait obligatoirement une émotion à fleur de peau. Moi je connais des femmes qui vendraient leur sœur, leur mère ou leur amie pour aboutir à leurs fins, qui détestent les séries B et qui pour rien au monde ne voudraient des enfants.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de constater que les inégalités entre hommes et femmes sont parfois criantes. Pourquoi en France, les postes à responsabilité demeurent si peu occupés par la gente féminine ? Dans la classe politique, la parité a les atours de l’alibi.

Pour exemple, une anecdote que j’ai vécue récemment. Lors d’un entretien d’embauche pour une entreprise de presse, j’ai eu droit à la tonne de questions habituelles : « Quelles sont vos expériences professionnelles ? Que pensez-vous du journalisme aujourd’hui ? A quel poste vous voyez-vous dans dix ans ? » Et quelques minutes plus tard, la question massue : « Vous qui êtes mariée, vous ne pensez pas avoir un bébé prochainement ? »

Si, si, vous avez bien lu. J’ai dû évidemment répondre très poliment que ce n’était pas dans mes projets, mais j’ai ressenti comme une certaine injustice à l’évocation du mot « bébé ». Comme si le fait d’être mariée impliquait obligatoirement un projet de naissance dans la foulée. Vision très traditionnelle de la vie de couple, non ? En rentrant chez moi, la question résonnait dans ma tête comme des coups de marteau. Le RH de cette entreprise auraient-ils posé la même question à un jeune homme marié ? Un bébé, jusqu’à présent – mère porteuse, adoption et FIV mis à part –, ça se fait à deux, n’est-ce pas ? Ou alors, j’ai manqué un épisode de l’évolution de l’espèce humaine.

Pourquoi faut-il qu’une femme, sous prétexte d’être épouse ou concubine, soit sans cesse ramenée à sa fonction reproductrice ? 8 mars ou non, sur la question des femmes, il y a encore du pain sur la planche. Pardon pour cette métaphore ménagère…

Nassira El Moaddem

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Hüseyin, fier de sa langue, de sa religion, de ses enfants

TÊTES DE TURCS (3/3). Ce commerçant a fait une demande de naturalisation pour lui et ses deux fils. Refusée. Il compte retourner s’installer dans son pays.

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Hüseyin, 60 ans, est propriétaire d’une épicerie dans le quartier turc de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Assis sur sa chaise derrière sa caisse, il me reçoit gentiment. Son français est approximatif mais il est content lorsque je me présente à lui en turc. Originaire de Bursa, ville située à environ 200 kilomètres d’Istanbul, Hüseyin est arrivé en France en 1972. Avant de s’installer en région parisienne, Hüseyin a vécu pendant quinze ans à Vendôme, dans le Loir-et-Cher : « C’était calme, là-bas. Pour le travail, il n’y avait pas grand-chose mais on était tranquille. Moi, je travaillais comme ouvrier à l’usine De Dietrich, mais j’ai eu un accident de travail et je me suis fait opérer deux fois dans le dos. J’ai dû arrêter de travailler à l’usine. »

Hüseyin a quatre enfants, trois filles et un garçon. Tous ont fait des études à l’université et je sens la fierté qu’il a à me parler d’eux, notamment de son cadet, devenu ingénieur en informatique : « Tous mes enfants ont fait des études. Une de mes filles a fait Langues étrangères appliquées à la fac. » Hüseyin rentre en Turquie tous les deux ans et y reste à chaque fois un mois un et demi. Il compte y retourner définitivement dans les prochaines années : « Je serai bientôt à la retraite. J’ai 60 ans et je pense m’installer en Turquie. Mais si j’y vais, il faudra que je bouge, que je visite les pays, que je fasse des activités, que je monte des projets. Je ne pourrai pas rester sans rien faire. »

Pour Hüseyin, sa culture turque d’origine et sa religion sont essentielles : « Nous sommes musulmans et l’islam est important dans nos vies. Moi, tous les vendredi après-midi, à l’heure de la grande prière, je ferme le magasin et je me rends dans une des mosquées du Faubourg-Saint-Denis. Il y a le choix ici : mosquée turque, kurde, pakistanaise, arabe. Mes enfants aussi font la prière. » Et en famille, quelle langue parle-t-on ? « Mes enfants parlent turc avec moi. Ils le parlent couramment, d’ailleurs, mais entre eux, ils parlent français. »

Hüseyin, qui a demandé une naturalisation française à deux reprises mais sans succès, ressent une certaine amertume : « Même la demande de deux de mes enfants qui ne sont pas nés ici mais qui y sont depuis tout petits, n’a pas été acceptée ; je ne referai pas une autre demande. S’ils ne veulent pas de moi, pourquoi je redemanderais ? » Hüseyin se plaint d’une baisse de fréquentation de son épicerie : « Ceux qui viennent sont quelques clients fidèles mais c’est difficile depuis quelques années. Avant, on travaillait bien, il y avait même la queue dans mon magasin. Mais aujourd’hui, si je trouve un acheteur pour reprendre la boutique, je la vends. » Sage, Hüseyin conclut : « Mais il y a toujours pire que nous, el hamdoulilah. »

Nassira el Moaddem

Articles précédents de la série :
Les-turcs-existent-nous-les-avons-rencontres
A-force-de-travail-je-sais-que-j-y-arriverai

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« A force de travail, je sais que j’y arriverai »

TÊTES DE TURCS (2/3). Mère d’un fils de 3 ans, divorcée, Dilek a trouvé de l’embauche dans une imprimerie. Son leitmotiv : être indépendante.

 -- Cliquez pour voir l'image en entierDans l’une des ruelles perpendiculaires à la rue du Faubourg-Saint-Denis, j’entre dans une petite imprimerie pour y rencontrer Dilek. Cette jeune femme de 26 ans fait partie de la communauté alévie*. C’est son père, travailleur immigré depuis 1984 en France, qui la fera venir avec sa mère en 1991. Divorcée depuis peu, maman d’un enfant de 3 ans atteint d’une maladie grave, Dilek ne veut pas s’apitoyer sur son sort et fait du courage et du travail deux vertus inconditionnelles de la réussite.

« C’est vrai que c’est très dur pour une femme, divorcée qui plus est. Et j’ai vécu beaucoup de choses difficiles. Mais je suis une femme battante. Après mon divorce, je me suis rendue compte que mon ex-mari m’avait laissé quelques dettes. Mais finalement, tout cela m’a donné de la force pour avancer. Aujourd’hui, c’est moi qui paye le loyer de mes parents, leur facture, en plus de tous mes frais. » Les cheveux coupés courts, habile dans son bleu de travail tâché de cambouis, Dilek s’affaire à faire tourner sa machine.

Elle me raconte comment elle s’est retrouvée dans cet atelier : « Je n’ai pas fait d’études. Je n’ai qu’un CAP pressing. Je suis une pure autodidacte. Avec mon ex-mari, j’avais monté un restaurant de gastronomie turque, mais j’ai dû le vendre pour faire face à mes dettes. Ensuite, j’ai été responsable d’une société de téléphonie mobile, mais j’en avais marre d’être derrière un bureau, je m’ennuyais. J’avais besoin de bouger, de travailler manuellement. Cela fait trois semaines que je travaille ici et je me sens bien. »

Qu’est ce que cela lui fait de travailler dans un univers d’hommes ? « Il faut se battre et se protéger en permanence, faire attention à ce que l’on dit. Mais j’ai la chance d’avoir un patron ouvert d’esprit. » Je l’écoute parler avec ses collègues, tous d’origine turque. Dilek jongle en permanence entre les mots turcs et français, à un rythme impressionnant. Dilek est très attachée à sa culture d’origine : « Je me considère avant tout comme une turque alévie. J’ai besoin de ma culture d’origine, de mes racines pour aller de l’avant. Avec mon fils par exemple, je ne parle que turc. Il apprendra le français à l’école. Je veux qu’il garde lui aussi sa langue et sa culture d’origine, c’est important pour moi. »

Pour Dilek, décidément, il n’y a que le travail qui compte : « Tout s’apprend dans la vie. A force de travail, je sais que j’y arriverai. J’ai confiance en moi et surtout je n’aime pas être dépendante de quelqu’un. La semaine, je travaille dans l’imprimerie et le week-end, je travaille comme photographe. Ça me permet d’être indépendante et de subvenir aux besoins de ma famille. Incha’allah, je sais que j’y arriverai. »

Nassira el Moaddem

*Alévisme : branche de l’islam turc issu du chiisme.

Photo : Nassira El Moaddem

Précédent article de la série : Les Turcs existent, nous les avons rencontrés paru sur le long Bondy Blog

Les Turcs existent, nous les avons rencontrés

TÊTES DE TURCS (1/3) Dans les ruelles du Faubourg-Saint-Denis, le quartier turc de Paris. Premier de trois portraits : Emin. « Je me considère avant tout comme français. »

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Lorsque je pense aux Turcs de France, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce portrait de ce grand monsieur moustachu, à l’élégant chapeau posé sur la tête, vêtu d’un manteau de laine vert, aux traits fins et aux yeux bleus pénétrants. Le portrait de ce monsieur que je voyais tous les mercredis matins, perché en haut d’une armoire de notre classe d’arabe dans ma Sologne natale, je le reverrai à Istanbul des années plus tard, lors de mon séjour académique sur les rives du Bosphore. C’était celui de Mustafa Kemal Atatürk.

Car cette salle de classe que l’on utilisait pour nos cours d’arabe, dispensés par un professeur marocain envoyé par le royaume chérifien, était elle aussi fréquentée par nos camarades turcs qui y recevaient, un peu plus tard dans la journée, les cours de leur langue maternelle. Cette salle, qui se situait dans un préfabriqué, où l’hiver, disons-le, nous nous « gelions les miches », m’a marquée à vie. Chaque mercredi matin, les lettres calligraphiques arabes côtoyaient sur le tableau noir l’alphabet turc. Je me demandais toujours comment une langue qui paraissait à l’oreille si compliquée et qui avait l’air de ressembler à celle de nos parents, pouvait s’écrire simplement en lettres latines ? A l’image des deux épiceries du quartier, arabe et turque, ces deux cultures dans cette salle de classe cohabitaient tranquillement.

Malgré la méconnaissance que l’on a, en France, de l’identité des immigrés turcs, ceux-là alimentent, c’est le cas de le dire, depuis longtemps, notre quotidien : qui n’a pas été sauvé à 23 heures par l’ « ekmek » (pain en turc) de l’épicier du quartier ? Qui ne s’est pas goinfré, en sortant de boîte, d’un adana kebab au goût délicieusement épicé ? Les communautés turques installées en France ne se réduisent bien sûr pas à ces aspects coupe-faim. Les Turcs, ce sont aussi, la confection, le bâtiment, l’investissement immobilier, des PME et un réseau associatif extrêmement dense.

Vendredi 20 février, je décide d’aller interroger quelques turcs sur leur vie à Paris, leur attachement à leurs origines et leurs aspirations. Je saute dans le bus numéro 47, direction le quartier turc de la capitale, rue du Faubourg-Saint-Denis. Dans le transport, j’aperçois un homme, la quarantaine à peine, lisant le plus populaire des journaux turcs, Hürriyet, « liberté » en turc. Je m’approche de lui et lui demande s’il accepterait de répondre à mes questions pour un article sur les immigrés turcs à Paris.

D’entrée de jeu, Emin, qui n’a pas souhaité être pris en photo, annonce la couleur : « Je ne suis pas turc, je suis kurde », lance-t-il tout fier. Originaire de Mardin, ville du sud-est turc, arrivé en 1987 après avoir passé une douzaine de jours en transit en Italie, Emin me raconte son arrivée en France : « J’avais 18 ans, c’était la première fois que je quittais mon pays, que je venais en Europe. Je ne parlais que le turc et je n’avais que 3500 francs en poche, dont le tiers a servi à payer le passeur. » Une fois à Paris, Emin demande le statut de réfugié politique. Au bout de six mois, il est régularisé et s’installe doucement: « J’avais trouvé une place dans un foyer à Gonesse, dans le 95. J’y suis resté deux ans. Je vivais avec des Turcs, des Kurdes, des Arabes. On s’entendait très bien. Et j’ai trouvé du travail assez facilement dans la confection et plus tard dans le bâtiment. »

Lorsque je lui demande de quelle nationalité il se sent, Emin répond sans hésitation : « Je me considère avant tout comme un Français. J’adore la France. Quand je rentre en Turquie en vacances, la France me manque très vite. Et puis ici, je me sens libre. Là-bas, il y a des choses dont on ne peut parler, comme exprimer notre identité kurde. » Aujourd’hui, Emin, marié à une Française d’origine kabyle, est gérant de café dans le quartier de la Gare de l’Est, une réussite dont il mesure le parcours difficile : « Ce n’était pas facile pour moi. J’ai dû me battre, économisé de l’argent pendant des années. Mais c’est une caractéristique des Kurdes et des Turcs : nous avons besoin d’avoir des responsabilités, de prendre des risques et de nous battre pour cela. Aujourd’hui, beaucoup ont monté leur affaire dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment ou le tourisme. »

Si Emin se sent français à part entière, il garde tout de même des liens avec ses origines : « Je reste proche de mes racines, car ici, on peut facilement les perdre. On se retrouve à l’occasion du Bayram*, durant les fêtes kurdes mais aussi à Noël. A la maison, on fait le sapin car je ne veux pas que mes enfants soient différents de leurs camarades. » Je l’interroge sur la candidature turque à l’Union européenne : « Pour moi, la Turquie est déjà européenne. Si l’Union n’en veut pas, c’est que la Turquie est un pays musulman et qu’elle deviendrait, une fois entrée, le deuxième plus grand pays d’Europe. C’est dommage, car du point de vue stratégique, la Turquie serait un avantage pour l’Europe. » Et que pense-t-il de la très faible attention médiatique portée aux Turcs en France ? « Les communautés turques ne sont arrivées que récemment, alors que les Arabes, par exemple, en sont à la troisième voire à la quatrième génération, répond-il. Il faut encore du temps je pense. »

Nassira el Moaddem

*Bayram: fête de l’Aïd en turc.

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« On est là pour apprendre, l’université n’est pas une entreprise »

dcfc0039.jpgL’ambiance est particulière à l’Université Paris 8 de Saint-Denis, en ce mercredi 11 février. L’entrée du bâtiment, décorée de banderoles en tout genre, annonce la couleur : « Université en grève ». En s’engouffrant dans les locaux, on croise certains professeurs, brassard blanc autour du bras, des étudiants distribuant des tracts, et les stands de quelques syndicats de gauche. Jusqu’ici, rien d’étonnant pour une université en grève. Pourtant, les bâtiments ne sont pas déserts. Car ce jour-là, c’est opération séduction pour Paris VIII qui ouvre ses portes aux futurs étudiants. Au programme : présentation de l’université en amphi, discussions sur les différentes filières en comité restreint et échanges avec professeurs et étudiants tuteurs.

Je me rends à la réunion. Le président de l’université, un trentenaire bien dans ses pompes, dresse un tableau enchanté de son établissement : plein d’associations, des activités sportives à tout va, des filières en veux-tu en voilà, des professeurs ultra-compétents et des partenariats avec le monde entier pour des étudiants en quête d’ailleurs. La description fait rêver. Je regarde autour de moi : l’amphi est archiplein et les jeunes gens, assis sur leur siège, écoutent attentivement les discours des intervenants. Tout semble beau et gentil, mais dans les couloirs, dans le hall de l’université, les étudiants mobilisés s’inquiètent pour leur avenir.

Le lendemain c’est un tout autre son de cloches. Je me rends à l’assemblée générale, AG pour les habitués. Des étudiants, professeurs et personnel en grève doivent décider de reconduire ou non leur mouvement. Dès 11h30, le bâtiment C est réquisitionné. Des chaises sont disposées dans le hall d’entrée mais en nombre insuffisant : plusieurs personnes s’assoient les pieds en tailleur à même le sol ou restent debout. Escaliers et passerelles sont investis faute de place. Un micro est à disposition pour les différentes interventions. L’ambiance s’annonce festive : des étudiants et des professeurs se sont improvisés chanteurs de rock en parodiant la célèbre chanson des Rita Mitsouko « Andie », rebaptisée « Valérie » et destinée à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse.

Depuis fin janvier, les enseignants-chercheurs de l’Université Paris 8, réunis au sein de la Coordination nationale, mènent une fronde contre la ministre. Objectif : la faire plier sur la loi de modernisation des universités, la LRU et sur le décret qui envisage de réformer le statut des enseignants-chercheurs. Tout à tour, enseignants-chercheurs et étudiants en colère, prennent le micro pour donner de la voix, proposer de nouvelles actions, faire part de leur crainte, et sensibiliser les plus dubitatifs à leur cause. Derrière eux, un grand tableau blanc où quelques étudiants sont chargés de noter au fur et à mesure les propositions d’action et de mobilisation retenues par l’assemblée : rassemblements, boycott de la bibliothèque universitaire, manifestations…

Dans le flot d’interventions, celle d’un professeur de philosophie marque les esprits : il s’en prend à « un système politique qui, depuis de longues années déjà, bafoue l’expression ». Emu et déchaîné, il poursuit : « L’université n’est pas uniquement un endroit où on acquiert des connaissances, mais est surtout un lieu où l’on donne un sens humain dans une société de merde ! » Et de clore son discours ainsi : « Non à la merde anti-culturelle ! » La salle jubile et applaudit le professeur. Quelques minutes suffisent à l’AG pour décider de la reconduction de la grève jusqu’à la prochaine… AG.

Je décide d’en savoir un peu plus sur les motivations des étudiants. Je rencontre Julien Messemer, 24 ans, étudiant en deuxième année de licence de théâtre et mobilisé contre les projets de réforme de l’université. Il me fait part de ses doutes quant au bien fondé de la réforme : « Personnellement, je me rends compte qu’au fur et à mesure des réformes, il y a une véritable dégradation de l’état d’esprit de l’Université. Par exemple, dans notre département, il y a des cours qui ont disparu et d’autres qui seront amenés à être supprimés. Quand on écoute les témoignages d’enseignants âgés, il y a beaucoup de choses qui évoluent et pas dans le bon sens. Le danger c’est que des filières comme la mienne, jugées moins rentables, disparaissent. Il faut se battre pour continuer à pouvoir créer, s’exprimer. »

Interrogé sur le caractère inévitable des réformes, l’étudiant répond : « Nous faisons des grèves construites. Avant, c’était plus du gueulage. Désormais, on construit, car il y a une réelle envie de changer les choses. Il y a des cours alternatifs, on débat avec les professeurs d’autres propositions… » Et de poursuivre, inquiet : « Aujourd’hui, ce qui tend à disparaître, c’est toute la réflexion autour de la création. Si on est dénué d’esprit créatif, il n’y a plus de raison d’être. La mondialisation, ça peut être aussi ceci : des échanges humains, une expression libre. » Julien, sévère, critique l’incompétence des décideurs : « La seule chose dont je me rende compte, c’est qu’en haut, ils ne connaissent pas le sujet. Ils décident des réformes à faire mais ils ne savent pas de quoi ils parlent, ce n’est pas logique par exemple de vouloir dissocier l’enseignement de la recherche. »

Julien est pessimiste : « Mon avenir ? C’est une bonne question : cela dépendra de l’avenir de l’université. On est là pour apprendre. L’université n’est pas une entreprise. Mais si elle le devient, on devra répondre alors à une offre de marché. Et ça fait peur… »

Nassira El Moaddem

(Photo : Entrée côté gare de l’Université Paris VIII/Nassira El Moaddem )

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Besson ou la dénonciation légalisée

Eric Besson, ancien Monsieur Economie du PS, converti au sarkozysme, vient de sortir de son chapeau ministériel, une bien étrange idée : récompenser par un titre de séjour un immigré « clandestin » qui aurait donné aux services de police les noms des passeurs auxquels il aurait eu affaire. « Avec le système que nous allons mettre en place, [les clandestins] savent que s’ils dénoncent ceux qui les ont mis dans cette situation, ils peuvent obtenir instantanément un titre de séjour provisoire et coopérer avec la police », a-t-il dit.

Le danger est de taille : à la fois pour l’individu qui décidera de « coopérer » mais également pour sa famille restée au pays et qui pourrait faire les frais d’un règlement de compte des réseaux de passeurs. Par cette nouvelle mesure, Eric Besson semble minimiser les risques que cette pratique pourraient entraîner. Les intéressés, interrogés ici ou là par les journalistes, ne semblent pas non plus séduits par cette idée. On imagine les agents de police interrogeant dans leurs locaux un immigré en situation irrégulière, agitant dans une main un éventuel titre de séjour et dans l’autre une feuille blanche où l’intéressé devra donner des informations sur ses fameux passeurs. Pour Besson, il ne s’agt que de donner les noms des membres d’une mafia. Pourtant, c’est la manière de procéder qui inquiète car un nouvel instrument de chantage, que beaucoup jugent immoral, sera aux mains des forces de police.

De plus, le nouveau ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, par l’annonce de cette mesure, réduit la question de l’immigration à la seule question des passeurs . Pourtant, celle-ci, si elle est une composante du problème, ne peut être exclusive : le départ de milliers de personnes des pays du Sud de la Méditerranée ou de l’Est ne cessera pas, ni avec l’arrestation des passeurs, ni avec le renforcement des dispositifs de sécurité européens. Les drames de Lampedusa ces dernières semaines en sont un criant exemple. Tant que les déséquilibres entre Nord et Sud s’accroîteront, les candidats au départ vers l’Europe seront tout aussi nombreux. Avec ou sans passeurs.

En tout cas, la mesure est habile et à l’effet médiatique assuré ; par ce moyen, Eric Besson suit les traces de Brice Hortefeux. S’attaquer aux passeurs, c’est un bon moyen de jouer sur une action visible que l’on pourra facilement retranscrire par des chiffres. D’un côté, l’aîné explose le nombre de reconduites à la frontière; de l’autre le Poucet Besson diminuera le nombre de passeurs. Si Hortefeux avait choisi la manière musclée pour répondre au problème, Besson a lui enfin trouvé son style!

Comment justifier ce genre de mesure dans un pays où l’on se félicite de nos valeurs humaines, donnant des leçons de morale à tout va à l’extérieur de nos frontières mais finalement si loin de l’image que l’on renvoie de nous-mêmes? Au-delà de la mesure en elle-même, c’est la manière qui est contestable.

Oxygénons la France !

L’élection de Barack Obama a fait souffler un vent frais sur le monde. Elle nous a également rappelé, telle une grosse claque, le vieillissement de nos sociétés européennes. On envie tous cette Amérique qui s’est dotée d’un président jeune, métissé,  dynamique. Une élection historique à la veille de notre commémoration du 11 novembre 1918. La célébration de cet anniversaire, certes essentielle à la préservation de la mémoire, nous vieillirait presque. Nous, regardant le passé, l’Amérique tournée vers l’avenir…

On jalouse ce pays qui, il y a quelques mois, était critiqué de toutes parts et qui jouit désormais d’une image quasi hollywoodienne. Obama toucherait presque les cieux. Les Unes des grands journaux internationaux d’ouest en est, du nord au sud, les couvertures de magazines, ont érigé en quasi icône ce 44ème président des Etats-Unis. Quel est le secret de ce pays qui peut si brillamment et si vite, retourner en sa faveur tous les peuples du monde alors que, quelques semaines auparavant, personne ne donnait cher d’un Etat en proie à la crise financière, à l’échec en Irak, à la contestation civile?

On s’est pris, nous Français, pendant quelques jours, à vanter les mérites du pays de l’Oncle Sam… nous qui traditionnellement, n’hésitons pas à jeter l’opprobre sur la politique, la société, la mal-bouffe outre-atlantique, persuadés nous sommes d’avoir inventé le monde… Nos beaux et grands principes républicains, nos sages valeurs, ont fait rêvé le monde entier mais c’est aujourd’hui, plus que jamais, vers les Etats-Unis que les regards enviés se tournent.

J’observe de Paris l’ébullition qu’a suscitée cette élection, les espoirs aussi que placent en Barack Obama, des générations entières d’ Américains. J’observe, avec, il est vrai un soupçon de jalousie mais avec une profonde admiration. Je n’ai pas envie d’appeler, comme le font certains, à la candidature de femmes et d’hommes politiques noirs, arabes ou que sais-je…. Le choix d’ Obama est évidemment un symbole. Mais ce n’est pas pour cela, je pense, que nous admirons ce changement. Nous envions leur capacité à surmonter les épreuves, alors que nous nous enlisons dans nos immobilismes ; nous admirons leur attitude à redonner espoir alors que dans notre France, les jeunes trouvent si peu et si mal leur place.

En discutant de ces sujets récemment avec des amis, j’ai presque pu palper la frustration de beaucoup d’entre nous, J’en arrive à souvent penser qu’ici tout est joué d’avance. Les projets et les initiatives bouillonnent dans nos têtes. Mais on se sent freiné par une société peu encline à nous faire de la place. Beaucoup d’entre nous envisagent de partir, peut-être aux Etats-Unis. L’élection de Barack Obama n’a pas effacé d’un coup de baguette magique les nombreux problèmes des ce pays mais elle a eu le mérite de faire rêver à nouveau la jeunesse. Et de lui redonner confiance en l’avenir. Ce que nous, jeunes Français, ici, attendons aussi impatiemment….

La « Nourmania » secoue le monde arabe

On connaissait les innombrables séries à l’eau de rose égyptiennes ou syriennes et les telenovelas sud-américaines dont raffolent les téléspectateurs arabes. Voici qu’a débarqué ces derniers mois, sur les télés nord-africaines et proche-orientales, un nouveau phénomène médiatique. Du Maroc en Palestine, les journées des ménagères de moins de 50 ans sont désormais rythmées par une série qui fait fureur dans l’ensemble du monde arabe. Et qui aurait imaginé que c’est un feuilleton turc qui remporterait autant de succès, dans des pays que l’on oppose traditionnellement à la Turquie laïque, républicaine et occidentale!
 
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La série pourrait étonner par sa banalité : un couple turc musulman, Muhannad et Nour, issus de la bourgeoisie stambouliote. Des aventures amoureuses dignes des « Dallas » et autres « Dynastie »; des décors de rêve, des amours impossibles, des déchirures familiales et autres tragédies grecques ! Mais c’est l’ agitation autour de cette série qui étonne. Certains commentateurs parlent même de “Nourmania”. Des groupes pro-Nour et anti-Nour se sont crées sur le réseau social « Facebook ». Les fans club de la série pullulent sur la toile.

Des tee-shirts à l’effigie des deux héros de la série se vendent comme des petits pains dans les souks libanais, marocains ou palestiniens. A l’annonce du début de la série, les rues se vident et les adeptes de rejoindre leur foyer ou un café du coin, pour découvrir les nouvelles aventures du couple turc le plus célèbre du monde arabe. Même les mariages, d’habitude pris d’assaut, voient leur fréquentation baisser à l’heure de diffusion du feuilleton. Mais le tourbillon créé par Nour ne s’arrête pas là. Les rumeurs les plus abracadabrantesques courent autour des supposés ravages de la série sur certains couples. Des épouses quitteraient le domicile conjugal, déçues de ne pas voir leur mari se comporter comme Muhannad, jeune homme romantique, qui multiplie attentions et marques de tendresse à l’égard de sa douce et tendre. Les jeunes hommes, de leur côté, s’ énervent de voir ce personnage de fiction devenir la référence masculine de leurs petites amies.

S’ érigeant contre le succès de cette série « hérétique », un imam saoudien a récemment lancé une fatwa contre «Nour », qualifiant les chaînes la diffusant d’ « ennemies de l’ islam et de son prophète ». La chaîne émettrice de la série, n’est autre que MBC4, une chaîne de télévision…..saoudienne, adepte des séries américaines à succès. Ce qui est sûr, c’est que la série a dopé l’ audience de cette dernière. En tapant MBC4 sur le moteur de recherche « Google », les premières références ne sont autres que des blogs et des sites internet dédiés à « Nour ».

Amour, gloire et beauté

Les différents posts sur internet et les déclarations de certains fans de la série montrent que le romantisme de Muhannad fait fureur auprès des jeunes femmes du monde arabe. Ce qui plaît c’est ce fougueux jeune homme, amoureux éperdu de sa dulcinée et qui n’a pas honte de dévoiler au grand jour ses sentiments. Les scènes à l’eau de rose sont excessivement présentes mais caractérisent l’image de marque du feuilleton : donner à voir un couple musulman certes, mais à l’ aise dans une culture volontairement occidentale. « Nour » propose ainsi une histoire d’amour décomplexée des tabous de la religion, en phase avec les grands thèmes de la société contemporaine. Jeunes, séduisants, riches, les deux héros de la série font rêver, tout en permettant à la jeune génération de s’identifier à eux, car culturellement proches.

Coup gagnant turc

On connaît la vigueur du cinéma turc de ces dernières années. Le succès de cette série, dont le nom original est « Gümüs », en dit long sur la force de frappe des productions stambouliotes. Doublée en dialecte syrien à destination des publics arabes, la série a rassemblé jusqu’ ici pas moins de 85 millions de téléspectateurs. De quoi faire pâlir de jalousie les producteurs des nombreux feuilletons américains!

Nassira El Moaddem

Photo : Un commerçant libanais vend des tee-shirts à l’effigie des deux héros de la série turque. (AFP)

A Damas aussi il y a de la culture!

L’actualité syrienne relayée par les grands médias français s’est beaucoup focalisée sur les attentats qui ont frappé ces derniers mois le pays.
photosanstitre1.jpgAinsi, l’attaque américaine à la frontière syro-irakienne et qui aurait fait, selon les autorités syriennes, huit victimes, a été reprise dans nombre de chaînes et de sites d’actualités. L’information est importante, certes, mais peu se font l’écho d’un évènement majeur pour l’ actualité damascène.

En effet, du 1er au 11 novembre s’y tient, la 16ème édition du festival du cinéma donnant à la capitale syrienne, le temps d’une dizaine de jours, des allures de rendez-vous cinématographique international. Stars du 7ème art répondront présent durant le festival. Sont ainsi attendus, la française Catherine Deneuve, l’américain Richard Harrison, l’italienne Claudia Cardinale et l’actrice nationale Soulaf Fawakhirji, célèbre pour son rôle de la diva Asmahane dans la série télévisée du même nom.

23 long-métrages seront en compétition dont le dernier film du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, « Les trois singes » déjà primé par la palme de la mise en scène au dernier festival de Cannes. Trois prix seront décernés: celui du long-métrage, du meilleur film arabe et du meilleur court-métrage.

Le réalisateur français, Yves Boisset, présidera le jury du festival, accompagné du président du festival de Munich, Andreas Strohl, du réalisateur syrien Bassel al-Khatib, des actrices espagnole Esther Ortega, libanaise Carmen Lebbos et égyptienne Dalia Al-Bouhaïri. Un hommage sera également rendu au réalisateur égyptien Youssef Chahine, décédé en juillet dernier et à la célèbre chanteuse libanaise Fayrouz.

La Syrie sera représentée par deux long-métrages dont le dernier film d’Abddel-Latif Abdel-Hamid « Jours d’ennui ».

Nassira El Moaddem

Photo : Femme dans la foule à la sortie du souk de Hamedieh, sous les ruines du temple de Jupiter, Damas. Nassira El Moaddem

Erasmus Mundus : les pays méditerranéens à l’honneur

Voici le dernier né du programme Erasmus Mundus. Le dispositif « Averroès », du nom du célèbre intellectuel andalou du XIIème siècle, élargit désormais la coopération universitaire aux universités maghrébines. Le projet porté par l’Université Montpellier 2, permettra à des étudiants maghrébins et européens de partir en échange universitaire de part et d’autre de la Méditerranée.

Un partenariat euro-méditerranéen

21 universités sont partenaires du projet : 11 côté européen et 9 au sud. La France, l’Italie, la Belgique et l’Espagne, initient le projet. Du côté des universités maghrébines, les campus de Béjaia, d’Oran et de Constantine en Algérie, ceux de Marrakech, de Rabat et de Tétouan au Maroc et de Sfax, de Sousse et de Tunis en Tunisie sont les membres de la rive sud du nouveau consortium « Averroès ».

Un budget colossal

5, 2 millions d’euros ont été débloqués par la Commission européenne pour la mise en place de ce dispositif inédit. C’est dire les espoirs et les ambitions qui sont placés dans ce programme. Ce budget va donc permettre de financer pour cette première année 326 bourses, dont 254 en direction des pays maghrébins, le reste étant réservé aux universités européennes. Néanmoins, les candidats devront se soumettre à une sélection drastique. Les dossiers seront étudiés à la loupe : résultats académiques, motivation, statut socio-économique, projet professionnel, capacité à s’adapter au sein du pays d’accueil et engagement des candidats à retourner à leur institution d’origine. Les comités de sélection s’engagent à respecter la parité hommes femmes et tous les niveaux d’études LMD sont éligibles : étudiants des niveaux Licence, Master et Doctorat. Les bourses octroyées s’échelonneront de 1000 à 1800 euros selon le niveau d’études. Pour les étudiants en licence et en master, la durée maximale du séjour se situe entre 6 et 10 mois, 18 mois pour les doctorants et 10 mois pour les post-doctorants. Des thèses en co-tutelle pourront être organisées. Quant au personnel enseignant, 1 mois de séjour est prévu.

Des objectifs d’excellence

Dans le droit fil du projet de l’Union Pour la Méditerranée, ce dispositif a pour ambition de faire du pourtour méditerranéen une région de coopération universitaire d’excellence et d’échanges. Créé en 2004, le programme Erasmus Mundus auquel appartient l’opération « Averroès » s’inscrit dans une logique d’excellence dans l’esprit de la stratégie de Lisbonne qui ambitionne de faire de l’Europe, à l’instar de l’Amérique du Nord, une région académique attractive.

Une opération adaptée en fonction du public

Trois groupes cibles ont été mis en place : étudiants et personnel universitaire des campus partenaires tout d’abord, ressortissants des pays membres mais provenant d’autres universités et enfin des citoyens « des pays tiers concernés par le lot qui se trouvent dans une situation particulièrement vulnérable » (demandeurs d’asile, réfugiés politiques, ou tout autre situation jugée difficile). L’Université Montpellier 2 s’est d’ailleurs engagée, à travers le coordinateur du projet Averroès de l’Université Montpellier 2, Michel Dumas, à faciliter les procédures administratives pour les étudiants étrangers notamment dans leurs démarches d’obtention de visas : un guichet, disponible au pôle universitaire de Montpellier 2, sera chargé d’enregistrer les inscriptions des jeunes admis et de recueillir les demandes de visas des étudiants.

Une coopération pour et par les partenaires du sud

A l’image des bourses accordées en priorité aux étudiants de la rive sud de la Méditerranée, le programme « Averroès » a pour but de favoriser les échanges entre les universités européennes et maghrébines. « Averroès » se veut être une antithèse de la traditionnelle fuite des cerveaux du Sud vers le Nord et tente de répondre au défi économique des pays du sud, l’objectif étant de former les étudiants maghrébins et de leur permettre, au retour dans leur pays d’origine, d’utiliser la formation dispensée en Europe pour une insertion professionnelle optimale. Mais c’est dans un souci de volonté de compréhension mutuelle, d’échanges culturels et de dialogues que cet outil a été mis en place. Une opportunité pour les étudiants de chaque rive de la Méditerranée qui a le mérite de vouloir repousser les frontières de la traditionnelle coopération universitaire européenne.

Nassira El Moaddem

Plus d’informations sur le site http://www.network-averroes.com/

Le parcours du combattant des étudiants turcs

En Turquie, l’accès aux universités est un intense parcours du combattant et ….. un marché juteux. Si le baccalauréat fait frémir plus d’un lycéen du côté hexagonal, en Turquie l’examen de l’Ö.S.S. (Ögrenci Seçme Sinavi), mis en place depuis 1974, ravive tout autant le stress des futurs étudiants du pays. En juin dernier, le traditionnel concours d’accès a rassemblé plus d’un million et demi de candidats, qui ont planché sur d’interminables questions (QCM), sésame pour accéder aux bancs de la fac et réussir à briguer les prestigieuses universités des grandes métropoles. Ou pas. Car la sélection est impitoyable. Tous rêvent d’entrer dans les grands campus stambouliotes ou d’Ankara. A Istanbul, l’université de Bogaziçi (université du Bosphore) et l’université francophone de Galatasaray, ou bien encore la célèbre Middle East Technical University de la capitale raflent les premières places du palmarès des établissements les plus prisés. Le rang de classement obtenu après le concours déterminera l’université dans laquelle les futurs étudiants turcs feront leurs armes. Chaque année, de 30 à 39% des lycéens sur l’ensemble des candidats seront effectivement admis à l’université.

La course à la réussite

La difficulté du concours, le nombre important de candidats et l’espoir d’être admis dans des universités de renom poussent bon nombre de jeunes lycéens turcs à multiplier les moyens pour réussir le concours et obtenir le meilleur classement possible. On assiste ainsi à une prolifération en Turquie, à la fois dans les grandes agglomérations mais aussi dans les petites villes, des systèmes de cours du soir mis en place dans les « dersane » des instituts privés proposant après la classe des enseignements complémentaires dans des disciplines variées. Leur nombre est passé de 1075 en 1998 à 2615 en 2004. Les « dersane » de langue, notamment d’anglais ou de français, rencontrent un franc succès. On peut également voir l’émergence de cours à domicile notamment au sein de la bourgeoisie et de l’élite turque des grandes villes, dispensés par des professeurs en second service ou par des étrangers (filles au pair, étudiants étrangers…)  

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Si leur constante augmentation prouve l’élévation du niveau d’éducation en Turquie et l’intérêt pour la réussite scolaire des enfants, cette tendance interroge tout autant sur un système où la course à la réussite est devenue un enjeu national, ponctionnant une grande partie du budget des familles turques. Beaucoup de parents avouent avoir délibérément réduit le nombre de leurs enfants en conséquence du coût de l’éducation de leurs bambins. Car le marché des cours du soir et des dersane sont une manne financière importante; qui coûtent cher aux familles les plus modestes tout autant soucieuses de l’avenir de leurs enfants que les autres.

Un foisonnement d’universités : la libéralisation de l’enseignement

La Turquie ne compte pas moins de 80 universités sur l’ensemble du territoire. En 1992, leur nombre a augmenté de manière spectaculaire avec la création de 24 établissements en province. Mais ce qui marque le paysage de l’enseignement supérieur turc, c’est la multiplication du nombre d’ universités privées. La première qui soit apparue est l’Université de Bilkent à Ankara, créée en 1982 qui figure désormais parmi les meilleures universités de Turquie. Il existe aujourd’hui environ 25 universités privées, les trois cinquièmes étant concentrés à Istanbul. La plupart sont l’émanation de fondations privées de grandes holdings familiales turques: Koç, Sabanci…

Mais le développement de ces universités privées, aux frais d’inscriptions souvent élevés, inquiète également car elles ont une incidence directe sur leurs semblables publiques. Beaucoup de professeurs du public se tournent désormais vers le privé, pour leur plan de carrière ou attirés par des salaires plus alléchants. L’Etat quant à lui, se désengage de plus en plus des universités publiques : certaines, vétustes et dégradées, ne bénéficient pas de l’attention des pouvoirs publics. La question de l’éducation continue à alimenter un débat important en Turquie : les trop fréquents effondrements d’établissements ou de pensionnats ravivent régulièrement les discussions autour de la négligence des autorités publiques quant à l’entretien des locaux- voire quant à l’attribution des marchés publics. Beaucoup en Turquie dénoncent des octrois opaques et des pratiques clientèlistes conduisant à des catastrophes comme celle du 3 août 2008 dans la banlieue de Taskent à 350km au sud d’Ankara. Ce jour-là, 18 personnes ont péri, 17 écolières et leur professeur, à la suite de l’explosion de leur pensionnat, due à des fuites de gaz dans les cuisines de l’établissement. Selon les éléments de l’enquête, il s’agirait d’une défaillance dans la construction de l’immeuble.

Nassira El Moaddem

Photo : Bogaziçi Üniversitesi (Université du Bosphore), Istanbul; de  Zehra Sahin.

Berlusconi et ses « bienfaits » de la colonisation

 

m083077au.jpg Que pouvait rêver de mieux Mouammar Khadafi pour célébrer le 39ème anniversaire de la Révolution? C’est un accord inédit qui vient d’être signé ce week-end à Benghazi en Libye entre le Président du Conseil italien et le Guide de la Révolution. Un accord parmi une série de coups diplomatiques libyens qui permet à Tripoli de sortir peu à peu de l’isolement.

39ème anniversaire du coup d’État de 1969

Reçu à l’occasion des festivités du 39ème anniversaire du coup d’Etat de 1969 qui a porté au pouvoir le Colonel, Berlusconi a finalisé et signé avec Khadafi un traité d’amitié et de coopération soldant ainsi leurs vieux comptes qui ternissaient les relations entre les deux voisins méditerranéens.

Une mise en scène minutieusement étudiée

Le choix du moment politique de la conclusion de cet accord, qui avait été préparé par l’ancien Président du Conseil italien, Romano Prodi, n’est pas dû au hasard : la Libye à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir du Colonel, reçoit des personnalités politiques du monde entier. Une façon pour Khadafi d’exposer cette victoire et de paraître aux yeux de ses invités comme le dernier chef de file du mouvement anti-colonial. Il a d’ailleurs été intronisé par des chefs de tribus africaines « roi des rois d’Afrique », deux jours avant la conclusion de l’accord, qui l’ont auréolé de bijoux et autres présents. Quant au lieu où le partenariat a été signé, il est lui aussi fort de symboles puisqu’il s’agit du jardin d’un ancien palais du gouverneur italien de Benghazi.

L’Italie rachète son passé

L’accord signé entre Rome et Tripoli met fin à plusieurs décennies de conflits sur la question coloniale. C’est en 1911 que l’Italie occupe le territoire libyen déclarant la guerre à l’Empire ottoman alors pouvoir mandataire sur les deux provinces de Tripolitaine et de Cyrenaïque qui forment aujourd’hui la Libye. 1942 signe l’arrivée des troupes franco-britanniques et avec elles, la fin de l’occupation libyenne par les Italiens.

Par cet accord, l’Italie s’engage à verser à la Libye la somme de 5 milliards de dollars, au titre de dédommagements pour l’occupation du territoire libyen pendant 30 ans. Une indemnisation inédite dans l’histoire des relations entre l’Europe et ses anciennes colonies. Le paiement de la réparation sera étalé sur 25 ans sous forme d’investissements.

Selon les termes du traité, l’Italie s’engage à financer plusieurs projets d’envergure : Rome construira une autoroute le long du littoral libyen qui reliera l’Egypte à la Tunisie. L’Etat italien promet également la construction d’un très grand nombre de logements, l’installation sur le territoire libyen d’entreprises italiennes, l’octroi de bourses à des étudiants libyens désireux de poursuivre leurs études en Italie et le versement de pensions aux victimes de mines anti-personnelles posées par l’armée durant la période coloniale. Cette batterie d’engagements a été précédée de la restitution à l’Etat libyen sur décision de justice italienne de la Vénus de Cyrène, une statue sans tête datant du IIème siècle avant J-C découverte en Libye par des chercheurs italiens durant l’occupation.

Contre-parties libyennes du traité : énergie et immigration

On peut se demander quelles sont les raisons qui ont conduit Berlusconi à signer cet accord. Le président du Conseil italien aurait-il eu un cas de conscience? En réalité, les enjeux de ce traité ont une portée économique et politique cruciale pour l’Italie.

Économique tout d’abord, puisque l’Italie, à l’image de ses voisins européens, traverse une période creuse : inflation, hausse des prix des matières premières, ralentissement du marché de l’emploi, croissance en berne. L’accord signé avec la Libye à travers les engagements pris dans le domaine de la construction et de l’implantation d’entreprises italiennes est une manière habile de redynamiser une économie un peu à la traîne, dans un État libyen où le potentiel d’activités est gigantesque. La compagnie pétrolière italienne, ENI a ainsi vu ses contrats prorogés de 25 ans, pour l’exploitation du gaz et du pétrole en Libye. Devant les déficits énergétiques à venir, notamment ceux de l’or noir, Berlusconi ne sait que trop bien la plus-value que représente cette manne.

L’enjeu est également politique puisque si l’accord porte sur l’indemnisation de la Libye pour l’occupation coloniale italienne, le versement des réparations est conditionné par la collaboration des autorités libyennes à la lutte contre l’immigration dite illégale, collaboration que Khadafi refusait jusqu’alors. Le traité officialise la création de patrouilles communes entre les deux pays le long des côtes libyennes que beaucoup de migrants empruntent pour rejoindre la rive européenne de la Méditerranée. Depuis 2008 près de 15 000 migrants d’Afrique Noire ont débarqué sur l’île de Lampedusa, un des points d’entrée les plus utilisés par les migrants pour atteindre les côtes italiennes.

Une question reste tout de même en suspens entre Rome et Tripoli concernant les 20 000 exilés italiens qui attendent une indemnisation du gouvernement libyen après que ce dernier leur ait confisqué leurs biens suite au coup d’État militaire de 1969.

Une realpolitik libyenne?

La conclusion de cet accord intervient à la suite d’une série de victoires diplomatiques pour la Libye. Longtemps isolé de la scène internationale, l’Etat libyen redevient fréquentable depuis que ce dernier a accepté après une interminable bataille judiciaire et politique, la libération des 5 infirmières bulgares et du médecin palestinien accusés entre autres d’avoir volontairement inoculé le V.I.H. à plus de 390 enfants de l’hôpital de Benghazi où ils travaillaient. On se souvient aussi de la venue controversée de Khadafi à Paris en décembre 2007.

Récemment, c’est avec les Etats-Unis que la Libye règle un contentieux de plus de 20 ans. Le 14 août 2008, un accord américano-libyen est signé prévoyant l’indemnisation des familles des victimes du conflit entre les deux pays dans les années 1980*. Si Khadafi refuse de reconnaître la responsabilité de l’Etat libyen dans cette série d’ attentats, son accord au versement d’indemnités aux familles des victimes suffit pour entamer un processus de normalisation avec les Etats-Unis. D’ailleurs pour la première fois depuis plus d’un demi siècle, un responsable américain de haut rang se rendra la semaine prochaine à Tripoli pour une visite hautement symbolique. C’est Condoleeza Rice, chef de la diplomatie américaine, qui comme la France et l’Italie, donnera l’occasion à Khadafi d’affiner son image internationale.

Nassira El Moaddem

* Plusieurs évènements ont envenimé les relations entre les deux pays dans la décennie 1980.

Attentat dans une discothèque berlinoise attribué à la Libye avec des citoyens américains parmi les victimes.

Raids lancés par les Etats-Unis contre la Libye en avril 1986 dont une fille adoptive de Khadafi.

Attentat de Lockerbie en Ecosse en 1988 qui avait fait 288 morts, parmi eux plusieurs ressortissants américains et la responsabilité est imputée à la Libye.

Attentat en 1989 contre le DC-10 d’UTA au dessus du Niger attribué à Tripoli avec 7 morts américains.

Photo : http://lactualite.com/images/FEEDS/08/30M083077AU.jpg

Sommet Turquie-Afrique : les ambitions d’Ankara

Le thème de la Chinafrique passionne et agite les foules. Les publications et autres articles de presse relatant des relations privilégiées entre Pékin et les capitales africaines se multiplient. Pourtant, un autre pays doté d’une croissance économique presque aussi spectaculaire que celle de la Chine tente de tirer son épingle du jeu du continent noir. Le président Abdullah Gül a reçu les 18 et 19 août ses homologues africains lors du premier sommet Turquie/Afrique à Istanbul. S’il est question d’économie, les objectifs politiques et diplomatiques pour Ankara restent prioritaires.

Vers une poussée de la présence turque en Afrique

Présidée par le chef d’Etat turc Abdullah Gül, et par le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, président en exercice de l’Union africaine, la rencontre a réuni pas moins de 350 participants dont huit chefs d’Etat, sept vice-présidents et quinze ministres des Affaires étrangères. Cette réunion au somment inédite dans l’histoire des relations turco-africaines s’inscrit dans une stratégie de développement de la présence turque en Afrique. Déjà en 1998, Ankara avait mis en place un programme intitulé « Plan d’action d’ouverture vers l’Afrique » dont l’objectif était la consolidation progressive des relations politiques, militaires, culturelles et économiques. En 2003, la Turquie obtient le statut de membre observateur de l’Union Africaine et siège depuis mai 2008, parmi les membres non-régionaux de la Banque africaine de développement (Bad). Depuis 2005, année consacrée à l’Afrique en Turquie, l’agence de coopération turque TIKA a lancé 28 projets de développement concentrés pour la plupart en Afrique de l’Est, notamment en Ethiopie et au Soudan mais également en Egypte, au Nigéria et au Maroc. L’année suivante, Ankara lance un forum économique Turquie-Afrique qui, réunissant chaque année à Istanbul acteurs économiques turcs et africains, ambitionne de dynamiser les relations économiques entres les deux parties.

En juillet dernier Ali Babacan, le ministre des Affaires étrangères turc saisissait l’enjeu d’une telle rencontre : « Ce sommet pourrait constituer le point de départ d’une coopération efficace et fructueuse entre les parties ». Car l’ambition turque est d’élargir sa présence économique en Afrique. Les principaux partenaires commerciaux africains actuels de la Turquie sont l’Algérie, l’Egypte et l’Afrique du Sud. L’ Algérie est de loin son premier partenaire économique sur le continent. Selon les déclarations officielles turques, Ankara a réalisé avec Alger au cours du premier semestre 2008 environ 2, 5 milliards d’échanges et environ 40% des entreprises turques présentes en Afrique opèrent sur le territoire algérien. L’objectif pour les autorités turques est de développer ces relations existantes et de se rapprocher des autres états africains. L’augmentation des échanges commerciaux turco-africains ces dernières années témoigne de cette ambition. Ces derniers ont atteint 13 milliards de dollars en 2007 doublant ainsi les chiffres de 2003. Ünal Ceviköz, vice-sous-secrétaire au ministère turc des Affaires étrangères, a précisé que la Turquie a « pour but d’augmenter le volume d’échanges à 30 milliards de dollars en 2010. » Le sommet s’est achevé sur la déclaration finale d’Istanbul au titre prometteur « Solidarité et partenariat pour un avenir conjoint » et a posé un cadre de coopération avec une délimitation des secteurs prioritaires pour le partenariat Afrique-Turquie.

Derrière les objectifs économiques affichés, les visées politiques turques

Si les questions économiques figuraient en priorité de l’ordre du jour du sommet, les ambitions politiques et diplomatiques turques n’étaient cependant pas loin. En effet Ankara convoite un des deux sièges de membre provisoire au Conseil de sécurité de l’ONU qui seront soumis au vote en octobre prochain pour la période 2009-2010. Les autorités turques envisagent également l’ouverture de nouvelles représentations diplomatiques sur le continent africain pour répondre à un manque drastique en la matière. Si, pour la Turquie, les retombées économiques d’une plus grande coopération avec l’Afrique ne sont pas négligeables, notamment en termes d’approvisionnement énergétique, c’est avant tout le soutien des Etats africains qu’Ankara tente d’obtenir habilement par le biais de ces réunions et de ces rapprochements diplomatiques. Reste que le sommet aura été entaché par la participation du président soudanais Omar Al-Bachir menacé d’une inculpation par la Cour Pénale Internationale pour son rôle présumé dans les crimes commis au Darfour.

Nassira El Moaddem

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