posts de août 2009


« Un prophète » coup de poing dans la gueule

Le film de Jacques Audiard, mercredi en salles, est une œuvre magistrale, servie avec brio par Niels Arestrup en parrain corse et Tahar Rahim en jeune détenu jouant sa survie.

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Au cinéma de Rosny (93), jeudi 20 août, la longueur de la queue pour l’avant-première du film de Jacques Audiard, « Un prophète », est impressionnante. Les futurs spectateurs tentent d’imaginer le dénouement du film, curieux de découvrir un long-métrage qui a fait beaucoup parler de lui au dernier Festival de Cannes. Les cinéphiles échangent entre eux leurs impressions sur les dernières oeuvres du réalisateur, quelques autres passent au crible la bande-annonce alléchante du film. Des jeunes filles s’impatientent de voir à l’écran le jeune Tahar Rahim, propulsé au rang de star montante du cinéma français. L’attente est longue, les impatients s’empressent de s’engouffrer dans la grande salle à l’ouverture des portes. Cette fois, tout le monde a pris place, le film commence, silence quasi religieux.

En en sortant 2h29 plus tard, c’est le coup de poing. Le film de Jacques Audiard vous fait valser en deux temps trois mouvements, c’est un couteau à la lame plus qu’aiguisée, une grosse claque en pleine face. Une œuvre inoubliable. « Un prophète » raconte l’histoire de Malik (étonnant Tahar Rahim), 19 ans, SDF illettré qui est incarcéré à la Centrale pour avoir agressé un flic. Six ans à tirer derrière les barreaux d’une prison sale, délabrée, où le clan des Corses fait sa loi, avec la complicité de l’administration pénitentiaire.

Malik n’est pas un grand caïd, tout juste un petit malfrat qui croit, au départ, pouvoir « faire son temps » en restant discret et en longeant les murs. Les Corses voient en lui le larbin de service, l’Arabe qui leur permettra de glaner des infos auprès de l’autre clan de la prison, les « barbus », autrement dit les Arabes, de plus en plus nombreux à la Centrale. Le leader des Corses, César Luciani (magistral Niels Arestrup), va très vite voir en Malik un atout considérable, exigeant de lui à son arrivée dans la prison, une mission délicate : tuer Reyeb, un détenu. Le personnage de Reyeb hantera bientôt Malik conversant avec lui seul dans sa cellule comme avec un fantôme bienveillant.

De ce crime accompli sur commande, Malik gagnera un certain respect de la part des Corses. Un certain, seulement, car Malik est un Arabe, celui qui normalement appartient au clan adverse. Il entre certes dans leur tribu mais reste assigné aux tâches ingrates tout en réussissant peu à peu à bénéficier de quelques passe-droits et de leur protection. Malik ne rechigne pas : il obéit au doigt et à l’œil comme un fils redevable obéit à sa famille.

Petit à petit, il s’imprègne des codes de la Centrale, crée son réseau en surfant entre Arabes et Corses, fait son business. Il grandit, gagne en assurance tout en précisant en permanence ne rouler que pour sa bosse : « Moi j’travaille pour ma gueule », lance-t-il en permanence. César Luciani, son mentor, n’hésite d’ailleurs pas, dans une scène brillante, à lui rappeler qui lui doit sa survie en prison : « Si tu bouffes c’est à cause de moi. Si tu rêves, si tu penses, si tu vis, c’est à cause de moi. »

Malik qui, opportuniste, picore un peu partout pour faire son trou, réussit par une intelligence parfaitement mise en scène à s’en sortir par lui-même. La prison lui va à merveille. Sans elle, il ne serait rien. C’est grâce à elle qu’il prend du relief, se fait respecter et développe les capacités intellectuelles qu’il n’a pas su créer dehors. D’une personne banale, à côté de laquelle on passerait sans s’arrêter, il devient celui qui donne l’air de se jouer de tout, tout en calculant sa propre survie. Malik est un antihéros dont on ignore tout du passé : sans relief au départ, il devient au fur et à mesure le pilier de ceux qu’il sert, essentiel à leur vie sans donner l’impression de compter.

Tahar Rahim, l’acteur, « tue » à l’écran. Présent dans toutes les séquences du film, il brille par son interprétation : tantôt naïf, tantôt violent, tantôt rêveur. Les dialogues de Jacques Audiard sont d’une portée époustouflante ; tous les mots sont bien placés et pesés et on se dit que certains d’entre eux resteront dans les mémoires. Jouant sur les genres, Jacques Audiard réussit dans cette bouleversante histoire, à nous faire voyager dans les méandres de la vie carcérale de Malik. Le rythme est intense, fougueux, oppressant. 2h30 de film que l’on voit passer à la vitesse de l’éclair. Et à la fin, on en redemande encore.

Nassira El Moaddem

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Neuilly sa mère !

Bonne nouvelle : un Arabe qui débarque dans le Sarkoland n’est pas forcément fils de diplomate ou racketteur de la cité de Bobigny.

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Sa mère ayant été recrutée sur un navire de croisière pour une longue durée, Sami, adolescent de 14 ans environ, 1 mètre 30, originaire du 7-1, entendez Châlons-sur-Saône, est envoyé un an chez sa tante maternelle. Jusqu’ici, rien de spécial. Sauf que la tante en question, n’est pas la tata rebeu traditionnelle. Pas de tribu de huit personnes coincées dans un F3, pas de cité HLM délabrée, pas d’épicerie halal dans le quartier. Nous sommes en banlieue parisienne, certes, mais à Neuilly-sur-Seine, où Djamila, la tante, mariée à un aristo, vit dans un hôtel particulier.

C’est là que, dans le film de Gabriel Julien-Laferrière, d’après une histoire de Djamel Bensalah, le jeune Sami va devoir passer une année entière. Pas de collège classé ZEP mais une scolarité dans un établissement privé où on fait classe dans des salles arborant des crucifix et où la flûte des cours de musique de l’école publique est remplacée par un large choix d’instruments de musique de chambre, tous plus chers les uns que les autres.

C’est dans ce monde blondinet et sarkozien que Sami va évoluer. A la maison, comme au collège, il partage le quotidien de son cousin, Charles de Chazelle, premier de la classe, polo Lacoste délicatement posé sur chemise Ralph Lauren parfaitement repassée. Fan de politique, Charles ne rêve que d’une chose : devenir président de la république en passant par la case « délégué de classe populaire ».

Dans sa chambre, les posters de Nicolas Sarkozy, Rachida Dati et Jacques Chirac côtoient les affiches UMP. Sa hantise : être un looser, « un Balladur », précise-t-il. Ses hobbys : jogging en Ray Ban clinquantes et tennis au club de la ville le dimanche. Avec sa sœur, c’est l’électricité en permanence. Caroline est l’archétype de la jeune Parisienne bobo, qui au sein de la famille, rappelle en permanence les combats de la société : la pauvreté, l’écologie, le respect des droits de l’homme. Lorsqu’elle annonce vouloir épouser un des jardiniers chinois de la maison, passé par la case Algérie, son frère Charles ne lui manque pas de rappeler que les Chinois du Maghreb ne sont autres que d’anciens prisonniers dont se débarrasse la Chine. « C’est dans « Le Pen Hebdo » que tu as lui cela ? » lui lance, énervée, sa sœur. Et Charles de lui lancer, tout fier de sa réponse : « Non. Dans « Libé » ! »

Le film emprunte largement à des phrases désormais célèbres de Nicolas Sarkozy – du « casse-toi pov’con » à « la France tu l’aimes ou tu la quittes » – revisitées. Sans tomber dans le trop plein d’allusion à la France sarkozyenne, la sauce prend bien. Les trois caïds du collège, rappeurs et blonds, qui vont en faire baver à Sami pour la vedette qu’il leur a volée, ressemblent trait pour trait à Jean Sarkozy. Les adolescents, notamment Sami, Charles et Caroline, tiennent parfaitement leur rôle.

Le film n’est pas un chef d’œuvre, mais là n’est sans doute pas sa prétention. Il a le mérite de tenter de faire tomber le masque, tout en humour, à quelques préjugés: non, un Arabe qui débarque à Neuilly n’est pas forcément fils de diplomate ou un racketteur de la cité de Bobigny. Non, un « Arabe de banlieue » ça ne veut pas dire seulement venir du 9-3 mais ça peut vouloir dire aussi venir d’une cité de province. On peut s’appeler Sami Benboudaoud et aimer les blondes aux yeux bleus. Et oui, on peut être arabe et détester Zinedine Zidane pour des souvenirs malheureux qu’il nous rappelle. Allez voir le film, vous passerez un bon moment.

Nassira El Moaddem

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