posts de mai 2009


Une diplomatie turque tout terrain

« Union Européenne : vous ne voulez pas de moi, j’irai voir ailleurs ». Tel est le message que l’on imaginerait être prononcé par les grandes figures des affaires étrangères turques. Ces dernières années, les observateurs ont remarqué l’émergence d’une orientation diplomatique turque tous azimut. Pied de nez lancé aux puissances européennes ou véritable ambition géostratégique d’Ankara ? Ankara souhaite désormais peser et intégrer le club des nations qui comptent.

son67pdfadobereader.bmpLes récentes déclarations d’Angela Merkel lors d’un meeting pour les européennes à Berlin, en présence de Nicolas Sarkozy, n’ont pas été, et c’est le moins que l’on puisse dire, appréciées par les autorités turques. Réitérant son refus de voir la Turquie rejoindre l’Union européenne, lui préférant une relation au sein d’un « partenariat privilégié », la chancelière allemande s’est vue répondre quelques jours plus tard par le premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan en visite en Pologne, la phrase suivante : « Quand un match a déjà commencé, on ne peut pas changer les règles du jeu en plein match. C’est ridicule ». Et de poursuivre : « Les propos de M. Sarkozy et ceux de Mme Merkel sont très regrettables ».  Le président de la République, en visite officielle de trois jours en Syrie, a de son côté regretté une « opposition au principe d’une adhésion qui reviendrait à violer les décisions qui ont déjà été prises par l’UE ». Selon lui, « cela voudrait dire que les décisions de démarrer les négociations avec la Turquie n’étaient pas sincères, que les chefs d’Etat avaient pris une décision qui ne reflétait pas leurs intentions véritables », citant notamment l’attitude de la France. Si ces pics diplomatiques adressés par medias interposés ont pour objectif de rappeler la vigueur de l’investissement d’Ankara quant à sa candidature à l’Union, elles soulignent surtout la présence, à quelques jours d’intervalles seulement, des deux têtes de l’exécutif turc, dans deux pays d’Europe et du Moyen-Orient et la volonté de la part de la Turquie d’afficher un rôle international en puissance.

De la médiation à l’action, il n’y a qu’un pas

La force de la diplomatie turque est d’avoir, notamment dans le dossier israélo-palestinien, transformé l’essai de la médiation en véritable action diplomatique. La prestation du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan lors du sommet de Davos le 29 janvier 2009 a permis à la Turquie, traditionnellement soupçonnée de défendre les intérêts israéliens, d’afficher son engagement dans ce dossier et de condamner l’offensive israélienne menée à Gaza. Sans pour autant remettre en cause son alliance militaire et stratégique avec l’Etat hébreu. Désormais, il ne s’agit plus pour la Turquie de se contenter de représenter la voix de la médiation et d’incarner ce fameux pont entre Occident et Orient. Son objectif est de figurer parmi les grandes puissances diplomatiques et stratégiques du monde.

La récente déclaration d’Ahmet Davutoglu, nouveau ministre des Affaires étrangères turc, illustre cette ambition. « La Turquie n’est plus un pays qui se contente de réagir aux crises. Elle décèle les crises avant qu’elles n’éclatent, intervient avec efficacité en temps de crise et dessine les contours de l’ordre dans la région qui l’entoure. » Fini donc l’habituel statut-quo de la Turquie, qui ,malmenée par les problèmes de politique interne, a pendant des années préféré rester à la marge des enjeux diplomatiques internationaux.

« Une diplomatie inventive et réactive »

La nomination comme chef de la diplomatie d’Ankara de celui qui  fut conseiller des affaires étrangères de l’exécutif, si elle ne modifie pas la donne de la diplomatie turque, est un signe fort du message lancé par Ankara à l’attention des puissances occidentales. Surnommé le Kissinger turc, M. Davutoglu, est l’artisan de la stratégie internationale mise en place à Ankara depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP : multiplier les relations, faire de la Turquie un intermédiaire nécessaire et normaliser les rapports avec les pays historiquement en délicatesse avec la Turquie. Les visites en Syrie, en Arménie, ou en Irak, pays avec lesquels la Turquie a pendant des années entretenu des relations difficiles, les contacts avec l’Iran ou Chypre ont été sans cesse renouvelés ces derniers mois.

schmidrianovostii.jpgPour Dorothée Schmid, chercheuse française, responsable du programme « Turquie » au centre de recherches IFRI, « la diplomatie turque est avant tout réactive, inventive et lève surtout des tabous historiques ». Une politique qui a l’air de porter ses fruits vu l’attention portée par Barack Obama, en visite en Turquie pour son deuxième voyage officiel dans le cadre de sa tournée dite « européenne ». Le président américain a d’ailleurs insisté sur l’importance d’un allié qu’il a qualifié de « déterminant ».

Une diplomatie made in AKP ?

La religion est sans conteste un élément majeur de la diplomatie turque de l’AKP. La normalisation des relations avec des pays du Moyen-Orient comme la Syrie ou l’Irak, si elle participe d’ambitions stratégiques ,sur la question kurde notamment, a largement bénéficié de l’orientation islamique de l’AKP. Cette empreinte s’est d’ailleurs révélée lors de l’obtention par la Turquie en 2005 du poste de secrétaire général de l’Organisation de la Conférence Islamique. Pour Dorothée Schmid, il ne faut pas non plus y voir, comme beaucoup l’analysent, l’expression d’une « diplomatie néo-ottomaniste ou un signal islamiste. La Turquie utilise pour compter son savoir-faire et rompt avec une attitude diplomatique turque kémaliste enfermée dans une politique post-guerre froide. Ankara a compris qu’elle devait d’abord apaiser pour entrer dans l’Union Européenne et pour ses relations avec les Etats-Unis.  Ahmet Davutoglu l’a bien dit : le pays doit être un centre à partir duquel on établit le contact et dont la religion est un élèment clé de la puissance »

L’élément religieux, les puissances occidentales y trouvent aussi leur compte. La négociation par les autorités turques du poste de Secrétaire général adjoint au sein de l’Alliance atlantique, ainsi que deux postes civils, dont celui convoité d’envoyé spécial de l’OTAN en Afghanistan, a été une véritable réussite diplomatique d’Ankara au sein d’un sommet de l’OTAN controversé.  Le premier ministre turc s’y opposait à la nomination du danois Rasmussen à la tête de l’institution. Si l’avantage est incontestable pour la diplomatie militaire turque, il l’est tout autant voire plus du côté des puissances occidentales dans le cadre des opérations menées par l’OTAN en Afghanistan. La Turquie, seule puissance militaire musulmane de poids à l’OTAN, fournit un millier d’hommes autour de Kaboul et organise des sommets entre Afghans et Pakistanais.

Objectif : compter partout

Cette politique active et à multiple orientation va même jusqu’à se tourner vers les pays d’extrême-orient. Les relations privilégiées que la Turquie entretient avec les pays d’Asie-Centrale apparaissent ainsi comme d’utiles passerelles pour cette nouvelle orientation diplomatique. Même le continent africain n’est plus négligé : en témoigne l’ouverture d’une quizaine d’ambassades en Afrique décidée à la suite du premier Sommet Turquie/Afrique organisé à Istanbul en août 2008 et la constitution d’un comite d’affaires turco-africain . L’objectif pour la Turquie : concurrencer la présence économique et industrielle chinoise sur ce continent. Une diplomatie séductrice qui semble payer :la Turquie a obtenu le siège de membre non permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU pour une période de deux ans. On peut tout de même s’interroger sur la longévité de cette diplomatie tout terrain. La Turquie ne finira-t-elle pas par inquiéter les puissances occidentales qui, au vu de son dynamisme diplomatique, décideraient de la marginaliser?

Article paru dans l’hebdomadaire franco-turc Zaman France. Photo : Zaman

« L’idée que l’islam est étranger à l’Europe est une idée fausse »

La Turquie, oui ou non ? Les députés français sont-ils des collègues agréables ? L’Europe sera-t-elle fédérale ? Oui à Lieberman, non au Hamas ? Rencontre avec le député européen britannique Sajjad Karim, d’origine pakistanaise.

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Membre du groupe de droite PPE majoritaire au Parlement européen, Sajjad Karim (photo), du Parti conservateur, est élu de la région Nord-Ouest du Royaume-Uni. Militant pour une Europe libérale et ouverte à l’adhésion turque, il se représente au scrutin du 7 juin. INTERVIEW. En France, la campagne pour les élections semble laisser indifférent une grande partie des citoyens. Qu’en est-il en Grande-Bretagne ? Ceux qui votent, le font en grande majorité en fonction d’intérêts nationaux. Mais chez nous aussi, au Royaume-Uni, il est difficile de mobiliser pour les élections du 7 juin. Nous sommes en période de crise, les gens sont inquiets pour leur avenir, ils ont l’œil rivé sur des préoccupations proches. Mais c’est pourtant au niveau européen que tout se décide, surtout en matière économique. Il ne faut pas qu’à cause des difficultés économiques, l’Europe adopte une position protectionniste. Ce serait une grave erreur. Il est important de maintenir en vie le libéralisme, et c’est durant ces élections que tout va se jouer.

Vous redoutez des attitudes protectionnistes, mais que répondez-vous aux salariés qui en France par exemple, désespérés de voir fermer leur entreprise, s’en prennent à leurs outils de travail ou retiennent quelques heures les chefs d’entreprise ? Pensez-vous qu’ils soient réceptifs à « Vive le libéralisme » ?

Je comprends cette situation. La France n’est pas la seule à la vivre. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, les gens vivent exactement les mêmes problèmes. Et si vous allez en Chine, vous verrez que des millions de gens quittent les centres urbains pour revenir dans leurs campagnes. Mais si tout le monde commence à se refermer sur soi, si les pays décident de mesures protectionnistes, ce sera encore pire. En Grande-Bretagne, le premier ministre Gordon Brown avait tenu des propos choquant, avec son slogan « les emplois britanniques aux ouvriers britanniques ». Je dis juste que dans ces temps de crise, je crains que les Etats se ferment au risque de déclencher des comportements xénophobes.

On dit habituellement que les Britanniques sont contre l’Europe politique, que leur seul projet, c’est une Europe de marché. Pourtant, vous êtes là, et vous siégez au Parlement. Comment réagissez-vous ce discours ?

Tout d’abord, nous ne sommes pas contre l’Europe mais contre l’idée d’une Europe fédérale. Je suis mandaté par les gens de ma région qui ont voté pour moi et je vous le dis, les gens ne veulent pas d’une Europe fédérale. Et je vous rappelle que les Français et les Néerlandais ont dit non au référendum sur la constitution européenne. Les citoyens ne sont pas prêts et on ne peut pas faire avancer le projet européen sans le consentement des peuples. Mais je ne suis pas quelqu’un de fermé. Les institutions évoluent sans cesse et si on regarde les 50 dernières années, je pense que les évolutions futures ne prendront pas autant de temps. Mais par contre, si on force les choses, si on force les gens, alors il y aura une réaction.

Quel regard portez-vous sur la présidence française de l’Union européenne en 2008 ? Beaucoup, même à gauche, ont félicité Nicolas Sarkozy, notamment pour la gestion de la crise financière et de la crise géorgienne ?

Moi, je dirai que sa gestion était décevante. On aurait pu faire mieux. De plus, je crois que beaucoup ne comprennent pas qu’au Parlement européen, l’état d’esprit est différent de ce qu’il est à un niveau national. A Strasbourg, nous sommes toujours à la recherche du consensus. Il n’ya pas ici de majorité des idées et il faut sans cesse tenter de convaincre. J’ai trouvé Nicolas Sarkozy un peu trop directif et tranchant, alors que l’Europe, c’est un lieu de négociations permanentes. Quant à la gestion de la crise géorgienne, son efficacité m’a paru limitée, car rien de véritablement fort n’a été fait contre la position russe.

Que pensez-vous de la tournée européenne du ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Lieberman, connu pour ses positions nationalistes et son opposition au projet de deux Etats, l’un israélien, l’autre palestinien, projet soutenu par l’Union Européenne ?

Il représente certes une minorité, mais il a été démocratiquement nommé. Il a le droit de venir à la rencontre des Etats et de discuter avec les responsables européens. L’Union européenne a été très claire sur le sujet en rappelant sa position quant à la nécessité de deux Etats.

Et que le Hamas, démocratiquement élu, se rende en Europe et rencontre les responsables européens, serait-ce envisageable ?

J’ai largement critiqué la position de l’Union européenne, après la victoire électorale du Hamas, lorsqu’elle avait décidé de couper les fonds versés aux Palestiniens. Je pense que la position du Parlement européen n’a pas été la bonne. Et on aurait dû reconnaître que ces élections étaient démocratiques.

Quelle est votre position par rapport à la candidature de la Turquie dans l’Union européenne ?

Cette question amène celle de l’élargissement de l’Europe. La question est : jusqu’à quelle limite géographique voulons-nous étendre l’Europe ? Quelles sont les frontières de l’Europe ? Sommes-nous une Europe géographique ou bien sommes-nous une Europe des valeurs et des principes. Nous avons ouvert les négociations avec la Turquie en 2005 et on continue à travailler avec eux, à avancer sur les réformes du processus démocratique en Turquie. La Turquie est un pays immense et son intégration demandera plusieurs années. Par exemple, en comparaison, l’intégration de pays comme la Bulgarie ou la Roumanie posait beaucoup moins de questions, car ce sont de petits pays avec une population beaucoup plus faible que la Turquie. Quoiqu’il en soit, je suis pour l’adhésion de la Turquie dans l’Union.

Certains ne veulent pas de la Turquie dans l’Union viendrait parce que c’est un pays à majorité musulmane. Pensez-vous que l’islam soit ici un problème ?

Je crois qu’il ne faut pas se tromper de débat. La relation entre l’Europe et l’islam ne date pas d’hier. C’est une relation qui existe depuis longtemps. L’idée que l’islam est étranger à l’Europe est une idée fausse. Donc pour moi, il ne s’agit pas d’un bon argument. Par contre, savoir que la majorité de la population turque a moins de 25 ans est une bonne chose pour nos pays aux populations vieillissantes. La Turquie entrera dans l’Union, cela prendra quelques années, mais elle entrera. C’est de l’intérêt de l’Europe. J’espère que je serai encore dans cette maison quand l’adhésion se fera.

Le Parlement est peu divers, ethniquement parlant.

C’est vrai, ce n’est pas très divers, ici. Si vous regardez les gens employés dans les institutions européennes, il y effectivement très peu de diversité. Et les parlementaires, n’en parlons pas. En même temps, tout le monde, chaque pays est une minorité, car il doit en permanence composer avec les autres. Je pense que la cause de la diversité doit être menée un niveau national. C’est aux Etats de faire en sorte qu’émergent des élites issues de leurs minorités. Et d’œuvrer, déjà, à la parité entre hommes et femmes au sein des institutions européennes. Nous sommes quatre parlementaires britanniques (sur un total de 78 députés) issus des minorités. C’est encore peu, même si en Grande-Bretagne, à l’échelle nationale, on fait beaucoup plus que d’autres Etats pour la promotion de la diversité ethnique.

Mieux que la France par exemple ?

En France, vous dîtes : « Tout le monde est français. Point final. » En Grande-Bretagne, les particularismes locaux ou d’origine comptent beaucoup. Chez nous, on peut être à la fois du comté du Lancastre (Lancashire), d’origine pakistanaise, musulman, européen et britannique sans aucun problème. Toutes ces identités sont compatibles les unes avec les autres, car elles font de moi un Britannique à part entière. Idem pour les Gallois, les Ecossais… Le système britannique est un système inclusif, au contraire du système français qui se veut exclusif.

Pourtant, le modèle britannique n’est pas non plus parfait. Il n’a pas empêché, par exemple, des Britanniques musulmans de commettre des attentats à Londres en 2005 ?

Certes, mais je vous rappelle que ces attentats ont été commis, entre autres, par des étrangers et par des Britanniques qui ont séjourné à l’étranger. Et puis, tout le monde a été touché durant ces attaques, y compris des musulmans.

Les étrangers disent souvent que les Français sont arrogants ? Qu’en est-il de votre relation avec les députés européens français ?

Je les aime beaucoup. Par exemple je m’entends très bien avec Tokia Saïfi (UMP), membre comme moi de la commission du commerce international. Cela dit, nous ne partageons pas toujours les mêmes vues. Les députés européens français sont chaleureux, même si je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Jean-Marie Le Pen.

Si vous n’êtes pas réélu que ferez-vous ? Vous continuerez une carrière politique à l’échelon national ?

Je ne me vois pas ailleurs qu’ici, car j’aime beaucoup mon travail de parlementaire européen. Je crois beaucoup en l’Europe, notamment dans ce contexte de crise. Maintenant, si je ne suis pas élu, je continuerai mon combat au sein de mon parti politique, dans ma région d’origine.

Article paru sur le Bondy Blog : cliquez ici

 

« Je leur dis aux jeunes, Mc Do, c’est une bouffe de merde »

Mercredi 29 avril à 19 heures, Europe Ecologie a donné rendez-vous à l’Espace Fraternité d’Aubervilliers. Rencontre avec le candidat aux Europénnes José Bové, éternelle pipe au bec…

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En arrivant sur le lieu de rencontre, on a plus l’impression d’être dans le Berry que dans le 9-3. L’ambiance est champêtre : distribution de radis tout juste sortis de terre, femmes déguisées en légumes de toutes sortes. Parfait décor écolo pour bobos parisiens en quête de politique-nature. Mais ne boudons pas notre plaisir, l’endroit est agréable : un chapiteau façon cabaret, des tables bien disposées, une lumière tamisée, un écran géant, des gens accueillants. Très loin des atmosphères guindées des tradionnels rassemblements politiques.

Pour arriver là, il a fallu s’armer de patience… et de bonnes chaussures : le chemin n’était pas bien indiqué et les trottoirs faisaient un peu la gueule ! « Avant de vouloir refaire le monde, il faudrait peut-être refaire les trottoirs du 93 », lance Widad, en forme. « Le 9-3 refait le monde » : tel est le slogan de cette soirée organisée par Europe-Ecologie dans le cadre de sa campagne européenne.

Nous revoyons les questions que toutes les deux nous allons dégainer à José Bové. Une demi-heure plus tard, le voilà qui arrive, dynamique, pipe au bec et sac de baroudeur sur le dos. A peine entré dans le chapiteau, le paysan du Larzac est déjà accaparé par fans, militants, photographes et autres curieux qui souhaitent immortaliser le moment. Après quelques tirages de portraits et des serrages de main, José Bové nous rejoint pour l’interview.

Monsieur Bové, ça va peut-être vous paraître bizarre comme question, mais on vous voit souvent à la télévision dans de grosses actions, mais on a dû mal à savoir ce que vous faîtes dans la vie ?

(Rires) Eh bien, j’ai 55 ans et j’habite dans le sud de la France, sur le plateau du Larzac. Je suis paysan, j’élève des brebis et je fais du fromage. Cela fait plus de 35 ans que je fais ce métier et en tant que paysan, j’ai participé à la création de la Confédération paysanne, un syndicat qui défend les petits paysans et qui lutte contre l’agriculture industrielle. Depuis, on a créé un syndicat au niveau international, Via Campesina, où on défend le droit à la souveraineté alimentaire, c’est-à-dire le droit des peuples à se nourrir avec leur propre agriculture sur tous les continents. C’est une bataille que l’on mène depuis longtemps contre les multinationales qui exportent les surplus des pays riches et qui profitent de l’agriculture des pays du sud. Voilà, ce que je fais en tant que paysan et voilà un peu mon métier de paysan et mon engagement syndical.

Le monde paysan, quel rapport avec le 93 ? Vous faites un petit peu extraterrestre, ici.

Ce n’est pas la première fois que je viens dans le 93; j’y ai participé à beaucoup de rencontres, à beaucoup de rassemblements de soutien aux sans papiers, j’ai fait des interventions dans les quartiers. En 2003 par exemple, on avait été les premiers à organiser un rassemblement sur le Larzac contre la marchandisation du monde avec des mouvements des quartiers. Il y avait certes le mouvement paysan mais également des organisations sociales et des milieux associatifs des quartiers populaires pour bien montrer que c’était l’ensemble de la population qui était concernée. Nous entretenons des liens depuis des années, donc ce n’est pas un hasard si je suis là aujourd’hui.

Justement, vous comptez mobiliser un territoire très urbain alors que vous avez une image qui est rurale. Comment casser ce paradoxe ?

Ça se fait assez facilement parce que les jeunes des quartiers me connaissent et parce que j’ai participé à un certain nombre d’actions importantes qui m’ont rapproché des gens. Quand on a démonté le Mc Do de Millau, dans l’Aveyron, ça a quand même parlé à pas mal de gens. Et puis, on a fait d’autres actions, contre les OGM par exemple. Mais on a quand même une image assez marquée dans les quartiers, aussi parce que je suis allé deux fois en Palestine et qu’en 2002, j’ai participé au bouclier humain à la mouqata’a* quand le président Arafat était encerclé par les chars (israéliens, ndlr). Je crois que c’est quelque chose qui a contribué à créer du lien pour montrer qu’on n’était pas simplement sur nos batailles à nous, mais bien sur une défense des droits des peuples, quel que soit l’endroit de la planète.

Pensez vous que votre personnalité d’homme de terrain puisse être compatible avec un siège au Parlement européen, au profil plus bureaucrate ?

Pourquoi, quand on parle des parlementaires, on dit toujours « bureaucrate » ? Toutes les batailles que nous avons menées sont des batailles hyper techniques aussi ! Le problème, c’est la façon dont on en parle. J’ai commencé ma première longue bataille dans les années 70, quand nous nous sommes battus contre l’armée qui voulait nous prendre nos terres. C’était une vraie bataille de terrain. La bataille contre les OGM, c’est une bataille longue, une bataille menée avec les scientifiques, avec l’Etat. Il a fallu qu’on reçoive les gens et leur faire comprendre ce qu’il se passait. Idem pour la mondialisation, il fallait que les gens comprennent ce qui était en train de se passer. Maintenant, les gens en ont conscience, car la mondialisation, c’est ce qu’on a dans notre assiette, mais c’est aussi les fermetures de postes, de services publics, là où il y a de moins en moins de personnel. Tout ça, c’est lié à la marchandisation.

Et vous pensez qu’à Strasbourg…

Si j’ai décidé d’aller au Parlement européen, c’est parce qu’aujourd’hui il y a une véritable exigence. Il y a à la fois des crises importantes, mais ces crises nécessitent de changer radicalement la façon de voir les choses, de changer l’économie. Il y a la crise économique et sociale, celle-là tout le monde la voit, tout le monde se la prend en pleine figure, avec le chômage et tout ça. Le problème est que si on reprend l’économie comme avant et bien on ne va rien changer. On ne va pas être capable de redonner du travail aux gens et on ne leur laissera pas la possibilité de vivre mieux. Parce qu’en même temps il y a les crises écologiques avec notamment le réchauffement climatique : le mode de vie qu’on a, notre façon de consommer ne peut plus durer. On est en train de gaspiller toutes les ressources de la planète alors soit on est capable de changer maintenant pour l’avenir de nos enfants et de nos petits enfants, de construire ce monde pour les générations futures ou alors ça va être une situation catastrophique avec de plus en plus de crises. Il va falloir réinventer une nouvelle civilisation et ça, on ne peut le faire qu’au niveau de l’Europe.

En gros, plus on est nombreux pour agir, mieux c’est. D’où vos venues dans les quartiers populaires.

Oui, chacun peut s’engager dans ce combat. On vient de traverser le périf’, il est complètement bouché. Qu’est-ce que c’est que ce bazar, toutes ces bagnoles qui polluent. Ce n’est pas un mode de vie agréable. Or, c’est comme ça qu’on vit dans les quartiers. Les immeubles ont été mal construits. Tout cela a crée une situation qu’il faut transformer, et si on veut être efficace, c’est au niveau européen qu’il faut le faire.

C’est même devenu très à la mode l’écologie, et en même temps, les gens ne se sentent pas si concernés que cela, car on a l’impression que c’est une inquiétude portée, surtout, par les élites, non ?

Je connais pas mal de gens qui vivent dans les quartiers, dans l’ensemble de la périphérie et dans le 9-3, entre autres. Prends les immeubles, par exemple, ils sont chauffés à l’électricité. Il y a énormément de gaspillage, parce que les immeubles, évidemment, sont mal isolés. Du coup, tu as des grosses factures à la fin de l’année. Ce sont des immeubles qui ont été construits à la va-vite, dont personne ne se préoccupe. Personne ne s’inquiète de ce que les gens doivent payer en consommation d’électricité. Cet argent, c’est en moins pour la famille, c’est en moins pour sortir, c’est en moins pour tout. Si on décidait d’isoler les bâtiments, si on avait un autre processus pour concevoir l’habitat, eh bien on créerait de l’emploi et surtout, on réduirait les factures des habitants. Donc l’écologie, c’est un discours de tous les jours.

Pourquoi les gens n’adhèrent-ils pas plus à ce discours ? Pourquoi ne se précipitent-ils pas pour voter « Vert » ?

Mais plein de gens iront voter ! Je pense qu’il faudrait que beaucoup plus de gens des quartiers se réapproprient ce discours. Et qu’on soit capable de montrer dans les quartiers qu’il y a des alternatives possibles. Les élections, le Parlement, c’est important pour changer globalement les modèles. Mais si les gens ne changent pas les choses dans leur quotidien, ça ne sert strictement à rien.

Vous avez cette image de « casseur de Mc Do ». Sachant que c’est quand même le restaurant le plus fréquenté par les jeunes en banlieue, ne craignez-vous pas d’être peu entendu ?

Alors tout d’abord je n’ai pas cassé de Mc Do, ni saccagé un Mc Donald’s, je l’ai démonté. On a démonté un Mc Donald’s en chantier, dont la construction n’était pas achevée. C’est pour ça qu’on l’a fait, on ne voulait enlever de travail à personne. On voulait s’en prendre à un symbole parce que nous-mêmes, on avait été pris en otage. On ne voulait pas qu’en Europe, on autorise l’importation des Etats-Unis de bœuf piqué aux hormones. L’utilisation des hormones dans l’élevage, c’est dangereux, c’est cancérigène et c’est surtout interdit en Europe, donc pourquoi on accepterait d’importer de la bouffe dangereuse qu’on ne produit pas chez nous ? Et comme l’Europe a refusé d’en importer, aujourd’hui, pour nous punir, plein de produits français sont surtaxés au Etats-Unis. Par exemple, le roquefort a été surtaxé là-bas. Comme on n’a pas pu aller au tribunal pour dire qu’on n’était pas d’accord, eh bah, on a décidé de mener une action spectaculaire. On s’était dit : « Ils vont entendre parler du pays. » Et bien ça a fonctionné. Beaucoup de jeunes ont compris le sens de notre action. D’ailleurs, certains avaient trouvé une bonne formule, ils disaient : « Nous, on va plus chez Mc Do parce que ça sent  » Bové « .» Tu vois, les jeunes ont bien compris l’histoire. Et moi, je leur dis : c’est une bouffe de merde.

Propos recueillis par Nassira El Moaddem et Widad Kefti

*Mouqata’a : quartier général de l’OLP

Article paru dans le Bondy Blog : cliquez ici

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